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›› Chronique
La grande disgrâce du dialogue Chine – Europe
Le 24 juillet à Pékin, Xi Jinping, impérial, qui avait refusé de se déplacer en Europe et laissa son premier Ministre Li Qiang présider le dialogue, a accueilli le Président du Conseil européen et Ursula Von der Leyen.
C’était six années après que le 26 mars 2019, il avait été accueilli sur le perron de l’Élysée par Emmanuel Macron, Angela Merkel et Jean-Claude Junker qui voulaient lui signifier la cohésion de l’UE face aux inconfortables manifestations de la puissance chinoise montante, qualifiée durant la réunion de « rival systémique ».
Depuis cette date, la puissance de la Chine s’est affirmée et ses attelages stratégiques ont changé. Étroitement rapprochée de Moscou et de Téhéran, proche des pays arabes et de la cause palestinienne, devenue le porte-parole du sud global, dans un jeu où l’UE compte peu, pas plus dans le conflit ukrainien qu’au Moyen-Orient, Pékin affirme avec force sa volonté de réduire l’influence globale des États-Unis et de l’Occident.
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Même en s’obligeant à un optimisme diplomatique de bon aloi comme LesEchos qui titrait « Sommet Chine-UE : un dialogue franc et direct dans un climat tendu », impossible de ne pas être saisi par l’évidence que le dernier sommet Chine – Europe du 24 juillet fut un échec dont l’ampleur a touché aux limites de l’humiliation.
A l’occasion du 50e anniversaire des relations Chine – Europe, la délégation de l’UE au grand complet avec le Président portugais du Conseil Européen Antonio Costa, successeur pour cinq ans de Charles Michel, l’Allemande Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission réélue le 18 juillet 2024 et l’estonienne Kaja Kallas, Haute représentante de l’UE pour la politique étrangère depuis le 1er décembre 2024, s’est rendue à Pékin, alors que l’alternance des sommets prévoyait que la rencontre se déroule en Europe.
Or, il se trouve que Xi Jinping dont l’appétence pour l’Europe où il est souvent critiqué, n’est plus très enthousiaste, alors même que depuis 2013, il s’est rendu une dizaine de fois en Russie, avait fait savoir qu’il ne se déplacerait pas.
Signe le plus clair que l’ambiance est à la défiance, le sommet qui devait durer deux jours a été bâclé en un jour. Autre symptôme de la brouille, le communiqué commun, anormalement court, n’a mentionné que l’intention commune de lutter contre le réchauffement climatique. Avec cependant la nuance que les déclarations ne furent que de principe, certes « consensuelles », mais sans contrainte calendaire.
Vue de Bruxelles, une autre avancée aurait consisté à la mise en place d’un mécanisme sur les exportations de « terres rares ».
Mais les contours de l’accord étant restés imprécis et sujets à des contournement par Pékin, le scepticisme est de rigueur. Dans ce secteur où la position de force chinoise est incomparable, il faut s’attendre au pire (voir à ce sujet l’annexe de l’édito de QC du 1er mai 2025 : La suprématie chinoise dans le secteur des « Terres Rares.).
Le ratage incite à se demander pourquoi, dans ses conditions plus que défavorables, l’UE a insisté pour que la réunion ait lieu, alors que de toute évidence la Chine avait la tête ailleurs, tant elle est aux prises avec la « guerre des taxes » que lui inflige Washington, son rival stratégique dont elle ambitionne de prendre la place.
Certains suggèrent que pour faire pièce aux pressions tarifaires américaines, Bruxelles et les Européens chercheraient par le détour chinois une voie moyenne – au passage prônée par la France – dont cependant la vérité est qu’au-delà des paroles, elle manque de consistance (lire : La difficile « troisième voie » française en Chine et le dangereux brouillage de l’unité européenne).
Quand la somme des discordes dont les racines sont anciennes ne s’efface pas, il est en effet illusoire d’espérer que la voix de l’Europe pourrait être efficace face à la Chine baignant depuis Xi Jinping dans une humeur fortement anti-occidentale qui, de surcroît, défend ses intérêts becs et ongles.
Alors que subsistent de forts contentieux entre Bruxelles et Pékin (déficit commercial européen de plus de 300 Mds, inégalités dans les accès réciproques aux marchés européen et chinois ; subventions publiques à la filière auto électrique et aux panneaux photo voltaïques ; transferts forcés de technologies ; appui logistique chinois à la Russie quand l’UE soutient l’Ukraine etc.), la brouille qui prend des allures stratégiques fermente et s’amplifie sous la surface depuis au moins 2008.
Un des jalons récents ayant marqué l’évolution crispée de la relation Chine-Europe, une décennie après les premières frictions commerciales des années 2008-2009 et quatre années après le refus de Bruxelles d’accorder à Pékin le statut d’économie de marché, eut lieu le 26 mars 2019 à l’Élysée, lors de la 3e visite en France du Président Xi Jinping.
A cette occasion, E. Macron, J.C. Junker et Angela Merkel qui l’avaient accueilli ensemble sur le perron de l’Élysée pour marquer la solidarité européenne, avaient qualifié la Chine de « rival systémique. »
Par ce vocable, les trois Européens, signifiaient que les stratégies extérieures de Pékin avaient le potentiel de bousculer le paradigme socio-politique fondant l’épine dorsale de la marche des sociétés démocratiques de la planète.
De la défiance politique au mépris stratégique.
Rien de va plus entre la Chine et l’Europe. Alors que la stratégie chinoise de contournement de l’UE par les pays d’Europe Centrale et Orientale est aujourd’hui fracassée par les excès intrusifs et les promesses non tenues de Pékin (lire : En Europe Centrale et Orientale, pour la Chine, le vent a tourné), Xi Jinping a basculé avec Moscou et Téhéran, dans une stratégie anti-occidentale sans nuance, dont la première cible est l’Amérique, où l’Europe qu’il méprise n’a plus qu’une place annexe.
