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Pékin ce n’est pas de la tarte

Chapitre VIII

J’étais en train d’empaqueter dans une grosse caisse en carton les liasses de documents trouvés chez Piedritti... Tout ça ne me concernait plus ; d’autres auraient la joie de se pencher sur leur contenu. D’ici là, Piedritti serait peut-être déjà passé aux aveux... quoique, pour le moment, il n’était que moyennement loquace...
Je lui aurais pourtant bien demandé ce qu’il avait embarqué à Vladivostok...

- Fais pas chier ! C’étaient sûrement les chalcographies ! M’avait répondu Grodaeg à qui je m’en étais ouvert.

- Impossible ! Elles sont arrivées le lendemain par le vol régulier d’Air France.

- Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que ça nous foute maintenant ! S’il a fait en plus du trafic de caviar, tant mieux pour lui, parce qu’il ne va pas en bouffer derche dans les mois à venir !

Je n’aimais pas ces réponses en forme d’hypothèses. Une enquête policière ressemble souvent à des pièces comptables : le moindre centime de différence cache parfois des montagnes d’erreurs. J’avais soudain la très nette intuition que j’étais sur une piste et que quelque chose qui me chagrinait essayait de remonter le long de mes neurones, mais je n’eus pas le loisir de creuser plus profondément mon problème.

- Vous nous avez repérés comment ?

Je sursautai. Piedritti qui jusqu’ici ne s’était guère montré bavard, se décidait brusquement à ouvrir la bouche.

- Vous avez été repérés avec Vandanus, lors d’un dîner chez le Belge.

- Je savais bien que ce petit con nous mettrait dans la merde...

- C’est pour cette raison que vous l’avez liquidé ?

- On n’a liquidé personne ! S’empressa de protester Piedritti.

Il gardait les pieds sur terre : pas question d’avouer quoi que ce soit. Sans preuve, il savait qu’il nous serait difficile de l’inculper de ce meurtre. Mais puisqu’il avait l’air de vouloir causer, je continuai :

- Et l’homme à la moto ? Il n’est pas mort celui-là ?

- Si ! Mais lui c’est vous qui l’avez tué, et pour une tarte de crème à raser ! Moi, je n’ai rien à faire dans ce coup-là...

- Et le corps, vous l’avez mis où ?

- Je crois qu’il est allé mourir au 12e étage de l’immeuble en construction, abandonné depuis des années, qui se trouve au coin de Sanlitun Sud... Vous devriez aller voir. Il mérite une dernière demeure plus décente...

- Qui c’est ?

- Je ne sais même pas de qui vous voulez parler...
Il refusait décidément toute connexion avec un défunt décédé de mort violente...

- Et pourquoi avoir brûlé toutes ces œuvres ?

- Le pouvoir colonial français écrase notre culture en essayant de nous gaver avec la sienne. Les impressionnistes ont payé pour cette âme corse que l’on viole ! Vous avez perdu quelques peintures, nous, c’est notre langue qu’on assassine ! Ce sont nos droits de vivre en Corse comme des Corses, qui chaque jour sont bafoués et foulés aux pieds !

Il avait déclamé sa tirade comme un automate, sans chaleur, comme une leçon bien apprise...

- Et tous ces entartages ? C’était pourquoi ? Pour laver l’honneur des Corses ?

- Faudra demander à Cucchini, c’est lui qui en a eu l’idée. Il pensait que cela détournerait votre attention et vous empêcherait de venir fouiner du côté de l’expo... Elle ne devait s’enflammer que le jour de l’inauguration. Vous nous avez obligés à déclencher le feu d’artifice un peu plus tôt... Mais ça a marché, non ?

- Ça a marché.

- Tu nous en veux ?

- Non, je m’en veux. C’est différent. Et ces caisses embarquées à Vladivostok, que contenaient-elles ?

- Du matériel sensible... Tu m’as l’air d’être un homme d’honneur. Si tu veux on peut parler ; j’ai des choses à te dire qui peuvent t’intéresser. Et toi, de ton côté, tu peux encore m’aider...

Je n’eus pas vraiment le loisir de bien comprendre le sens de ses derniers mots. La porte venait de s’ouvrir et six Rambo baraqués faisaient irruption dans la pièce :

- Et bien, c’est à moi que tu vas pouvoir parler, merdouille de Corse !

C’était manifestement le chef de la bande et sa sentence avait été ponctuée par une mandale bien ajustée qui avait envoyé Piedritti valser de sa chaise... Il se redressa dignement, et de ses deux mains menottées, s’essuya, la commissure des lèvres où perlaient quelques gouttes de sang, puis se tourna vers moi, l’air navré.

- Les gens d’honneur se perdent. J’ai été ravi de vous connaître.


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