›› Editorial
Sérieux questionnements internes.
Quel que soit l’angle de vue, il est impossible de ne pas lier l’évolution de la politique intérieure chinoise à la brutale offensive déclenchée par Washington dont il est faux de dire, comme le répètent nombre de commentateurs, qu’elle n’a que peu d’effets sur la Chine.
Publiée en juillet 2018, une simulation réalisée par des chercheurs de l’Université de Canton et de l’Académie ses sciences sociales, concluait que le conflit douanier, dommageable pour tout le monde, heurterait plus la Chine que les États-Unis, notamment pour le niveau de vie, le PNB, la production industrielle, l’emploi et l’export.
Alors que resurgissent chez certains experts de la Chine le spectre ressassé depuis des lustres de « l’effondrement », des signes crédibles traduisent des tensions politiques internes, dont on ne peut pas contester qu’elles sont un effet collatéral des rebuffades subies par Pékin en Europe et aux États-Unis. S’exprimant à propos des retards et blocages des réformes, elles remettent également en cause le style général et la stratégie de Xi Jinping.
Brutalement centralisateur, au point qu’on l’accuse de renouer avec le culte de la personnalité, attaquant sans faiblir les corrompus de l’administration qui s’en trouve parfois tétanisée, imposant une chape de censure et de répressions contre les critiques, journalistes, militants des droits et avocats, le n°1 chinois tourne également le dos à la prudence prônée par Deng Xiaoping qui répétait ses conseils de modestie par la formule bien connue 韬光 养晦 tao guang yang hui, traduit par « cachez vos talents et cultivez la modestie ».
Fragilités de l’économie.
Alors que la croissance (6,6%) est à son plus bas niveau depuis 30 ans, au point que Xi Jinping lui-même s’en est soucié, le pouvoir central et les gouvernements locaux, l’œil sur le taux d’emploi, facteur et condition ultime de la stabilité sociale, ont adopté une série de mesures de relance tout en s’attendant à une année du Cochon plus difficile.
Décidées à la fin décembre, les stimulus comprennent la baisse du taux de réserve obligatoire des banques, des exemptions de taxes, des investissements d’infrastructure, des aides aux PME et l’injection annoncée par le Gouverneur de la Banque Centrale Yi Gang de 1500 Mds de Y (222 Mds de $) dans le système bancaire.
Les inquiétudes sont également nourries par un environnement international moins amical que durant la précédente décennie, tandis qu’en pleine guerre des taxes, l’augmentation des taux d’intérêt aux États-Unis, créant un déséquilibre du rendement du capital, favorisera la fuite de capitaux.
Alors que les bourses de Shenzhen et Shanghai ont respectivement chuté de 34,5% et 26,4% depuis janvier 2018, une autre inquiétude concerne le niveau d’endettement interne passé de 150 à 250% du PNB en 10 ans. S’il est vrai que les campagnes de désendettement et la lutte contre la « finance grise » ont clarifié la situation financière, les incertitudes ont poussé les banques à prêter plus aux grands groupes publics laissant les PME et les micro-entreprises en difficulté. Par ailleurs la croissance stable des injections monétaires à 12,9% incite à la fuite des capitaux et ne favorise pas la réduction de la dette.
Même si une crise économique de grande ampleur est peu probable, le gouvernement ayant suffisamment d’outils pour réagir en cas de chute brutale de la croissance, le retour des réflexes de relance pour préserver la croissance et l’emploi retarde les réformes structurelles de l’économie et condamne le pouvoir à une politique d’expédients. C’est précisément ce contre quoi mettait récemment en garde Xiang Songzuo professeur d’économie à l’Université du peuple.
« L’harmonie » en question au sommet.
Le 16 décembre dernier, après avoir publiquement expliqué que les chiffres de la croissance étaient grossièrement surévalués à 6,6% au lieu des 1,67% réels, Xiang dénonçait les hésitations politiques du pouvoir, encore politiquement enfermé dans la promotion du marxisme, la hausse du taux d’endettement et la faiblesse des investissements réellement productifs auxquels étaient préférés des spéculations boursières.
Au bilan, soulignant l’accumulation de signes préoccupants comme la baisse du Yuan et des réserves de changes, la hausse de l’immobilier et le marasme de la bourse, il prévoyait lui aussi une année 2019 difficile.
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Cette semonce politique interne faisait suite à celle de Xu Zhangrun, professeur de droit à Qinghua qui, le 31 juillet dernier, publiait sur le site de l’Institut économique de Pékin une « remontrance à Xi Jinping » dénonçant la personnalisation du pouvoir et la disparition de l’esprit d’ouverture creuset des réformes politiques.
Ciblant directement la suppression de la limitation à deux mandats présidentiels, il accusa le Président d’avoir d’un trait de plume effacé 20 ans de progrès politiques.
Dans le même temps d’autres intellectuels, comme Jia Qingguo, professeur de relations internationales à Beida, reprochaient au pouvoir de créer une atmosphère de compétition exacerbée avec Washington au point de laisser croire que la Chine était sur le point de supplanter le modèle américain. Se référant aux déjà anciennes injonctions de prudence stratégique de Deng Xiaoping citées plus haut, il ajoutait que Pékin devait adopter un profil international plus discret.
