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›› Editorial
Wang Yi. Stratégies extérieures de la Chine. Au-delà des vertus de l’apaisement, le paradoxe impérial
Wang Yi, à droite, est la fidèle voix de Xi Jinping sur la scène internationale. Entré au Bureau Politique en 2022, au 15e rang à 69 ans, Wang Yi, deuxième membre plus âgé du sérail politique chinois après le général Zhang Youxia, a fidèlement mis en œuvre les ajustements de la politique étrangère du nº1. Depuis le durcissement des « Loups guerriers », jusqu’aux actuels apaisements sino-américains sous réserve des « Lignes rouges », en passant par la stratégie de contournement de l’Occident par le « Sud global » l’Iran et la Russie. À la mi-juin 2023, à près de 70 ans, déjà à la retraite, il avait repris le collier à la tête de la diplomatie chinoise, après la destitution de Qin Gang (à gauche) de 13 ans son cadet.
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Le 17 décembre dernier, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a, lors du symposium annuel sur la situation internationale et les relations étrangères de la Chine, organisé par l’Institut chinois des études internationales, affilié au ministère des Affaires étrangères, livré au cours d’un discours d’une quarantaine de minutes la vision chinoise de l’état du monde et du rôle apaisant que Pékin affirme vouloir y jouer.
Sans surprise, il a attribué à la Chine, modèle de gouvernance politiquement stable, engagée dans un processus de modernisation qualitatif, toujours plus ouverte aux investissements étrangers, la vocation vertueuse de favoriser « le progrès collectif de l’humanité. 对人类文明的进步发展产生积极深远影响. »
A cet égard, il a mis en exergue la diplomatie globale de Xi Jinping, dédiée sans réserve à la défense de la paix et de la justice internationale, au moyen de la promotion, « au bénéfice de tous, par le biais du développement socio-économique et de la coopération internationale apaisée. »
L’action globale de Pékin est perceptible en Afrique, au Moyen Orient, en Ukraine, en Asie. Avec la Russie et certains partenaires de l’ASEAN, Arabes, Européens, Africains, elle est articulée « à la manière chinoise » d’affronter les crises. Son efficacité, dit-il, découle de la clairvoyance du Président dont il a fréquemment souligné les mérites dans son discours. Au point qu’entre la Chine et de nombreuses régions du monde, il existe, dit Wang Yi, « une communauté de destin 放眼全球,越来越多的国家加入到构建命运共同体行列中. »
La pertinence des choix politiques du Président [renfoncer le rôle de l’appareil et rejeter la démocratie] confère à la Chine une stabilité interne diffusant [comme par osmose] une harmonie globale conférant à la Chine l’imperturbable vertu de conforter la stabilité stratégique mondiale au milieu des profondes incertitudes globales. 我们将以中国的稳定性为全球战略稳定提供有力支撑, 以中国的确定性应对世界上所有不确定因素.
Wang Yi n’a pas manqué de rappeler que l’influence planétaire de Pékin s’exprime par le truchement du « Sud Global » et des forums politico-économiques comme les BRICS et l’OCS, où fermente le ressentiment anti-occidental, premier point d’amarrage de la solidarité sino-russe.
Au long de son adresse dont la trame à usage interne était une insistante célébration des mérites de la gouvernance de Xi Jinping treize fois cité, Wang Yi a aussi pointé du doigt les points d’achoppement avec les États-Unis et leurs alliés occidentaux.
Divergences, reproches et tensions.
La première divergence touche aux taxes infligées par Washington et Bruxelles aux exportations chinoises, notamment celles frappant les véhicules électriques, considérées par Pékin comme une atteinte anachronique au libre commerce. A contre-courant des tendances globales de l’humanité, elle crée, dit Xi Jinping, des tensions dont personne ne sortira indemne (lire : Véhicules électriques. La puissante déferlante chinoise).
Par contraste, Wang a souligné les récentes autorisations de visites sans visa accordées à 38 pays et les efforts d’ouverture commerciale et financière de la Chine grâce, non seulement à l’allongement de la liste des secteurs autorisés aux investissements étrangers en Chine, mais également aux efforts d’aide dédiés aux pays les moins avancés dont les échéances de la dette ont été provisoirement reportées [1].
