›› Chronique
Le jeu ambigu de Pékin.
Là s’est située jusqu’à présent la fracture entre les sponsors du dialogue à 6, en panne depuis 2009. Pour la Chine et la Russie qui s’opposent à l’alliance Washington, Séoul, Tokyo, la priorité semble non pas la dénucléarisation de la péninsule, mais plutôt la prévention d’un effondrement du régime qui, selon Pékin, installerait le chaos à ses portes, et donnerait la prééminence aux Etats-Unis.
Dans un contexte de compétition stratégique sino-américaine de plus en plus marqué en Asie, la chute de Pyongyang apparaîtrait aux plus nationalistes des Chinois comme une défaite difficilement gérable en interne, d’autant que, pour faire pièce à la Maison Blanche, la propagande du Parti a, ces dernières années, très largement manipulé le mythe de l’alliance indéfectible avec le vieil allié des années 50.
Il est vrai que, dans les années 90, qui furent celles de l’ouverture stratégique de la Chine, avec en particulier la reconnaissance de la Corée du Sud en 1992 correspondant à la prise de distances avec le régime nord-coréen.
Mais dix ans plus tard, en contrepoint des compétitions sino-américaines de plus en plus exacerbées, à la fois économiques, financières et stratégiques, l’heure était à nouveau au rapprochement avec la Corée du Nord, ponctué de plusieurs invitations de Kim Jong Il à Pékin et Shanghai, l’ouverture d’une coopération économique, la confirmation de l’aide alimentaire et énergétique, véritables assistances de survie au bénéfice du pouvoir militaire qui capte l’essentiel des ressources du pays.
Sans compter que, sous couvert d’une allégeance à la dynastie familiale des Kim, l’armée nord-coréenne contrôle et manœuvre le jeune Kim Jong Un, dont l’expérience des enjeux internationaux et de la machine bureaucratique opaque du Régime est limitée.
La proximité entre Pyongyang et Pékin s’affirmait également à l’ONU, où, à chaque dérapage balistique ou nucléaire de la Corée du Nord, la Chine appelait aux négociations et s’ingéniait à édulcorer les sanctions quand elles étaient votées.
La Chine à la croisée des chemins ?
Note de la rédaction. Plusieurs passages de cette partie reprennent les termes de l’éditorial de JP Yacine (JPY), mis en ligne le 11 mars.
Aujourd’hui pourtant, la question semble être entrée dans une nouvelle phase, Pékin ayant épuisé une partie de sa patience et mesuré les limites de ses stratégies retardatrices avec un partenaire qui donne la priorité à ses relations avec Washington, envoyant à son vieil allié des signaux très désagréables, assez souvent interprétés au Parti Communiste Chinois comme de l’ingratitude.
Il est vrai que la Chine a une forte capacité d’encaisse, capable de faire preuve d’une étonnante placidité pour ménager ses intérêts stratégiques du long terme. Mais aujourd’hui, au sein de la direction du régime, l’idée commence à poindre que la préservation à tout prix de la stabilité nord-coréenne, au risque de voir émerger à ses portes un état erratique doté de l’arme nucléaire, pourrait bien handicaper ses stratégies d’avenir, tendues vers la « renaissance de la Chine » et l’accomplissement du « rêve chinois », que le nouveau président appelle de ses vœux.
A Pékin, beaucoup estiment en effet que l’intérêt stratégique chinois n’est plus dans l’alliance avec Pyongyang, mais bien dans la stabilisation de ses relations avec les États-Unis, tout à la fois modèle, partenaire et adversaire. S’il est vrai qu’il convient de contenir son influence stratégique en Asie, il est tout aussi évident qu’il est nécessaire de le ménager, en évitant absolument qu’il devienne un ennemi militaire, avec lequel, il serait catastrophique d’engager un conflit.
Tout en faisant pression sur la direction chinoise, la Maison Blanche est sur la même longueur d’onde. Aucun homme politique américain ne prendrait le risque d’un conflit avec la Chine. Si bien que, cette fois, le chantage nord-coréen pourrait aboutir à l’effet inverse de celui recherché : un rapprochement Pékin – Washington, première conséquence néfaste de l’inexpérience du jeune Kim, incapable de résister au jeu de poker menteur des militaires.
Tyrans impitoyables du peuple, ces derniers ont bien conscience de jouer leur survie si la pression internationale – et dans cette hypothèse le poids de Pékin serait déterminant - les obligeait à desserrer le carcan qui tient le pays dans l’opacité et l’asservissement. C’est bien ce qui explique la férocité de leur réaction, homothétique de la force des menaces qui pèsent sur eux.
