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›› Editorial

La relation Chine – Europe à la croisée des chemins

Jamais Pékin n’a considéré l’Europe comme une puissance. François Heisbourg explique qu’elle est géopolitiquement « incomplète » (« Le temps des prédateurs, la Chine, les États-Unis la Russie et nous  » Odile Jacob, 2020), non seulement incapable de choisir ses amis et ses ennemis, mais aussi divisée, hésitante et fragilisée par le Brexit.

La Chine la voit uniquement comme un partenaire commercial, la première destination de ses investissements extérieurs à hauteur de plus de 12 Mds d’€ et, surtout, comme la première source de transferts de technologies nécessaires à sa modernisation.

En dépit des livres blancs sur les relations bilatérales édités par le Conseil des Affaires d’État en 2003 et 2014, marqués par un fort idéalisme et malgré les déclarations communes de 2013 et 2016, les rapports entre les deux restèrent heurtés par les différends politiques, tels que les droits de l’homme au Tibet exacerbés en 2008 et la persistance des différends autour du statut d’économie de marché que Bruxelles refuse toujours d’accorder à la Chine.

En arrière-plan, Pékin garde en mémoire l’irritant embargo européen sur les ventes d’armes. Infligé par Bruxelles après Tian An Men, il y a déjà plus de 30 ans, il reste suspendu au-dessus de la relation comme le signe d’une défiance politique.

Rivalité systémique. Fragilité de l’Europe et défiance chinoise.

Après la crise économique qui frappa l’Europe en 2008 – 2009, suivi de l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2012, rejetant les « valeurs universelles » et les ingérences occidentales, bien décidé à ne plus accepter les critiques contre système politique chinois, le ton de la relation changea, tandis que la secousse politique du départ du Royaume Uni affaiblit brutalement le discours sur l’unité de l’Europe.

En même temps le départ de Londres vers le grand large détruisit en partie l’autorité politique de l’Union et, compte tenu de la richesse de l’enseignement supérieur et de la recherche britanniques, son attractivité intellectuelle et technologique.

Enfin, la naissance à l’Est et au Centre de l’Union d’un groupe politiquement dissident aux valeurs démocratiques moins affirmées avec qui la Chine, contournant Bruxelles, a entamé des relations économiques substantielles, conforte l’actuelle direction chinoise dans sa vision de l’Europe « ventre mou  » stratégique de l’Occident.

Mais le rapprochement de Pékin avec l’Italie, la Grèce, le Portugal et seize pays d’Europe Centrale et Orientale (« groupe de Visegrad », États balkaniques, Pays Baltes) dont onze sont membres de l’UE, parfois critiques de la rigidité budgétaire de la Commission a allumé un contrefeu à Bruxelles et provoqué un frémissement stratégique de défiance envers la Chine.

La pandémie qui révéla à la fois le dysfonctionnement du système politique chinois engoncé dans la rigidité verticale d’un système léniniste ayant caché l’ampleur et la virulence des contagions à Wuhan en janvier dernier, suivi par une stratégie planétaire de désinformation et d’autopromotion du régime accéléra le reflux des élans européens de coopération.

Ces derniers n’ont cependant pas disparu. D’abord en France et en Allemagne où survit l’idée que Bruxelles peut installer avec la Chine des échanges plus apaisés que les tensions extrêmes de la relation sino-américaine partie en vrille. Ensuite au cœur même de l’Union où, depuis le port du Pirée contrôlé par les capitaux de COSCO et devenu le 2e port européen, les cargos chinois ont multiplié par 10 les flux commerciaux vers le cœur de l’Europe. (lire : En Grèce et au Brésil, Pékin donne le ton.).

Mais, dit François Godement, « Même si l’Union européenne persiste à dire qu’il peut y avoir un partenariat avec Pékin, les illusions de convergence et de réciprocité, assez fortes il y a douze ou treize ans, se sont dissipées ». De fait en mars 2019, à Paris, Angela Merkel, J.C. Junker et E. Macron, signifièrent à Xi Jinping qu’ils considéraient Pékin comme un « rival systémique » (lire : Face à Pékin, la solidarité hésitante de l’Europe.).

A la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), Valérie Niquet, est plus radicale : « Xi Jinping a réussi à saborder la relation avec les États-Unis, avec l’Afrique, avec l’Asie du Sud-Est et avec l’Europe, dont le grand partenaire français. La stratégie de dénigrement et de division portée par la Chine est allée trop loin. Aujourd’hui tout le monde se rend compte de la folie du système chinois, dont le soutien à certains pays de l’UE qui ne repose que sur l’intérêt financier, est très fragile ».

Du coup surgissent comme aux États-Unis des idées de « découplage  » de la relation économique, encore attisées par le sentiment de vulnérabilité industrielle né de la crise.