Le deuxième contentieux reproche à l’Occident ses « deux poids deux mesures » sur les questions des « droits de l’homme » autorisant d’incessantes interférences dans les affaires intérieures des autres. Sur ce thème, Pékin oppose depuis 2022 ses initiatives globales de « civilisation 全球 文 明 查 倡议 », de « développement et de sécurité 全球发展倡议 & 全球安全. »
Aux deux dernières se sont, dit-il, respectivement ralliés 82 et 119 pays non occidentaux « amis de la Chine » qui, comme Pékin, dénoncent la « mentalité de guerre froide de Washington ».
Dans le paysage de la diplomatie chinoise, les « initiatives globales 全球 倡议 » de Pékin s’inscrivent dans le sillage des Nouvelles Routes de la soie lancées il y a dix ans que Wang Yi évoque avec emphase en les désignant comme les « Routes mondiales du bonheur - 世界的“幸福路” » au profit de 155 pays dont le nombre ne cesse d’augmenter [2].
L’accusation de « deux poids deux mesures » s’est aussi élargie aux violents conflits en cours en Europe et au Moyen Orient.
Ignorant l’épouvantable traumatisme existentiel subi par les Juifs le 7 octobre 2023 et les 70 otages encore présumés vivants capturés par les terroristes du Hamas, la Chine a, dans la guerre à Gaza, pris fait et cause pour les Palestiniens (lire : À la manœuvre avec l’OLP et le Hamas vers le « Sud Global » contre Washington, Israël et leurs alliés).
Ayant clairement adopté un parti-pris anti-américain, tournant le dos à Tel Aviv, elle reproche aux Occidentaux de condamner l’agression de Poutine contre l’Ukraine, tout en cautionnant les bombardements meurtriers d’Israël contre la Bande de Gaza où les terroristes du Hamas dont la feuille de route politico-religieuse est la destruction des Juifs, se dissimulent derrière la population.
Au total, la stratégie globale au profit de la paix définie par Wang Yi, répétant avec insistance l’influence planétaire grandissante des modes de pensée politiques démarqués du système démocratique, est clairement une riposte à la prévalence rémanente de Washington dans les affaires du monde.
Pour autant, le ton général du discours était loin d’être agressif à l’égard des Américains.
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Mains tendues réciproques.
Photo datant du premier mandat de D. Trump, avant le déclenchement de l’épidémie à l’automne 2019 à Wuhan au milieu des occultations crispées de l’appareil chinois à l’origine de leur brouille.
Le 6 novembre dernier, au moment où la victoire de D. Trump est apparue assurée, l’appareil chinois a, malgré les tensions de la relation, fait savoir par un communiqué qu’il rechercherait la coexistence pacifique 和平共处, basée sur le respect mutuel 相互尊重 au bénéfice des deux parties. 合作共赢.
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Signe objectif d’une volonté d’apaisement, aucune des envolées emphatiques de Wang Yi décrivant l’élargissement de l’influence chinoise dans le sud global délaissé par Washington, n’était empreinte de la féroce vindicte anti-américaine exprimée le 2 juin dernier lors du dialogue de Shangri-La, à Singapour par le nouveau ministre de la Défense Dong Jun - aujourd’hui sur la sellette, officiellement pour des faits de corruption - (lire : « Dialogue de Shangri-La »- Dialogue de sourds- L’agressivité anti-occidentale de Pékin devient planétaire).
Répétant sa vision que la Chine stabilisée en interne grâce à Xi Jinping, contribuerait à l’apaisement du Monde, Wang Yi qui affirma que la coopération sino-américaine avait le potentiel de produire des résultats positifs, a lancé un appel au Président élu Donald Trump.
