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›› Politique intérieure
Beidaihe
L’idée date de Mao Zedong qui l’avait lancée en 1953 : réunir les haut-cadres du régime, y compris les retraités, dans la station balnéaire de Beidaihe à 300 km à l’est de Pékin sur les rives de golfe de Bohai près de Qinhuangdao où le premier empereur Qin était venu chercher l’immortalité. Le Grand Timonier avait 60 ans.
Au pouvoir depuis quatre ans, il était encore dans sa phase de « construction et d’ouverture » et prêchait la convivialité, y compris avec ses anciens ennemis du Guomindang et ceux qui, par la suite, furent cruellement persécutés, les intellectuels, « les paysans riches et moyen-riches ».
L’habitude du séminaire d’été est restée. Mise en scène ambiguë d’une respiration politique du régime, elle est toujours protégée par un implacable secret et nimbée d’insistantes spéculations sur les luttes internes pour le pouvoir dont les analystes guettent les symptômes.
Cette année ne fait pas exception. Le secret est toujours là, chape de plomb plus opaque qu’à l’habitude baignée du silence assourdissant des médias officiels. Tandis que fleurissent les rumeurs sur les luttes de pouvoir, les observateurs en sont réduits à décrypter les indices.
Alors que fait rage la plus virulente empoignade stratégique avec Washington depuis l’établissement des relations officielles il y a quarante ans [1], et que le régime se tait, le séminaire d’été des cadres a t-il bien eu lieu s’interrogent les observateurs ?
Oui répond le South China Morning Post du 3 août assumant que la réception à Beidaihe d’une délégation de 58 chercheurs et professeurs par Chen Xi, membre du Bureau Politique et président de la Commission d’organisation du parti, proche de Xi Jinping dont il a été le camarade de chambre à Qinghua, marquait cette année le début de la retraite d’été des hauts cadres du régime.
L’incertitude est donc levée au moins en théorie, car les médias officiels sont muets, alors qu’un moment le bruit avait couru que la réunion serait supprimée pour cause d’épidémie. L’hypothèse était, dit-on, celle privilégiée par Xi Jinping, dont l’audience au sein du parti est moins brillante que celle de l’opinion sublimée jusqu’au lyrisme par la propagande.
Mais avec la somme des problèmes stratégiques, sociaux et économiques, dans le contexte dangereux d’une relation sino-américaine sur le point de sombrer, pouvant déraper vers des incidents explosifs irrattrapables, le Comité Central et le Bureau Politique auraient insisté pour que la réunion ait lieu.
Sur ses gardes, le parti est pessimiste.
Indice que les temps sont durs et que l’appareil est sur ses gardes, le 8 août, le Quotidien du Peuple, publiait en première page un long article intitulé « Bâtir une belle vie malgré la pluie et le vent sous la direction du Parti Communiste Chinois » - ».
Signé de Xuan Yan 宣言 (littéralement « déclaration », pseudonyme habituel du département de la propagande, ses premiers mots qui citaient Xi Jinping étaient « 艰难困苦,玉汝于成 », tirés du Livre des Odes : « Comme le polissage affine le jade, la souffrance et la frustration rendent meilleur » .
Puis, continuant sur le thème de la lutte contre l’adversité : « C’est à travers les épreuves que des centaines de millions de personnes ont avancé avec courage vers un avenir meilleur ».
« L’adversité », en réalité Washington, n’était pas directement nommée, mais la diatribe était sans équivoque : « Ceux qui érigent des barrières douanières et agitent la menace du “bâton hégémonique 霸权的大棒“ ne font que soulever une pierre qui leur retombera sur les pieds. 搬起石头砸自己的脚 ».
Puis, en substance, accusant - toujours sans les nommer - les États-Unis, d’aller à contre-courant des temps, l’éditorial plaçait, par contraste, l’action de la Chine dans le sens de l’histoire et de l’ouverture au monde. Le ton était celui d’une envolée lyrique à la gloire de Xi Jinping : « En traçant notre route au profit du monde, nous avançons d’un pas calme et ferme 从容 坚实的步伐, au milieu du chaos des nuages 乱云 et dans le sens de l’histoire 在时代发展的潮流中. »
Le « sens de l’histoire » était précisé par un autre article en page 6 du Quotidien du Peuple signé cette fois de Huang Kunming, proche de Xi Jinping depuis le Zhejiang, membre du Bureau Politique et grand maître de la propagande du Comité Central depuis 2017.
Une propagande à la gloire de Xi Jinping.
