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« Qui ne gueule pas la vérité… ». Une interview édifiante de René Viénet

Le mythe universel du maoïsme.
L’humour au 2e degré de René Viénet.

Mao et ses compagnons pendant la « Longue Marche » (Octobre 1934 à octobre 1935), qui fonda le mythe légendaire de Mao à la tête du parti communiste chinois. Le périple entrepris pour échapper à l’armée du Kuomintang par l’ouest de la Chine vers le Shaanxi, coûta la vie à près de 100 000 soldats et compagnons de Mao.


*

NB : Vous avez dû avoir des concurrents.

RV : Pas le moins du monde : Mao ZeDong était, alors, en France, un Dieu, donc pour les journalistes (et pour un ancien ministre de l’information, comme Alain Peyrefitte, devenu patron de la rédaction du Figaro), un Dieu ne peut mourir. Mao était donc littéralement immortel. Rien n’avait été préparé en prévision de son décès. En tous cas pas à l’ORTF. Je pense même que - mondialement - la révérence dont Mao faisait l’objet a privé les chaines de télévision de produire en temps utile leurs propres nécros.

Pour le long-métrage, qui, sur le plan du montage cinématographique, était un exercice assez violent, en tous cas innovant, j’étais pressé d’être retenu au Festival de Cannes de mai 1977. Il y sera finalement le film français de la sélection Quinzaine des réalisateurs.

Mme Mao et ses trois associés seront effectivement très vite mis au trou par Ye JianYing et ses alliés, dont Wang DongXing. Hua GuoFeng résistera au retour de Deng Xiaoping, jusqu’après le Festival de Cannes. Mais je ne peux penser, ce serait de ma part vaniteux, que ce fut son seul critère.

Dédié à Jacques Pimpaneau, le court-métrage « Mao par lui-même » fut, en temps utile au moment du décès, monté, sonorisé, en quatre langues, dont l’anglais (avec la voix de Jack Belden, sur une traduction par Donald Nicholson-Smith), le cantonais (avec la voix d’une adorable très jeune Cantonaise Li KamFung), et le Yiddish. Ce fut bien avant le tremblement de terre de TangShan, concomitant ou presque du décès du Grand-timonier.

NB : Quelles furent les images les plus rares de votre montage ?

RV : Assurément de courts extraits de YanAn NeiMao 延安內貌, le premier documentaire tourné à YanAn en 1938, et le premier film où l’on voit Mao ZeDong bouger à l’écran.

En cliquant sur ce lien, vous apercevez quelques-unes de ces images de Mao, à 45 ans, après la Longue marche, séduisant et très cinématographique.

Ce film, un nitrate original 35 mm de 14 minutes, est l’une des plus précieuses reliques pour l’Histoire du PCC, comme vous pouvez le lire dans sa table des matières - sous ce même lien - en regardant quelques unes des photos qui en sont extraites.

J’avais retrouvé ce nitrate original à HongKong en 1974, grâce à Sydney Liu et Loren Fessler, et l’avait fait acheter par la production. C’est un document qui, à ce jour, manque dans les temples du tourisme politique en Chine, même à YanAn.

NB : Qui rédigea le commentaire de votre court-métrage Mao par lui-même ?

RV : Mao Zedong soi-même : je ne pouvais pas prendre le risque de donner une opinion personnelle. Ni - en 26 minutes - d’entrer dans des détails et des polémiques. Je me suis donc courtoisement retiré derrière Mao, en lui laissant la parole, et en citant scrupuleusement les propos où il se déboutonnait un peu, de manière quelques-fois un peu provocante. Musique d’époque. Images rares. Montage limpide par Noun Serra.

C’était irréprochable, et ce fut vendu à la chaîne Antenne 2 dans l’instant de la mort de Mao, le 9 septembre 1976, et même repris (alors que le film n’était plus inédit) comme la sélection française dans la compétition des courts-métrages du Festival de Cannes 1977. Il n’a pas reçu la palme, mais figurer dans la sélection officielle était - pour un premier film - assez plaisant (les deux films que j’avais lancés un peu plus tôt, dont La Dialectique peut-elle casser des briques ? étaient de très rapides et faciles détournements).

J’avais, quinze années auparavant, ciné-clubiste fervent de mon lycée, renoncé à candidater à l’IDHEC [l’école de cinéma, devenue la FEMIS, ndlr], et j’avais choisi à la place d’étudier le chinois aux Langues’O avec Jacques Pimpaneau. Mais j’avais néanmoins le plaisir d’un doublé à Cannes, tout en gravant dans le marbre une analyse de l’histoire chinoise qui allait faire date.