Depuis l’Italie, Federico Brembati, auteur en 2016, d’un ouvrage sur les risques et les opportunités des « Nouvelles routes de la soie » s’interroge sur la possibilité que l’Europe puisse « s’émanciper de la Chine  » (Traduit par Alexis Payette, l’article est paru dans Asialyst).

Au moment où le 1er juillet Angela Merkel partenaire privilégiée mais ambigu de Pékin (lire : Chine – Allemagne – Europe. Le grand malentendu.) a pris pour six mois la présidence de l’Union, la relation entre Pékin et Bruxelles semble durablement ébranlée. Même s’il est improbable que l’Union Européenne parvienne à se passer du marché chinois, il faut s’attendre à un recul des investissements directs.

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La Chancelière au pied du mur.

Alors que le dernier de ses 12 voyages en Chine date de septembre 2019, à la tête d’une délégation d’hommes d’affaires allemands au plus fort de la crise de Hong Kong – ce qui lui valut quelques critiques politiques en Allemagne -, la Chancelière cherche un improbable chemin commun aux 27 entre les stratèges français et allemands soucieux de protéger leurs entreprises des OPA chinoises et les pays du Sud impliqués dans une étroite coopération économique avec la Chine.

Eux-mêmes très réticents à critiquer Pékin, en 2018, ils avaient insisté pour adoucir le dispositif de contrôle des investissements chinois en Europe.

Mais en Allemagne même, l’opinion s’est progressivement raidie contre Pékin. Selon un sondage en ligne réalisé à la mi-mai 2020, 77% des personnes interrogées pensaient que la Chine était au moins « quelque peu responsable du virus, originaire de la ville de Wuhan  ».

En même temps, le très conservateur quotidien Bild Zeitung (2 millions de lecteurs) a sévèrement critiqué la campagne de propagande cherchant à corriger la perception générale des réactions de la Chine à la pandémie.

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Même l’élan commercial cœur de la relation est abîmé. L’accord sur les investissements en négociation depuis 2014 paraissait sur le point d’aboutir, mais des familiers du dossier estiment qu’à court terme la fracture politique n’est pas réparable. La diplomatie chinoise devenue agressive qui entend bien ne pas s’en laisser compter publiquement, est engagée dans une voie où l’esprit de compromis s’est évaporé.

Alors que la pandémie a stoppé les négociations directes et augmenté la défiance réciproque, aux insistantes questions du 22 juin formulée par Ursula Von der Layen sur les efforts que pourraient faire la Chine pour équilibrer ses relations commerciales avec l’UE (lire : L’horizon de la Chine se brouille.), Zhang Ming, l’ambassadeur chinois à Bruxelles a répondu par une mise en demeure et une contestation du criblage des investissements chinois en Europe.

Reprenant les exigences du ministre Wang Yi réclamant l’équité commerciale à propos des offres de Huawei pour l’infrastructure 5G, il a aussi critiqué la limitation du rachat d’entreprises européennes stratégiques par des investisseurs non européens. Ce qui, dit le Ministre, est en réalité une barrière non tarifaire à peine voilée contre certains investissements chinois.

Le temps est à l’orage et quand on examine les paramètres, une éclaircie est improbable. A Berlin, l’absence de réciprocité commerciale renvoie à l’épisode politiquement toxique de la reprise en 2016 par le Chinois Midéa du fabriquant d’automates industriels Kuka dont le savoir-faire est truffé de hautes technologies. Lire : Chine – Europe. Bruxelles se cabre en plein « BREXIT ».

La main-mise de Midéa sur Kuka fut suivie en 2018 par la tentative insistante de China Grid, le géant chinois de la distribution électrique de prendre le contrôle de 20% des actifs de 50 Hertz, société de distribution électrique qui alimente 18 millions de foyers allemands. Au nom de la sécurité nationale, le gouvernement allemand avait bloqué la manœuvre en rachetant lui-même les actifs de la société par une offre dépassant celle pourtant très au-dessus du marché de China Grid.

L’épisode avait affaibli Angela Merkel accusée par l’opposition d’avoir trop resserré les liens commerciaux avec la Chine.

Aujourd’hui l’ambiance a changé. Le gouvernement allemand et le Bundestag reconsidèrent les liens avec la Chine. Ils sont fragilisés en Allemagne par la longue suite des critiques allant du défaut de réciprocité commerciale, à la stratégie d’influence politique assortie de prêts générateurs de dettes des nouvelles routes de la soie, en passant la détention au Xinjiang d’un million de Ouïghour soupçonnés de terrorisme et, depuis juin dernier, la situation à Hong Kong brutalement normalisée à l’aune politique et sécuritaire chinoise.

