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La Chine avance donc sur le Continent sans vraiment cacher son jeu. Elle est aussi consciente des effets pervers de son approche, souvent trop lourde, parfois cynique et n’ignore pas les quelques alertes qui expriment un potentiel de menaces à terme (Mozambique, Zambie, Libéria, Nigeria, où l’image de la Chine a été dégradée par la cupidité de certaines sociétés).
Pour beaucoup d’Africains, déçus de la coopération avec l’Occident, la Chine offre des perspectives nouvelles débarrasées des contentieux de l’histoire. Les attirances et les intérêts réciproques, souvent vitaux (survie des régimes fragiles d’une part et quête d’énergie et de débouchés d’autre part), créent de puissants appels d’air. En dépit des malentendus et des intentions cachées, il n’est donc pas impossible que les succès déjà enregistrés fassent boule de neige. Mais Pékin, déjà critiqué pour le dérapage de ses sociétés exploiteuses, peu familier des instabilités chroniques et des rivalités africaines, pourrait aussi se mettre en porte à faux en n’acceptant de ne traiter qu’avec le canal unique de régimes fragiles souvent menacés à terme, mis au ban de la communauté internationale et ostracisés par les institutions d’aide au développement.
C’est pourquoi, au lieu de pointer du doigt Pékin en l’accusant de bloquer l’évolution démocratique du Continent par des pratiques, dont les Européens et les Américains s’étaient rendus coupables bien avant elle (soutien à des régimes corrompus et à des dictateurs, exploitation des ressources primaires), les Etats-Unis, le Japon et l’EU devraient plutôt l’aider à réorienter son action pour la rendre moins vulnérable aux aléas politiques et plus viable à long terme.
La synergie idéale entre l’Afrique avide de capitaux et d’infrastrures de base, la Chine dévoreuse d’énergie, grisée par sa puissance nouvelle, et le reste des pays développés, désabusés et tentés par le dénigrement, ne sera pas facile à créer. Mais le pire n’est jamais sûr. Pékin a déjà initié une stratégie visant à diversifier ses canaux d’entrée en Afrique, en créant un Fonds de Développement des Ressources Humaines pour le Continent, en installant ici et là des Instituts Confucius et en envisageant la mise sur pied d’une structure spécialisée dans le soutien au tiers-monde, comparable à l’USAID américaine. L’objectif est de rééquilibrer les relations en tentant de prendre quelque distance par rapport aux structures officielles. Parallèlement la Chine participe plus activement aux conférences de coordination sur les aides au tiers monde pour se familiariser avec les mécanisme d’aide au développement. Il ne fait pas de doute qu’elle continuera dans cette voie qui ouvre des relations avec des acteurs non étatiques.
Mais pour garder deux fers au feu aussi longtemps que possible, ataviquement attachée aux relations d’Etat à Etat, elle cultivera toujours les liens officiels bilatéraux traditionnels qu’elle affectionne, quitte à ajuster son approche si ses intérêts directs le commandaient. D’ici là, s’efforçant de perpétuer le rêve des Africains, elle tentera, par des entreprises de séduction, d’étouffer les crises qui ne manqueront pas de surgir.