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Mais la vérité est que l’avertissement du groupe des trois Européens n’a eu que peu d’effet sur les stratégies chinoises. De plus en plus assuré de sa puissance, Pékin n’a en effet jamais considéré l’UE comme un partenaire stratégique crédible.
Préférant les relations séparées avec les États, elle a violemment exprimé sa colère chaque fois que Bruxelles est sorti des limites des relations commerciales pour s’aventurer dans la « cour des grands » de la compétition stratégique.
Par exemple à l’automne 2008, Pékin avait réagi avec une violence très peu diplomatique aux controverses sur la question tibétaine après les émeutes de Lhassa en mars 2008 et la rencontre du Président Sarkozy avec le Dalai Lama, le 6 décembre 2008 à Gdansk.
A l’époque, indiquant au passage le peu de cas qu’elle faisait de l’UE et, signalant à l’inverse la priorité absolue qu’elle accordait au respect de sa souveraineté et à l’unité de son territoire, sujets de nervosités récurrentes, la Chine avait purement et simplement boycotté le sommet annuel entre la Chine et l’UE, annonçant l’absence du Premier Ministre Wen Jiabao seulement quelques jours avant la date prévue.
Un autre exemple de la vindicte chinoise contre l’UE eut lieu à l’été 2023. Jugeant que Bruxelles sortait du périmètre des affaires commerciales ou économiques, Pékin avait brutalement annulé la visite en Chine de Josep Borrell prévue le 10 juillet.
La gifle diplomatique ripostait au discours d’ouverture du 18 avril 2023 de la session du parlement européen où Borrel mentionnait clairement que « Taiwan faisait partie du périmètre géostratégique de l’Europe [essentiel] pour garantir la paix. »
En même temps les médias du régime se rependaient en insultes. Le 7 mai 2023, le China Daily en Anglais fustigeait le Haut Représentant sur un ton méprisant : « La Chine n’a que faire d’un faux-nez ou d’un porte-voix rabâcheur. Ce qu’elle veut c’est un partenaire de dialogue fiable, ayant l’esprit clair, capable de gérer prudemment et avec recul les problèmes complexes. »
Mais la plus douloureuse fracture entre l’UE et la Chine eut lieu en 2021 à propos des prises de position de Bruxelles sur le traitement des Ouïghour au Xinjiang.
Le 22 mars 2021, Pékin sanctionnait le Comité politique et de sécurité du Conseil européen et cinq législateurs européens en réaction aux condamnations et aux sanctions du Parlement européen qui dénonçait la séparation des enfants de leurs familles, les camps de rééducation par le travail, la stérilisation forcée des femmes, la restriction des libertés religieuses, ainsi que les déportations massives des Ouïghour et des Kazakh musulmans.
Le 23 mars, le MAE chinois convoquait l’Ambassadeur de l’EU en Chine Nicolas Chapuis pour le sermonner. Par un communiqué teinté de menace et de réprimande moralisatrice, il invitait l’UE, sous peine d’une réaction plus vive, à faire amende honorable et à ne plus sortir du « droit chemin »
Le texte de la déclaration était sans ambiguïté. L’UE qui faisait une grave erreur de jugement, n’avait ni le statut, ni la qualité pour critiquer la Chine.
« La partie chinoise exhorte l’UE à réfléchir sur elle-même, à prendre conscience de la gravité de son erreur et à la réparer. Elle doit cesser de donner des leçons aux autres en matière de droits de l’homme et de s’ingérer dans leurs affaires intérieures. Elle doit mettre fin à la pratique hypocrite du deux poids, deux mesures et cesser de s’engager davantage dans la mauvaise voie. Dans le cas contraire, la Chine réagira résolument ».
Enfin, il n’est pas anodin de rappeler que seuls les Occidentaux avaient condamné Pékin pour le traitement infligé aux Ouïghour.
En 2019, QC avait fait le point des pays venus à la rescousse de Pékin, par une pétition en sa faveur, ripostant aux accusations occidentales dont certaines parlaient de « génocide » : Controverses globales autour du traitement des Ouïghour. Pékin rallie un soutien hétéroclite et brouille la solidarité des musulmans.
Africains et sud-américains représentaient 57% des signataires. Ils étaient suivis par six très riches pays musulmans du Golfe et par la République Islamique du Pakistan couverte de dettes, économiquement à la remorque de la Chine et traversée par de sérieuses crises d’intolérance islamiste. La liste se complétait par quatre pays d’Asie du Sud-est dont trois sont complétement alignés sur Pékin qui leur tient financièrement la tête hors de l’eau en échange d’une totale sujétion stratégique.
Au fond, face à la Chine qui s’adosse au « Sud Global », animé comme elle d’une rancœur anti-occidentale, l’Union Européenne, « grand marché » souvent désuni souffre à la fois d’un déficit de puissance et de la concurrence de l’Amérique.
Alors que l’Europe peine à exprimer une position de force crédible, l’appareil chinois désigne en effet les États-Unis forts de leur rang de première puissance économique et militaire mondiale comme le seul rival à sa mesure et le principal obstacle sur sa trajectoire de première puissance économique et stratégique de la planète.
Dans ce jeu de rivalités globales où, contre l’Amérique et l’Occident, Pékin s’est associé à la Russie et à l’Iran avec le soutien des pays de l’ancien « Tiers-monde », l’Europe n’a jamais été pour la Chine qu’une opportunité épisodique, de faire peser un contrepoids face à Washington.
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