A ce stade, il est difficile de mesurer l’impact politique réel de la montée des critiques sur la stabilité du pouvoir, d’autant que la censure occulte l’ampleur réelles des tensions sociales. Mais le moins qu’on puisse dire est que malgré (ou peut-être à cause) de la propagande autour de la pensée de Xi Jinping, publiée à profusion dans les universités mises au pas comme les centres de recherche, les médias, la création littéraire et cinématographique dans un pays où la pensée est étroitement quadrillée, « l’harmonie » tellement vantée par la propagande n’est plus parfaite à la tête du régime.
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Après 6 années du mandat de Xi Jinping, le tableau général de la situation du « Vieil Empire » présente une Chine aux prises avec de puissants vents contraires niant les efforts de la propagande d’une montée en puissance pacifique de la Chine (和平崛起 heping jueqi) mise en exergue au milieu des années 2000 par Pékin en réponse aux stigmatisations de la « menace chinoise ».
Introduit pour la première fois en 2003 à Boao par Zheng Bijian, président du forum et devenue en 2004 « le développement pacifique 和平 发展 heping fazhan », précisément pour éliminer le concept de « puissance » jugé dangereusement connoté par l’appareil, le discours mis à mal par la très nationaliste affirmation de puissance à l’œuvre depuis 2008, est aujourd’hui clairement daté.
Ce contraste signalant l’échec de la stratégie ambiguë de puissance douce prônée par Deng Xiaoping, fonde une partie des critiques internes contre le Président.
Les progrès scientifiques, vertus de la Chine moderne.
Il est cependant un terrain dont les Chinois toutes tendances confondues sont unanimement fiers, c’est celui des innovations technologiques dont les nouvelles ont émaillé l’année du Chien. A la suite des percées de 2017, lire : Du TGV à l’espace, l’innovation chinoise en marche., Question Chine en a régulièrement fait le compte-rendu.
Les innovations vont de la très controversée génétique médicale et des traitements contre cancer par une université de Hong Kong explorant l’immunothérapie jusqu’à la conquête de la lune et de l’espace, en passant par l’Intelligence artificielle, les essais de centrales à neutrons rapides, ou le développement accéléré des véhicules électriques et des énergies propres, partie de la difficile lutte entreprise par Pékin pour diminuer sa dépendance aux sources d’énergie importées et réduire son empreinte carbone.
Mythe de Sisyphe et talon d’Achille de la puissance industrielle chinoise, la dépendance aux importations de ressources fossiles et les efforts de Pékin pour en réduire l’empreinte étaient analysées dans un note de François Danjou publiée au début de l’année du chien : Gaz, pétrole, charbon, l’empreinte carbone et les énergies renouvelables. Décryptage.
Lire aussi :
- Le défi de la manipulation génétique des embryons.
- Exploration de la face cachée de la lune.
- L’Intelligence artificielle, nouvel enjeu de la compétition Chine – États-Unis.
NOTE de CONTEXTE
La mer de Chine du sud et le détroit de Taïwan sont les deux points chauds de la relation sino-américaine pouvant dégénérer vers des accrochages militaires directs entre Pékin et Washington.
En mer de Chine du sud, vaste espace maritime plus étendu que la Méditerranée (3,5 millions de km2 contre 2,5 millions de km2) que la Chine réclame en totalité tout en élargissant artificiellement les îlots des Paracel et des Spratleys qu’elle occupe en les militarisant, l’US Navy mène des missions dites de « liberté de navigation » défiant l’interdiction de la marine chinoise. Récemment la Chine a laissé planer la menace d’une riposte balistique par missiles anti-navires DF-26.
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Contre Taïwan, gouvernée jusqu’aux prochaines échéances nationales de début 2020 par la mouvance indépendantiste refusant de reconnaître l’appartenance de l’Île à la Chine, Pékin multiplie les harcèlements diplomatiques et les intimidations visant à isoler Taipei.
Depuis 2001, 14 pays séduits par l’attrait des finances chinoises ont tourné le dos à Taïwan pour nouer des relations avec Pékin : Macédoine (2001), Liberia (2003), Dominique, Vanuatu (2004), Grenade, Senegal (2005), Tchad (2006), Costa Rica (2007), Malawi (2008), Gambie (2013), Sao Tome & Principe (2016), Panama (2017), République Dominicaine, Burkina Fasso (2018).
Les pressions assorties de menaces de représailles commerciales s’exercent aussi contre les compagnies aériennes sommées d’ajuster leurs documents à l’appellation officielle « China - Taipei ». Enfin, ayant théorisé « le rêve chinois » dont la réalisation complète est programmée pour 2049 année du 100e anniversaire de l’avènement du Parti au pouvoir, Xi Jinping laisse flotter l’idée que la date constitue l’échéance ultime pour une réunification.
La perspective, à l’occasion accompagnée de menaces militaires pour dissuader les velléités d’indépendance, crée une forte tension dans l’Île et pousse mécaniquement au rapprochement avec Washington.
Toute la classe politique de l’Île réfute le schéma un « Pays deux systèmes » proposé par Pékin déjà à l’œuvre depuis plus de 20 ans à Hong-Kong où il touche à ses limites, poussé dans ses retranchements par les tensions entre la mouvance indépendantiste (lire : Anxiétés politiques à Hong-Kong.), repoussoir ultime pour Pékin et la féroce volonté centralisatrice du régime exacerbée par Xi Jinping.