« Nous espérons que le nouveau gouvernement américain fera le bon choix, 我们希望美国新政府做出正确抉择 et accomplira la moitié du chemin vers la Chine 同中方相向而. [Nous espérons] Qu’il éliminera les interférences [parasites] 排除干扰 ; Qu’il surmontera les obstacles 跨越障碍 et qu’il s’efforcera de développer avec la Chine des relations stables, saines et durables 力争中美关系稳定, 健康,可持续发展. »
Exprimant une perspective édifiante articulée à la mise en scène de la bonne foi chinoise, il a ajouté : « Nous sommes disposés à maintenir le dialogue avec les États-Unis, 我们愿同美方保持对话, à gérer les différends 管控分歧, à accroître la confiance 增信释疑, à dissiper les doutes, à élargir la coopération 拓展合作 et à explorer ensemble 共同探寻 la bonne manière d’avoir des relations 正确相处之道 pour que, sur cette planète 在这个星球上, [nos] deux grands pays 两个大国 en profitent 造福 en même temps que le monde 惠及世界.
Coïncidence heureuse ou opportunisme calculé, le discours de Wang est intervenu quelques heures seulement après que D. Trump déclarait que Pékin et Washington pourraient travailler ensemble « pour résoudre tous les problèmes du monde ».
Initiative insolite, au milieu d’une série de nominations de « faucons » antichinois dans l’appareil des Affaires étrangères et de sécurité de la Maison Blanche, Donald Trump a même invité le président chinois Xi Jinping à sa deuxième investiture, le 20 janvier prochain. Alors que l’appareil à Pékin n’a pas répondu, l’invitation a été saluée par l’ambassade de Chine à Washington.
Se targuant de franchise, l’iconoclaste futur président américain, s’est même laissé aller à faire l’éloge de Xi Jinping « un gars extraordinaire » avec qui, dit-il, il « avait eu de très bonnes relations » jusqu’à la pandémie de Covid-19, dont il a avoué qu’elle avait créé entre les deux un fossé difficile à combler.
Lignes rouges.
Il reste que, tout en exprimant clairement le souhait de stabiliser la relation avec Washington par le respect mutuel que les grandes puissances se doivent les unes aux autres, Wang Yi a énuméré les principes et conditions intangibles de la relation sino-américaine, traçant « les lignes rouges » à ne pas franchir [mot à mot qui ne peuvent pas être contestées] 不容挑战的红线.
« La Chine protègera résolument sa souveraineté, sa sécurité ainsi que ses intérêts de développement et s’opposera fermement aux sanctions illégales et injustifiées infligées par les États-Unis à la Chine ». Dans ce contexte, Pékin s’impose de répondre sans équivoque à « l’ingérence flagrante » de Washington dans ses affaires intérieures à Taïwan.
Ce mois-ci, Pékin a notamment sanctionné 13 entreprises de défense américaines et six de ses dirigeants pour riposter aux « annonces répétées de ventes d’armes à Taïwan », qui, affirme Wang Yi, violent gravement la politique d’une seule Chine.
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Le discours de Wang Yi fut aussi une vaste apologie du système politique chinois, vertical, antidémocratique et en rupture avec l’Occident.
En même temps il était un panégyrique de Xi Jinping nº1 de l’appareil, présenté comme la clé de voute et l’inspirateur de la politique intérieure de la Chine et de ses stratégies extérieures dans un monde que Wang décrit sous l’irrésistible influence du modèle chinois et de ses vertus apaisantes, clés de la stabilité internationale.
Fidèle apparatchik, blanchi pendant 39 ans sous le harnais des Affaires extérieures, Wang Yi est un inconditionnel du Président qui l’a fait entrer au Bureau Politique au 15e rang à l’automne 2022, lors du 20e Congrès à 69 ans, une année après l’âge de la retraite imposé aux cadres par la jurisprudence de l’appareil (lire : Membres du 20e Bureau politique).
Pièce maîtresse sans état d’âme de la politique étrangère et habile promoteur de ses ajustements, Wang Yi a navigué avec talent au gré des secousses de la période vindicative les « Loups guerriers » et des efforts d’apaisement qui suivirent.
Aujourd’hui, il se fait le promoteur convaincu des mains tendues à la Russie et à la vaste nébuleuse anti-occidentale du « Sud global » et des émergents, y compris les plus férocement agressifs contre Washington, comme l’Iran ou la Corée du Nord.
Signe que l’homme est un élément clé du sérail de Xi Jinping, à l’été 2023, à près de 70 ans, déjà à la retraite, il avait repris ses fonctions à la tête de la diplomatie chinoise, après la destitution de Qin Gang de 13 ans son cadet (lire : Destitution de Qin Gang. Une brutalité suspect).