Les deux films ont fait ensuite le tour du monde dans différents festivals, soulevant à chaque fois les mêmes polémiques : le contenu du long-métrage - désormais admis car confirmé par l’Histoire - choquait, mais plus encore sa méthodologie innovante, qui reste aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, encore indigeste pour beaucoup.

Donc je n’ai pas trop regretté de ne pas être resté au Havre où, grâce aux privilèges héréditaires imposés par la CGT, j’aurais pu devenir docker professionnel après mon père et mon grand-père, puis pourquoi pas, secrétaire du syndicat des dockers, enfin contribuer à faire aboutir plus tôt le projet de statue à la mémoire de Jules Durand (récente, elle date de 2018).

J’aurais sans doute proposé à René Coty, son avocat, de ressortir sa plaidoirie de 1910, et de tirer un film de la pièce d’Armand Salacrou. Le Président Coty m’avait serré la main pour mon classement à l’examen d’entrée en sixième ! (en candidat libre, car j’étais dans la filière du certificat d’études primaires !). Nous aurions pu alors solliciter un autre havrais, Raymond Queneau, de se joindre à nous. Voilà pour ma rengaine « Docker, fils de docker qui emmerde les gosses de riches comme Badiou qui aiment Lénine, Robespierre et PolPot ».

La preuve du ridicule par l’image.

René Viénet, fin 1976, dans le générique du film « Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires, » brandit sa réédition chinoise de 1973 du classique de Harold Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise (qu’il avait traduit en français à son retour de Chine en 1965 pour Gallimard). Pour ce tournage, il porte un ZhongShanZhuang, la fameuse veste Sun YatSen, l’uniforme de la République de 1911, que le PCC comme le KMT vont perpétuer.

Le générique du film, un morceau de bravoure, servira de film-annonce - qu’il faut visionner pour apprécier le caractère détonnant de ce documentaire de deux heures - expliquant, dans l’instant même de la mort de Mao ZeDong (et de l’arrestation de son épouse), les soubresauts de la révolution culturelle, d’une manière depuis confirmée, mais qui décontenança et contraria - il y a un demi-siècle - le monde académique et médiatique lors de sa sélection par le Festival de Cannes 1977.

Georges Charensol, le doyen français des critiques de cinéma, expliqua lors d’un Masque et la Plume radiophonique resté fameux que « Chinois .. ». était pour lui le plus grand film de l’Histoire. Ce documentaire qui reste surprenant par sa facture, sera disponible en novembre 2021 sur le site de streaming La Cinetek des professionnels du cinéma, dans ses versions originales française et américaine.


*

NB : Le débat qui suivit la télédiffusion sur Antenne 2, le 9 septembre 1976, fut assez animé : trois célèbres maoïstes du temps, Joris Ivens, Marceline Loridan, et Maria-Antonietta Machiocci, tentèrent de vous égratigner, en direct, désemparés de vous voir mener cette soirée funéraire télévisuelle, mais sans pouvoir dire du mal ni des images - authentiques - ni des paroles - également authentiques - du Président.

RV : Ces cruches fêlées madame-maoistes ne tenaient pas l’eau. Loridan, sur la base de son abominable expérience dans les camps nazis (où sont père avait été gazé, et où elle même avait failli mourir), tenta d’expliquer que s’il y avait eu des camps en Chine sous Mao, elle les aurait vus…

Il faut souligner que, sur ses vieux jours, Loridan reviendra quelque-peu sur le maoïsme qui avait été le gagne-pain de Joris Ivens son mari. Bref, comme vous le visionnerez dans l’extrait ci-après, je fus mis au défi de citer un - au moins un ! - prisonnier politique.

Francis Deron, mon ami et assistant sur mes deux films, qui se tenait à la régie, glissa alors sous la caméra la page de couverture de Chinois vous saviez… le long et éloquent DaZiBao rédigé par trois gardes rouges de Canton contre Lin Biao et Jiang Qing, et qui leur avait valu d’être emprisonnés, en attendant leur probable mise à mort. Du coup, à la stupéfaction amusée de Cavada, qui dirigeait le débat, on passa de la disparition de Mao à l’émergence des contestataires emprisonnés, engagés contre Jiang Qing, et contre Lin Biao.