Fidèle du n°1 à qui il doit son ascension, Huang rappelait la récente publication du 3e tome de la « Gouvernance de la Chine » par Xi Jinping, où le n°1 exprimait sa foi dans le marxisme, ses ambitions du « rêve chinois », sa détermination à maintenir la stricte discipline au sein du Parti et la nécessaire vigilance face aux risques et aux crises.
Surtout, il insistait sur « l’enthousiasmante perspective d’une gouvernance globale à l’aune des caractéristiques chinoises », cœur de la pensée d’une ère nouvelle selon Xi Jinping, le « guide 领袖, qui place le peuple et son bonheur au sommet des priorités du Parti ».
Une pensée, dit-il « portée par une force riche d’une puissance autant pratique que théorique et, en même temps, enveloppée dans le charme du temps présent. 这正是习近平新时代中国特色社会主义思想富有理论定力, 实践伟力, 时代魅力的根源所在. »
Le décor et la parole officielle étant posés, reste à examiner les indices et les rumeurs de querelles internes. Au passage, que la réunion ait eu lieu ou pas, les les rumeurs de discorde sont elles bien réelles. Il serait imprudent de croire qu’elles n’auraient aucune substance et ne seraient que l’œuvre des ennemis du régime comme le dit la propagande.
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Durée du mandat et gouvernance.
Tous les commentaires critiques propagés en sous-main comme des trainées de poudre, évoquent des fêlures dans la cohésion de l’appareil, sur deux thèmes où il apparaît que la trajectoire politique du régime tourne le dos aux recommandations de Deng Xiaoping d’il y a 30 ans et dont il disait qu’elles seraient à suivre durant un siècle.
Il s’agit du bien fondé de la puissante affirmation nationaliste de Pékin sur la scène mondiale et de la concentration du pouvoir aux mains du n°1, objet d’un nouveau culte de la personnalité, quand le « Petit timonier » échaudé par les luttes de pouvoir autour de Mao et conscient de l’importance des coopérations internationales pour la modernisation du pays, prônait la discrétion stratégique et la règle interne du consensus dans l’appareil.
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Notons d’abord un retour de tensions surgi fin juillet, lié à la controverse sur la durée illimitée du mandat de Xi Jinping, pavé dans la mare, jeté en mars 2018 par la suppression de la limite constitutionnelle de la charge présidentielle à seulement deux mandats de cinq ans qui, si elle était restée en vigueur, aurait contraint Xi Jinping à passer la main en mars 2023.
Or le 30 juillet dernier, alors même que, contrairement aux errements antérieurs, aucun successeur n’a été désigné, Xinhua annonçait que le 5e Plenum du 19e Comité Central qui se tiendra en octobre, examinera les propositions pour le futur plan quinquennal (2021 – 2025) ainsi que les « objectifs pour 2035 », année à laquelle Xi Jinping alors âgé de 82 ans, aura été à la tête de la Chine depuis 23 ans et dépassé de plus de dix années la jurisprudence de la limite d’âge des dirigeants (avec seulement quelques années de tolérance au-delà de 70 ans).
Depuis l’avènement du Parti en 1949, seuls Mao (27 ans) et Deng Xiaoping (19 ans) eurent des longueurs de règnes comparables. Encore Deng, faiseur de rois resté dans l’ombre qui ne cumula pas les fonctions de secrétaire du Parti et de Président de la République, n’avait-il revendiqué que la présidence de la Commission Consultative du Peuple Chinois (1982 – 1987) et celle de la Commission Militaire Centrale du Parti puis de l’État (1981-1990).
Quant à ses successeurs Jiang Zemin et Hu Jintao [2]. ils restèrent au pouvoir 14 ans pour le premier et dix ans pour le second. En partant à la retraite, le premier avait 76 ans et le deuxième 70 ans. Autant de références d’âge et de durée de mandats qui éveillent de sérieux agacements au sein de l’appareil.
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Avec Xi Jinping, le parti est en effet confronté à un style de gouvernance rejeté par Deng Xiaoping, référence politique indépassable de l’après-Mao et à un flou dans la succession.
L’absence de clarté du processus de succession attise d’autant plus les rancœurs que la propagande qui subjugue les foules ne parvient pas à effacer les impressions négatives laissées par la mauvaise gestion des débuts de la pandémie en janvier, ni la somme des contrefeux allumés partout dans le monde par la férocité du nationalisme dont le n°1 est l’artisan en première ligne.
A plusieurs reprises, durant la pandémie et pendant les récentes inondations, une vague de sympathie populaire sur les réseaux sociaux a porté aux nues le n°2 Li Keqiang quand des reproches de froideur bureaucratique ont été adressées au président. Les anciens qui observent la scène politique sans complaisance, ont été sensibles à ces désaffections.