Tel est le contexte qui, au-delà de ses performances commerciales en Chine, somme Angela Merkel de se montrer à la hauteur du défi stratégique posé par Xi Jinping dont le raidissement nationaliste met à mal l’architecture de la relation entre la Chine et l’UE.

« Le partenariat » Chine - Europe a vécu.

La question était clairement posée par un article signé de Mikko Huotari Directeur de l’Institut de recherche allemand Mercator dans le Quotidien Die Zeit du 29 juin dernier : « Sur fond de rivalités stratégique sino-américaine, la Présidence européenne doit désormais mesurer le niveau de sa coopération avec la Chine. Le repli tactique sur l’affirmation de l’excellence du “partenariat“ n’est plus une option ».

Envisagée en septembre à Leipzig entre Xi Jinping et les 27, la rencontre, une première, qui devait être le point d’orgue d’une tentative d’apaisement sino-européen, a été annulée pour cause de pandémie.

Aucune date de rattrapage n’a été fixée, tandis que les sujets chauds de la relation - accord sur les investissements, stratégie chinoise de la dette en Afrique, non-respect par Pékin de ses promesses de la Cop 21 (lire : COP 21 : entre illusions et scepticismes. Réalités et limites des contributions chinoises.) - n’ont fait l’objet d’aucun dialogue préalable à une rencontre au sommet.

Alors que la bureaucratie travaille sur les errements antérieurs privilégiant l’excellence du partenariat Chine – Europe, Bruxelles sera, dans les mois qui viennent, confrontée à au moins trois décisions stratégiques sensibles. Chacune a le potentiel de détruire l’illusion d’une entente à toute épreuve.

Sans compter, ajoute Huotari comme pour indiquer que l’annulation était, compte tenu de l’état de la relation, la meilleure solution, si le sommet de Leipzig avait eu lieu, il aurait été nécessaire d’encadrer fermement des manifestations anti-chinoises protestant contre le durcissement sécuritaire tous azimuts du régime.

Dans ce contexte, Bruxelles devra être capable d’unité et de constance à propos de la rivalité exacerbée à un niveau inédit entre Pékin et Washington, dans un contexte, où, Angela le reconnaît elle-même, la capacité de médiation de Bruxelles est nulle. Par ailleurs, une position plus ferme à propos de Hong Kong dépassant la simple réprobation diplomatique, est également attendue par l’opinion allemande. Il n’est pas certain que sur ces sujets les 27 parviennent à un accord.

De même, une position cohérente à propos des ambitions pour la 5G en Europe de Huawei sera improbable, compte tenu des 11 pays ayant noué des relations bilatérales plus étroites avec Pékin. Le risque de sécurité est cependant réel.

Le grand défi stratégique de la 5G.

S’il est exact que, jusqu’à présent, les téléphones portables du groupe Huawei ne représentaient pas un risque majeur, il est désormais impossible de cacher qu’un réseau d’infrastructure 5G contrôlé par la Chine permettant des connections généralisées produisant des métadonnées cruciales, recèle un risque important de sécurité.

En cause, le contrôle non seulement des personnes et des réseaux, mais aussi de secteurs stratégiques clés tels que l’énergie (distribution électriques, stocks de carburant), la planification urbaine, l’interaction sociale et les compteurs « intelligents ».

Aucun expert n’accepterait de garantir que, sans d’efficaces dispositifs de filtrages, laisser à un pays comme la Chine la capacité de contrôler à distance son réseau 5G ne comporterait pas de risque sérieux de cyber-sécurité.

Pourtant, Pékin qui nie le bien fondé de cette inquiétude, insiste pour que les offres de Huawei dont les prix à qualité égale sont inférieurs à 20% à ceux de ses concurrents directs, soient considérées de manière équitable sur les marché. Cette exigence est sans cesse relayée par des déclarations souvent agressives des ambassadeurs de Chine, assorties de menaces de représailles sur le marché chinois.

La réalité est que tous les pays ne peuvent pas se protéger de la même façon. Nombreux sont en effet ceux dont l’infrastructure télécoms de base est déjà largement investie par le groupe chinois. En même temps, il faut se souvenir que, dans les chaînes d’approvisionnement mondiales où foisonnent les sous-traitants, les interdictions fondées sur la nationalité du fournisseur offrent peu d’assurance.

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C’est pourquoi, la contradiction entre la cyber-sécurité et l’offre de prix irrésistible de Huawei, argument principal de l’emprise globale du groupe chinois, devrait inciter les Européens à mobiliser leur cohésion dans ce domaine stratégique essentiel.

Il est évident que s’ils faisaient preuve de solidarité, tout ou partie des 27 qui ont déjà développé de grands projets communs - entre autres dans les secteurs de l’aéronautique, de l’espace et de l’aménagement du territoire -, seraient en mesure, car ils en ont les compétences technologiques, de relever ce défi de première ampleur.

 

 

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