Le général Guillermaz, le meilleur spécialiste alors de la Chine contemporaine dans l’université française, était tout content de ce petit geyser surgissant sous les pieds d’Alain Peyrefitte, qui ne savait quoi dire mais comprenait qu’il valait mieux, pour lui, se taire plutôt que de se risquer à des bisous-nounours de la ridicule stalinienne italienne.

Et surtout, ces zozos ne pouvaient rien dire sur le film : les images étaient authentiques, certaines très rares et inédites, et - surtout - c’était Mao qui causait, presqu’en direct. L’extrait ci-après fut, en quelque-sorte, une brève déculottée de la stalinienne italienne — avant la dégelée que Simon Leys infligera à la même Maria-Antonietta en 1983 — dans la fameuse émission de Bernard Pivot.


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Par Wonderjo Le 3/09/2021 à 09h57

est ce bien sérieux ?

quand on aborde un texte aussi long, on parcourt en diagonale et on tombe sur ce paragraphe consacré à une coopération triangulaire entre France, Chine et Taiwan autour du projet Areva, coopération à laquelle l’auteur croit toujours. Peut être le reste du texte mérite-t-il d’être lu mais difficile de le trouver aérien aujourd’hui quand on observe la situation du triangle en question généreusement lesté d’une enclume. Les difficultés du projet Areva n’excusent en rien cette myopie d’appréciation.

Par François Torrès Le 8/09/2021 à 08h34

« Qui ne gueule pas la vérité… ». Une interview édifiante de René Viénet.

Cher Lecteur, merci de votre commentaire. Permettez-moi d’en relever quelques incohérences. Après avoir glosé sur la longueur du texte, dont vous dites que vous n’avez fait que le survoler, remarque qui, au passage, chevauche l’air du temps de la synthèse maximum au détriment de la nuance, vous fustigez le manque de perspicacité - « la myopie d’appréciation » dite-vous - de l’auteur à propos de la situation dans le Détroit de Taïwan.

La critique est à la fois terrible et très injuste quand on sait qu’elle cible un homme qui, lucide avant tous les autres, fut par deux fois exclu du CNRS pour avoir dénoncé les mantras maoïstes ayant submergé l’Université française.

A cet égard, je vous invite à lire ou à relire le texte écrit par François Danjou, publié par QC en septembre 2014, à la mort de Simon Leys. Intellectuellement, ce dernier fut parmi les sinologues les plus proches de René Viénet après que, dans le maquis des harcèlements maoïstes, Viénet fut le premier à publier son livre iconoclaste « Les habits neufs du Président Mao » Hommage à Simon Leys et à la liberté de penser

S’agissant de la question de Taïwan, la vision de René Viénet est à nouveau à contretemps des incessantes répétitions glosant sur un probable conflit dans le Détroit.

Dans ce contexte où les médias amateurs d’émotions fortes rabâchent à longueur de vidéos et d’analyses la perspective d’un affrontement armé, il est salutaire de s’interroger si la vraie perspicacité et la bonne appréciation ne seraient pas ailleurs.

Elles consisteraient, par exemple, à anticiper que, non seulement une conflagration directe ouvrant une boîte de Pandore stratégique insondable serait très improbable, mais que, de surcroît, il pourrait être possible que les deux parties – qui sont des Chinois dont René Viénet connaît bien les riches ressources de pragmatisme - finissent par trouver un arrangement d’apaisement pour sortir par le haut de ce cul-de-sac souverainiste inflexible.

Si c’était le cas, par une hypothèse qui, aujourd’hui, paraît contre intuitive quand on ne considère que la surface des choses – mais en Chine plus qu’ailleurs, la réalité est enfouie sous les apparences – le projet de retraitement des déchets taïwanais serait pour la France un formidable levier d’influence.

Enfin vous notez que le naufrage d’Areva, n’a pas de rapport avec l’échec du projet triangulaire. Il est en tous cas directement lié à l’incompétence, fond de tableau des tête-à-queue de la stratégie française à l’égard de la Chine et de Taïwan.

Il renvoie aussi à l’imprudence d’avoir placé par esprit de clan et arrière-pensées progressistes de posture, une personne qui, en dépit de ses expériences à Alcatel et à la Cogema, n’avait peut-être pas les épaules et la clairvoyance sereine pour prendre la tête d’un des fleurons stratégiques les plus sensibles de l’industrie française.

François Torrès, ancien responsable des Affaires chinoises à la Délégation aux Affaires Stratégiques du Ministère de la Défense et Conseiller éditorial du site Question Chine.

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