Xi Jinping contesté. Le parti baisse le ton.
En mars dernier, Chen Ping, fils d’une famille d’intellectuels progressistes contestataires qui furent harcelés par le Parti, diplômé d’économie, entrepreneur, polémiste, auteur du brûlot « Le temps des pillages » en 2016, a fait circuler sur WeChat une lettre ouverte anonyme demandant la démission de Xi Jinping.
Un mois plus tard, l’Américain Kyle Bass, gestionnaire de fonds à risques, laissait entendre dans un tweet, que depuis Canton, des héritiers de Deng Xiaoping, auraient commencé à rallier des soutiens en vue de mettre Xi Jinping en difficultés dans l’appareil.
Une chose est sûre, au-delà des rumeurs, nombreux sont ceux qui,au Parti, nourrissent une rancœur contre la brutale campagne anti-corruption ayant tétanisé la machine administrative et assez souvent permis d’éliminer du même coup des opposants.
Comme si le nettoyage n’avait pas suffi, les récentes mesures de rectification lancées en juillet parachèvent une sévère mise aux normes. Dans le même temps, la réforme de l’armée a laissé sur le carreau des centaines de milliers de vétérans.
La dernière très brutale contestation date de juin dernier quand Cai Xia, à la retraite aux États-Unis depuis l’année dernière, ancien professeur de droit de l’École Centrale du Parti, cœur idéologique de l’appareil, avait traité Xi Jinping de « chef mafieux », prônant hypocritement le droit alors qu’en réalité il utilisait la campagne contre la corruption pour éliminer ses opposants.
Stigmatisant sa politique étrangère férocement nationaliste, elle l’accusait de pousser à la confrontation directe avec l’Occident. Tout en n’approuvant pas le style de D. Trump, elle se disait en accord avec sa stratégie de riposte aux affirmations nationalistes. Lire page 3 de : Xi Jinping et Li Keqiang à couteaux tirés ? Un défi à la résilience de l’appareil.
Petite fille d’un vétéran de la révolution, elle ajoutait sans ambages « Si le Comité Permanent du BP avait le sens de ses responsabilités à l’égard du pays, du Parti et du peuple, il convoquerait une réunion pour démettre Xi Jinping ».
Dans la foulée, Deng Yuwen, ancien éditeur du 学习 时报 - Xuexi Shibao -, journal d’analyse et de commentaires de l’École Centrale, lui aussi critique sanctionné par le Parti exilé aux États-Unis, Lire le § « Deng Yuwen joue avec le feu » de Le Parti revisite son histoire : son regard édulcoré éclaire le présent., expliquait dans une interview au New-York Times publiée le 18 août que, dans l’appareil, nombre de critiques libéraux déçus attendaient en silence qu’une crise politique ébranle le pouvoir du n°1.
Le 17 août, Cai Xia annonçait aux médias que l’École Centrale l’avait exclue du Parti et mis fin au versement de sa retraite. C’est peu dire que la machine politique est ennuyée. La plupart des commentaires évoquent le manque de loyauté de l’ancienne professeur de droit. « Quelle que soit sa conception de la liberté d’expression, elle qui fut professeur à l’École Centrale du Parti, devrait défendre les dirigeants quand le pays est attaqué » dit Hu Xijin, éditeur du Global Times, proche du QDP.
Enfin, il existe une raison matérielle et pragmatique aux agacements et inquiétudes exprimées par les anciens. Si dans le contexte des relations sino-américaines au bord du naufrage, la Maison Blanche généralisait les sanctions contre les caciques du régime, nombre d’entre eux possédant des terrains et des immeubles aux États-Unis seraient directement touchés.
D’autres interrogations courent dans l’appareil qui sont des tensions potentielles ou cachées, mais elles ne prennent pas réellement corps pour l’instant, sur les conséquences de la censure tous azimuts et la mise aux normes de la population. Et c’est à peine si quelques diplomates se sont exprimés sur l’effet dans le sérail, des contrefeux stratégiques anti-chinois surgis partout dans le monde [3], ayant abouti à un quasi isolement de la Chine.
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Il est vrai qu’à ce stade aucun indice sérieux n’est venu confirmer que le Président serait en difficulté au Comité Central et au Bureau Politique, tandis que, selon le Parti, l’opinion chinoise approuve largement les politiques de Xi Jinping qui flattent le nationalisme des Chinois.
