Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Editorial
Prigozhine. L’ombre du chaos
C’est peu dire que la machine politique chinoise a observé le « raid », intempestif et éphémère de Yevgeny Prigozhine et de son groupe privé Wagner avec inquiétude et répulsion. Aucun organe official d’information n’a mentionné l’évènement avant d’en avoir reçu le feu vert officiel le 25 juin, après la volte-face de Prigozhine.
Encore était-ce avec la consigne de ne pas s’en mêler, en ligne avec la prudence de la plupart des chancelleries occidentales. Lors de la conférence de presse du ministère des Affaires étrangères, la porte-parole a donné la version autorisée de la réaction chinoise, à laquelle les médias officiels doivent se conformer. Quelques chercheurs ont cependant laissé percer une inquiétude sur les réseaux sociaux dont la trace a aussitôt été effacée.
Le discours officiel était en deux temps :
Le premier était logiquement et sagement articulé au souverainisme westphalien : « Il s’agit d’une affaire intérieure russe » ;
Le deuxième positivait en rappelant l’excellence d’une relation récemment affichée de manière spectaculaire lors des JO d’hiver de Pékin le 4 février 2022. « En tant que voisin, ami de la Russie et partenaire stratégique global de coordination pour la nouvelle ère, la Chine soutient la Russie dans le maintien de la stabilité nationale et la réalisation du développement et de la prospérité ».
Mais, alors que dans le discours de l’appareil, la « nouvelle ère » renvoyait entre autres au projet commun sino-russe de remettre en question l’ordre global de l’après-guerre brouillant au passage les relations de Pékin avec l’UE, l’appareil ne pouvait qu’être inquiet.
De fait, dans un contexte où l’histoire montre qu’en Chine, les ennuis sont souvent venus de Russie, à Pékin la classe politique est particulièrement aux aguets.
Elle se souvient soit des rivalités idéologiques et stratégiques d’après la révolution russe (1 - Les notes sont regroupées en page 2), soit des annexions territoriales de l’Empire russe dont en Chine les élites n’ont pas oublié qu’il était à l’époque l’une des « huit puissances » ayant humilié et démembré la Chine au XIXe siècle par ses annexions au Xinjiang (1864) et surtout à l’est (1858-1860), bloquant l’accès direct de la Chine à la mer du Japon en s’appropriant près de 2 millions de km2 de l’Extrême-Orient russe (2).
*
Appliqué chez lui à corseter toutes les structures, politiques, sociales industrielles et académiques, allant même jusqu’à mettre aux normes les religions (lire : Au Yunnan, la « rénovation » des mosquées met les « Hui » en émoi), la crainte du Président chinois est qu’à sa frontière nord, le « chaos 乱- luan » (3) affaiblisse Vladimir Poutine, avec qui il a noué une relation privilégiée au point de l’avoir, depuis son accession à la tête de la Chine en 2012, rencontré une quarantaine de fois, construisant au fil des années avec lui, le projet commun de contester l’ordre international dominé par l’Amérique et l’Occident.
Aujourd’hui, seize mois après le début de l’invasion de l’Ukraine, Pékin est soulagé qu’après l’équipée du groupe Wagner vers le nord dont le premier effet fut d’avoir écorné le vernis de contrôle total du pays par Poutine, la guerre civile ait été évitée. Mais la crainte d’une déstabilisation de son partenaire majeur n’a pas disparu.
Au milieu des rivalités exacerbées entre Washington et Pékin, dont l’ADN est une compétition de valeurs démocratiques contestées par l’efficacité des autocrates, la mutinerie publique contre le Kremlin jette une ombre sur le discours de Xi Jinping d’une « nouvelle ère globale » pilotée conjointement par Moscou et Pékin contre Washington.
Fragilité de « l’amitié sans limites. » La difficile mission de l’Ambassadeur Fu Cong.
A Pékin, même les plus nationalistes s’inquiètent ouvertement de l’affaiblissement du statut de Poutine.
Le 25 juin, Jin Canrong, professeur de relations internationales à l’Université Renmin de Pékin et conseiller du gouvernement, connu pour son anti-américanisme farouche, s’inquiétait du désordre russe « Il est très dangereux pour un pays de soutenir et de conserver un si grand groupe militaire non étatique, créant un abcès pouvant éclater à tout moment. »
Quant à Hu Xijin, l’ancien éditorialiste du très nationaliste Global Times qui donnait son avis avant la volte-face de Prigozhine, il exprimait un pessimisme sans nuance sur l’avenir même de la Russie, laissant entendre – contre le discours officiel dans un « tweet » supprimé après la machine-arrière de Prigozhine - que la connivence stratégique sino-russe serait désormais marquée par la défiance :
« La rébellion armée a fait basculer la situation politique russe » (…) « Quel que soit son résultat, la Russie ne sera plus jamais le pays qu’elle était avant la rébellion ».