Dans ce contexte, la nouvelle Direction du Bureau Politique chinois est confrontée à la difficile tâche d’avoir à réajuster une relation enkystée dans l’idéologie et la réécriture de histoire, devenant problématique et inconfortable, avec un voisin irascible et méfiant, affligé d’une rigidité politique caricaturale, assez souvent ingrat, coutumier des réactions violentes, mais dont l’accès à l’arme nucléaire constitue son assurance vie.(JPY)
Le tout, dans un contexte, où ses partenaires de l’Asie du Nord-est du dialogue à 6 attendent beaucoup de la Chine, tandis qu’elle-même n’a qu’une visibilité floue et incomplète des conséquences pour elle d’un changement de trajectoire. A quoi s’ajoute le fait qu’elle nourrit une relation de défiance avec les États-Unis, son premier rival stratégique et partenaire obligé très intransigeant du dialogue à 6, fermé à toute concession au régime de Pyongyang tant que ce dernier n’aura pas démantelé ses installations nucléaires militaires.(JPY)
Les signes d’un changement de trajectoire de Pékin existent assurément. Ils se lisent dans la réaction des internautes chinois outrés après la 3e explosion nucléaire nord-coréenne ou dans celle des intellectuels qui stigmatisent l’incohérence d’une politique qui nourrit aux portes de la Chine un dangereux trublion. Mais surtout, ils viennent de l’intérieur du sérail, au plus haut niveau de la machine politique du régime.
Lors d’une réunion habituellement tenue secrète de la Conférence Consultative du Peuple Chinois, mais dont la teneur a été révélé par Madame Qiu Yuanping, docteur en droit, professeur à Remin Daxue, et n°2 de la Commission des Affaires étrangères du Parti, la question de l’abandon du soutien à la Corée du Nord a été clairement évoquée en présence de plusieurs ambassadeurs.(JPY)
Peu avant les révélations inhabituelles de Qiu Yuanping, Deng Yuwen, connu pour ces prises de position iconoclastes et un des éditeurs du « Study Times », la publication académique de l’Ecole Centrale du Parti, écrivait un article publié le 28 février dans le Financial Times, intitulé « la Chine devrait abandonner la Corée du Nord » qui stigmatisait son incapacité à se réformer, d’abord parce que « l’oligarchie du régime ne le veut pas, essentiellement par crainte de perdre le pouvoir »(JPY)
Appelant à une révision complète de la politique nord-coréenne de la Chine, Deng pointait du doigt les risques pour Pékin d’une Corée du Nord dotée d’une arme atomique. « Quand Pyongyang possèdera l’arme nucléaire on ne peut pas exclure que le régime se livre à un chantage contre la Chine ». (JPY)
S’il est vrai que Deng Yuwen fut aussitôt sanctionné par le Parti, il n’en a pas moins exprimé, depuis le piédestal intellectuel et idéologique du Régime, une contestation qui résonne comme un craquement dans le consensus de la haute direction, sans qu’il soit pour l’heure possible de dire à quel niveau se situe la faille béante qui vient de s’ouvrir. (JPY)
Une indication de la hauteur à laquelle se situent des fractures pourrait être le coup de téléphone de Wang Yi à Ban Ki Moon, le 6 avril dernier, par lequel le nouveau ministre des Affaires étrangères chinois rejetait la rhétorique agressive de Pyongyang qui « déstabilisait la région », et rappelait clairement que « Pékin n’admettrait pas un tel perturbateur à ses portes ».
Le lendemain, au forum de Boao, réplique chinoise de la réunion de Davos, le Président Xi Jinping enfonçait le clou en expliquant « qu’aucun pays ne pouvait être autorisé pour obtenir des avantages égoïstes, à installer le chaos dans la région et dans le monde ».
Rien ne dit que Pékin augmentera ses pressions sur le régime au point de le mettre en danger. Mais l’alerte sous forme d’une mise en garde directe est l’une des plus sérieuses enregistrées depuis le milieu des années 90.
Les véritables intentions de la Chine se mesureront sous peu, à travers divers indicateurs, liés à la mise en œuvre ou non des sanctions économiques et financières qui heurteraient l’oligarchie, aux livraisons de fuel et de nourriture clés de la survie du régime autarcique, au traitement réservés aux réfugiés nord-coréens en Mandchourie, aux relations avec Kim Jong-un, que Pékin a, il y a quelques mois déjà refusé de recevoir en Chine, aux relations de la nouvelle direction chinoise avec la présidente de Corée du Sud et, enfin, au ton de son dialogue avec Washington.