Tout peut arriver y compris une crise politique brutale. Mais si on se souvient de la manière dont Xi Jinping a verrouillé l’appareil (lire : Xi Jinping change les codes et s’installe pour durer.), l’hypothèse la plus probable est que la machine fait bloc pour le protéger.
Il reste que certaines inflexions récentes de la politique étrangère pourraient indiquer que des voix modérées ont réussi à se faire entendre. En tous cas, le virage stratégique décrit ci-après montre clairement qu’à l’intérieur de l’appareil, la ligne politique dure de Xi Jinping a perdu en influence.
Le 15 août, Javier C. Hernandez expliquait dans le New-York Times que plusieurs ambassadeurs et diplomates chinois de haut rang avaient appelé à la coexistence pacifique avec Washington.
Les commentaires faisant l’apologie du système autocrate chinois et critiquant le chaos des démocraties et des États-Unis ont été mis en veilleuse. Les intellectuels et chercheurs qui poussaient agressivement le régime à défier l’Amérique, exhortent maintenant à chercher des terrains d’entente.
Au passage, la volte-face radicale des chercheurs montre à quel point leur liberté de pensée et d’expression est tenue sous le boisseau. En juin 2014, un éditorial de QC avait déjà souligné cette tendance autocrate de Xi Jinping qui ne tolère aucune contestation : Feu sur les « excroissances méningées du Parti » et reprise en main idéologique.
Les médias officiels invités à baisser le ton, réduisent leurs attaques contre Trump et Pompeo. Cui Tiankai ambassadeur en Chine et Yang Jiechi, premier diplomate chinois, membre du bureau politique ont appelé au dialogue.
Pour autant, même si le changement de pied est brutal, il n’est pas certain qu’à Washington l’ambiance soit en harmonie avec l’intention du parti de cesser le feu.
Le 13 août le Département d’État a en effet ciblé les Instituts Confucius désignés comme des excroissance politique du Parti. Pire encore, tout indique que si Pékin n’acceptait pas de réduire la voilure de ses revendications en mer de Chine du Sud, de ses démonstrations de force contre Taïwan et de la mise en pas politique de Hong Kong où le très populaire Jimmy Lai vient d’être mis sous les verrous, la Maison Blanche ne cessera pas ses pressions.
Shi Yinhong, professeur de relations internationales et Directeur des études américaines à l’Université du peuple, est de cet avis « sans de sérieuses concessions de part et d’autre, il sera difficile de d’éviter un conflit ».
Entre gloire du Parti et compromis stratégique.
Alors que le parti a l’œil fixé sur la préparation du 100e anniversaire de sa création en 2021, avec l’objectif d’en renforcer encore l’emprise sur le pays, les mois à venir dessinent une route semée d’embuches.
La voie est en effet étroite entre la promotion glorieuse de l’appareil récemment appuyée sur une politique étrangère d’affirmation de puissance anti-occidentale et l’exigence de ménager des relations internationales moins heurtées.
La difficulté sera qu’à l’intérieur « la geste nationaliste » du « rêve chinois » exprimant le désir d’un retour de puissance de l’empire du milieu s’accommodera mal de concessions sur les revendications en mer de Chine du sud et sur la question Taïwan. Quant à Hong Kong qui focalise les reproches que l’Occident fait à la Chine, on voit bien que toute marche arrière de l’appareil est devenue impossible.
Note(s) :
[1] Le 13 août, le Quotidien du Peuple publiait un article, signé de Xinhua, intitulé « A Washington, Pompeo est “un pirate des temps modernes“ ». Il accusait le Secrétaire d’État américain aux affaires étrangères d’être « Un menteur, un voleur et un imposteur ayant trahi la devise de West Point “Devoir, Honneur et Patrie“ ».
[2] Deng avait aussi promu deux secrétaires du Parti connus pour leur esprit d’ouverture politique : Hu Yaobang (1980 - 1987) et Zhao Ziyang (1987 - 1989) qui fut le premier ministre de Hu Yaobang.
Les deux furent limogés par le patriarche qui recula face à la bouteille à l’encre de la contestation étudiante et la résistance des caciques de l’appareil. Hu décéda en 1989, tandis que Zhao, emporté par la tourmente de Tian An Men, termina sa vie en résidence surveillée en 2005. Lire : Le défi d’outre-tombe de Zhao Ziyang menace-t-il le Parti ?
[3] Certains diplomates ont bien exprimé leur désaccord, des intellectuels ont donné de la voix, mais l’appareil a d’abord semblé continué sur sa lancée, autocrate à l’intérieur et agressive à l’extérieur.
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