Enfin, si on voulait un exemple d’une prise de distance chinoise dont le moins qu’on puisse dire est que la souplesse nuancée contredit l’image fixe de « l’amitié sans limites » exprimée par Xi Jinping et Vladimir Poutine le 4 février 2022 à Pékin, on se reportera aux étonnantes déclarations de l’Ambassadeur Fu Cong, 57 ans, depuis décembre 2022, chef de la mission diplomatique chinoise près de l’UE.
Cet ancien représentant permanent de la Chine auprès de la Conférence sur le désarmement à Genève, promu en 2019 Directeur Général du contrôle des armements au Waijiaobu, est arrivé à Bruxelles pour occuper un poste vacant depuis fin 2021, en pleine crise sino-européenne ayant abouti à la mise en sommeil au printemps 2021 de la ratification par le parlement européen de l’accord UE-Chine sur les investissements.
Depuis son arrivée, ses déclarations officielles ne manquent pas de faire la promotion des intérêts chinois, notamment à propos des embargos qui frappent Huawei et ZTE. Il glose aussi chaque fois que l’occasion s’en présente sur la nécessité pour l’Europe d’échapper à une confrontation Chine-Occident attisée par Washington. Sur les causes profondes de la guerre en Ukraine, il reste fidèle au discours de l’appareil évoquant les préoccupations de sécurité russes face à l’OTAN.
En même temps, malgré la proximité des plusieurs dizaines de rencontres entre Xi Jinping et Vladimir Poutine, alors que le n°1 chinois n’a jamais rencontré V. Zelenski, il défend la capacité chinoise à se tenir à équidistance entre Moscou et Kiev.
Enfin, indice de bonne volonté, sur les relations UE-Chine, il se dit prêt à faire le premiers pas d’une levée unilatérale des sanctions pour aboutir à une ratification rapide de l’accord sur les investissements.
Enfin et c’est l’essentiel, – contrastant avec la brutalité agressive de Lu Shaye, l’ancien ambassadeur en France relevé de son poste à la mi-juin (4) - ses prises de position sur la guerre en Ukraine ont exprimé une rare distance à l’égard de Moscou.
Quand au début avril 2023, le New-York Times (payant) lui rappelait qu’à l’heure de la guerre en Ukraine, « l’amitié sans limites » entre Moscou et Pékin, était une source de malaise en Europe, il répondit sans ambages que la formule n’était qu’un posture « rhétorique ».
Aussitôt après, il rajoutait que non seulement la Chine ne fournissait pas d’assistance militaire directe à la Russie, mais également qu’elle ne reconnaissait aucune annexion russe des territoires ukrainiens, qu’il s’agisse du Donbass ou de la Crimée.
Surtout, lors d’une interview accordée à Al Jazeera publiée le 27 juin, au journaliste qui lui demandait si la Chine soutiendrait les projets de Kiev de récupérer les territoires occupés par la Russie, il a répondu « Je ne vois pas pourquoi elle ne le ferait pas ».
Il a justifié sa réponse par un rappel de principe et par l’histoire récente. « Nous respectons l’intégrité territoriale de tous les pays. Ainsi, lorsque la Chine a établi des relations avec l’ex-Union soviétique, c’est ce que nous avions convenu. »
Après quoi, il a rappelé les exigences de la diplomatie, rôle dévolu à l’envoyé spécial de Pékin, Li Hui, russophone, ancien ambassadeur à Moscou de 2009 à 2019 (lire : Entre Pékin et Kiev, la diplomatie est en marche) « Mais comme je l’ai dit, ce sont des questions historiques qui doivent être négociées et résolues par la Russie et l’Ukraine et c’est ce que nous défendons. »
Ainsi, il apparaît qu’au-delà du discours officiel, l’incident Prigozhine a commencé à provoquer un réajustement chinois. Comme le souligne le tweet de Hu Xijin, vite effacé, « la Russie ne sera plus jamais comme avant. » Il est très probable qu’en dépit des affichages, les relations sino-russes non plus.
En arrière-plan, flotte la terreur nucléaire.
Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, elle est une source de désaccord entre Moscou et Pékin. Ponctuée par des menaces d’emploi, des mises en garde américaines et des gesticulations déclaratoires faisant état d’une bascule d’ogives tactiques vers la Biélorussie avant le sommet de l’OTAN en Lituanie, les 11 et 12 juillet prochains, elle hante tous les responsables de la planète.
Selon une source ukrainienne impliquée avec Pékin dans la médiation chinoise entre Kiev et Moscou (lire : Quand le G7 cible la Chine, Pékin s’exerce à la médiation en Europe et développe son influence en Asie Centrale), Li Hui, lui-même avait anticipé que même un succès limité de la contre-offensive ukrainienne pouvait déstabiliser la Russie en favorisant l’explosion des rivalités de pouvoir entre l’armée, les Tchétchènes, Wagner et le FSB.
Le 25 juin, le WSJ analysait les risques après avoir fait l’inventaire de l’arsenal russe et l’historique des efforts encore hésitants de désarmement sur fond de compétition de puissance. « Avec les affrontements armés entre les troupes russes et les mercenaires de Wagner au cours du week-end et la localisation de Poutine inconnue, la crainte d’une éventuelle interruption de l’autorité du président russe sur l’arsenal nucléaire de son pays est apparue comme le risque plus immédiat. »
La direction politique chinoise pour qui la menace d’emploi de l’arme nucléaire est un tabou absolu, est sur cette ligne.
L’article du WSJ citait Steven Andreasen, ancien membre du Conseil pour la sécurité nationale et le contrôle des armements de 1993 à 2001. Précisant les risques, avant que Vladimir Poutine ait repris le contrôle de la situation, il interrogeait :
« Au cours des deux derniers jours, les forces conventionnelles russes et un quartier général de commandement se sont tenus à l’écart à Rostov et ont laissé les forces de Wagner prendre le contrôle. Auraient-ils fait la même chose sur un site de stockage nucléaire ? Dans quelle mesure sommes-nous sûrs de savoir où irait leur loyauté s’il y avait des blindes de Wagner à leurs portes ? »
++++
Notes de Contexte.
1. Chine-URSS. Rivalités idéologiques et compétition de puissance.
En 1945, Staline qui n’avait soutenu la révolution communiste qu’avec réserve, avait même signé un traité d’amitié avec Tchang Kai-chek. En même temps, il avait pillé les installations industrielles du nord-est, avant de déverser une aide soviétique massive après 1949 et l’avènement de Mao.
Après le 20e Congrès du PCUS (1956) les deux s’éloignèrent, séparés à la fois par des rivalités stratégiques et un conflit idéologique où Mao accusait la Russie de « révisionnisme » en acceptant un compromis avec le capitalisme. La rupture a eu lieu en 1961, les Chinois dénonçant la « trahison » idéologique de l’URSS.
En 1969, la Chine et la Russie se sont affrontées militairement sur l’Oussouri pour le contrôle de l’île de Zhenbao au nord de Vladivostok dans un conflit soldé par la victoire militaire de l’URSS. Trois ans plus tard, Pékin opérait le contrepied stratégique d’un compromis avec Washington qui isola Moscou.
La normalisation historique de la relation sino-russe interviendra en 1989, suivie par la création, en 1996, du Groupe de Shanghai (devenu en 2001 l’Organisation de Coopération de Shanghai - OCS -), dont la zone d’application, cible du prosélytisme de « regime change » de Washington, est la région riche en hydrocarbures d’Asie-Centrale, également traversée par des tensions politiques récurrentes, des courants islamistes radicaux et de vastes trafics de drogue.
En arrière-plan cependant le chaos des prémisses de l’effondrement de l’URSS avait créé en Chine une alerte politique à l’origine d’un durcissement qui s’exprima brutalement le 4 juin 1989 sur la place Tian AnMen.
Le rapprochement Moscou – Pékin s’est poursuivi en 2001 par la signature du très médiatisé « traité d’amitié et de coopération » (V. Poutine-Jiang Zemin) et, enfin, en 2005, par l’établissement du « partenariat stratégique. »
A partir de 2014, la proximité qui s’appuyait déjà depuis 1996, lors de la création du « Groupe de Shanghai », sur la contestation de Washington, a été renforcée par la signature d’un contrat 400 Mds de $ pour livraison annuelle par la Russie à la Chine de 38 Mds de m3 de gaz pendant 30 ans.
Depuis, de nouveaux projets sont en cours : Chine – Russie. Contrats de gaz, matérialisant une complémentarité économique exemplaire, dans une relation cependant de plus en plus déséquilibrée dans laquelle Moscou apparait désormais stratégiquement dominé par Pékin.