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Réduite à l’essence même de la pensée de Xi Jinping sur fond de sa rancœur historique contre l’Occident responsable des humiliations infligées à la Chine au XIXe siècle, la stratégie conduite avec Vladimir Poutine animé de la même amertume anti-occidentale, est un activisme protéiforme et multidirectionnel.
En quête de respect westphalien de puissance à puissance sans ingérence réciproque, son but est triple :
1) Promouvoir le système politique du parti unique seul capable de maintenir la stabilité harmonieuse de la Chine ;
2) Riposter aux pressions de Washington dans le Pacifique Occidental, en mer de Chine du sud et dans le détroit de Taïwan ;
3) Rallier à sa cause la nébuleuse périphérique des déçus de l’Occident, en Afrique, en Asie et en Amérique Latine, vaste arc-boutant d’une vision de combat destinée à discréditer par le poids du nombre, la prévalence globale de l’Amérique et de ses alliés.
La stratégie de contournement par la périphérie que certains au Parti ont assimilé à la conquête maoïste des villes par le détour des campagnes, présente cependant un sérieux hiatus qui nourrit en interne les critiques adressées à Xi Jinping.
Dans l’actuelle étroite interaction des intérêts commerciaux entre la Chine et l’Occident, alors que les exportations chinoises deviennent plus chères et plus sophistiquées, les marchés des forces périphériques que la Chine courtise ne sauraient prendre le relais des Européens et des Américains, avec lesquels il est nécessaire de maintenir les relations les moins heurtées possibles.
La contradiction entre l’arrière-plan humilié de la rancœur anti-occidentale et le passage obligé commercial des incontournables marchés occidentaux plus solvables, explique en partie l’incessant balancement entre les raidissements et les mains tendues de Pékin.
Au-dessus de ces tensions internes surnage cependant le paradoxe majeur, trou noir de la pensée de l’appareil. Tout en faisant l’apologie de sa stratégie extérieure d’apaisement, il construit en mer de Chine du sud et à Taïwan un vaste dispositif de menaces et d’interdiction.
En contradiction flagrante avec son discours de bienveillance internationale, ses actes coagulent contre lui une alliance de pays libres, qui se réclament de la démocratie précisément rejetée par les « caractéristiques chinoises » de Xi Jinping.
Note(s) :
[1] Il est exact que Pékin a proposé des allègements à ses emprunteurs des Nouvelles routes de la soie les plus endettés et les moins avancés. Néanmoins, ses stratégies ont surtout visé à éviter en urgence le défaut des pays les plus pauvres et les plus immédiatement en difficultés. Mais l’approche sans restructuration de la dette ne résout pas l’insolvabilité des débiteurs les plus dépendants des dettes envers la Chine.
[2] Instrument majeur de la politique extérieure de Xi Jinping, les Nouvelles Routes de la Soie, lancées en 2013, regroupent 151 pays dont la très grande majorité échappe à la sphère occidentale de l’Europe de l’Ouest et des États-Unis. En dépit des critiques et des violents vents contraires de la guerre en Ukraine ayant fermé la route directe vers l’Europe par l’Eurasie, le projet survit non seulement grâce aux routes annexes maritimes et terrestres qui irriguent l’Afrique, l’Asie Centrale et du Sud, le Moyen Orient et l’Amérique Latine, mais également par ses capacités d’adaptation et de souplesse.
Ayant réduit l’envergure des projets et ses financements, sérieusement contractés par le freinage de sa croissance, Pékin diffuse aujourd’hui le nouveau concept de ses engagements qualifiés de “小而美” - mot à mot « petits et beaux », signifiant qu’ils seront désormais limités dans leur taille, mais plus sophistiqués. Exemple, réduisant la voilure des grands projets d’infrastructure, Pékin s’engage résolument dans les pays du Golfe dans les secteurs de la 5G, des énergies vertes et des nouvelles technologies numériques.
Les initiatives pourraient ne pas être à sens unique. L’année dernière les pays arabes auraient massivement augmenté leurs investissements en Chine passés de 100 millions de $ en 2022 à 2,3 Milliards de 2023.
Si l’information est exacte, l’injection viendrait à point nommé pour participer à la relance de l’économie.
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