2. La Chine des Qing et l’Empire russe.
Lire l’article du Monde Diplomatique d’Hélène Carrère d’Encausse paru en 1963 qui conclut : « Ainsi, en peu d’années, sans qu’une seule vie russe y ait été sacrifiée, la Russie avait réussi à effacer de ses rapports avec la Chine les stipulations du traité de Nertchinsk [7 septembre 1689] et à gagner un territoire de 1 858 400 kilomètres carrés, qui s’étendit le long de la côte jusqu’aux possessions coréennes et eut pour effet d’écarter la Chine de la mer du Japon. »
3. Le chaos.
Alors pour l’actuel régime chinois, les émeutes françaises de la fin juin 2023 expriment l’image répulsive d’une perte de contrôle, pour comprendre la peur du chaos, il faut se souvenir à quel point la Chine des Qing fut secouée vers 1850-1870 par une succession de révoltes qui n’épargnèrent aucune des dix-huit provinces et auxquelles participèrent des dizaines de millions de paysans.
Les secousses, distinctes les unes des autres (Taiping, Nian, Musulmans des « Panthay », sociétés secrètes) dont l’une des points communs est qu’elles rassemblaient des paysans révoltés contre les féodaux, furent l’arrière-plan d’innommables atrocités et, selon les estimations, la cause directe de 40 à 50 millions de morts.
Parmi ces vastes soulèvements, les « Taiping - Taiping Tian Guo 太平天国- Le Royaume céleste de la Grande paix » emmenés par le Hakka Hong XiuQuan (1814-1864) qui se disait le deuxième fils du Dieu de la religion chrétienne et portés par une mystique égalitariste radicale méritent une mention particulière.
Avec une brutalité fanatique exaltée, ils prônèrent l’égalité hommes-femmes, interdirent les mariages arrangés, les jeux d’argent, l’esclavage, la torture et la prostitution. Surtout, six décennies avant la révolution russe, ils abolirent la propriété foncière privée et mirent en commun les terres, la nourriture, les vêtements stockés dans des entrepôts publics et distribués à la population selon ses besoins.
On notera que l’utopie de communisme intégral fut aussi cent-dix ans plus tard à la racine des rivalités idéologiques entre Mao et Khrouchtchev. Quand le premier prônait une distribution égalitariste totale « à chacun selon ses besoins », le second privilégiait « à chacun selon son travail » dont Mao, adepte de « la révolution permanente » - idéologie qui porta aussi les catastrophes du « Grand Bond en avant » et les férocités meurtrières de la révolution culturelle (au moins 35 millions de morts)-, estimait qu’elle semait déjà les ferments du capitalisme.
4. Relève de Lu Shaye.
Selon une information du quotidien hongkongais Xing Tao Daily, 星岛 日报 du 12 juin, un mois-et-demi après ses commentaires controversés niant la légitimité des États européens post-soviétiques, Lu Shaye a été rappelé à Pékin et affecté à un poste de la mouvance du « Front Uni » à la tête de l’Association du Peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger.
La sanction pourrait bien être une indication qu’au milieu des ébranlements stratégiques en cours, l’appareil, préoccupé par la stabilité de ses relations avec l’UE, cherchant aussi à freiner le rapprochement anti-chinois entre l’Europe et les États-Unis a décidé de clore le chapitre des Ambassadeurs militants « Loups guerriers » dont Lu Shaye, aujourd’hui en disgrâce, était un acteur emblématique.
La nomination en décembre 2022 à Bruxelles de Fu Cong diplomate chevronné et mesuré, capable de promouvoir les intérêts chinois sans polémique avec la mission de réparer les liens Chine – Europe gravement abîmés pourrait être un des signes de ce changement de trajectoire et de ton.
• À lire dans la même rubrique
En Chine, Cheng Li-wun, accuse Lai Qing De de fomenter la guerre et célèbre la paix « d’Une seule Chine » prônée par Xi Jinping
[15 avril 2026] • François Danjou
La diplomatie de conciliation des contraires à l’épreuve de la guerre en Iran
[30 mars 2026] • François Danjou
Chine – Iran. Contre l’Occident, l’alliance de l’agnostique et du martyr
[5 mars 2026] • François Danjou
Le durcissement anti-occidental et les risques du Cheval de Feu
[19 février 2026] • François Danjou
La longue saga du rapprochement révolutionnaire entre Caracas, Pékin et Téhéran
[19 janvier 2026] • François Danjou