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« Qui ne gueule pas la vérité… ». Une interview édifiante de René Viénet

Cette affiche — très recherchée par les collectionneurs — est celle du premier film de René Viénet sorti le 8 mars 1973 au Quartier latin : en fait le « détournement » - en un après-midi - du film d’art martial « The Crush », [唐手跆拳道] peu après sa sortie à Hong Kong, en 1972.

Dans ce « premier film politique entièrement détourné de l’histoire du cinéma », devenu un classique dans les festivals et les cinémathèques du monde entier, Viénet se livre à un décapage hilarant des lubies staliniennes, trotskistes, maoïstes et guevaristes qui étaient le pain quotidien des gauchistes français de l’époque.

Ce sera le succès de ce premier rapide détournement, puis du suivant (un film japonais), qui permettront à Viénet de trouver ses producteurs pour deux films - plus élaborés - qui représenteront la France à Cannes en 1977 : Mao par lui même (26 minutes) et Chinois encore un effort pour être révolutionnaires (120 minutes).


*

René Viénet, authentique historien de la Chine contemporaine, avait, il y a trois ans, déjà livré à Question Chine une foisonnante recension du livre de son ami l’ambassadeur Claude Martin « La diplomatie n’est pas un dîner de gala » (Editions de l’Aube, ISBN 9782815927628, 946 pages.). Lire : Les errements du Quai d’Orsay en Chine. René Viénet met en perspective les mémoires de l’Ambassadeur Claude Martin.

En exergue de cette présentation très critique de la diplomatie française, il nous avait semblé légitime de citer le cri du cœur de Charles Péguy « Qui ne gueule pas la vérité quand il sait la vérité se fait complice des menteurs et des faussaires ». La référence illustrant l’exigence de pourfendre le mensonge vaut plus que jamais pour cette nouvelle contribution de René Viénet.

Toujours animé par son esprit éclectique et libre et une verve iconoclaste contre la pensée unique maoïste de l’université française qui lui valut d’être par deux fois expulsé du CNRS, il répond ici aux questions de Nicole Brenez dont l’expertise, la perspicacité, la sensibilité à la puissance des images contribue beaucoup à la qualité de cette publication [1].

Le texte relate les expériences chinoises et taïwanaises de René Viénet longues d’un demi-siècle et son inflexible dénonciation des mystifications par une éloquence rabelaisienne, portée par des œuvres cinématographiques à l’humour à la fois dévastateur et roboratif.

On y croise aussi des liens vers des émissions de la télévision publique où la critique intraitable de René Viénet ferraille contre l’imposture. Son courage est appuyé par le mordant de son ami Simon Leys, dont en 1971, en pleine révolution culturelle, il publia « Les Habits neufs du président Mao » (lire : Hommage à Simon Leys et à la liberté de penser).

Le texte nous offre aussi la sinistre mise en perspective d’une époque, où, à l’ombre de Mao, il fut possible de dissimuler pendant une année entière, avec le concours de quelques sinologues occidentaux ayant abandonné tout esprit critique, l’assassinat du dauphin désigné, le ministre de la défense Lin Biao.

*

Au fond, le rappel interroge l’avenir de notre relation avec cette Chine moderne et triomphante où, depuis 2013, l’actuel Président, dénonçant les valeurs de vérité historique et de séparation des pouvoirs, s’applique à normaliser la société, l’académie, le débat contradictoire et l’information.

Se recommandant à la fois de l’épopée révolutionnaire et de la rédemption maoïste après les humiliations infligées au vieil Empire par les sept puissances occidentales et le Japon, il affiche crânement la spécificité des « caractéristiques chinoises », idéologie de rupture avec l’Occident dont l’expression fut ajoutée à la constitution par un amendement du 21 novembre 2019.

A l’intérieur, elle autorise, à rebours du droit des individus prôné par l’Occident, à siniser par la contrainte la population musulmane du Xinjiang. A l’extérieur, violant le droit international, elle fonde, au nom de droits historiques et culturels, la réclamation de 80% de l’espace marin de la mer de Chine du sud et le projet de réunification avec Taïwan – y compris par la force et contre la volonté des habitants de l’Île devenue démocratique -.

En observant aujourd’hui l’état extrêmement crispé des relations dans le détroit de Taïwan, on mesure à la fois les occasions manquées et, désormais, l’extrême difficulté d’un apaisement par la coopération nucléaire avec la France prôné au milieu des années 90 par René Viénet et dont la mise en œuvre avorta du fait de la débâcle industrielle d’AREVA.

Viénet proposait le projet - en somme le schéma logique d’une complémentarité industrielle entre Paris, Pékin et Taipei -, d’une centrale nucléaire de conception française construite en Chine, l’un de ses deux réacteurs livrant son électricité à l’Île et dont le combustible serait fourni par le recyclage en France des combustibles nucléaires usés des réacteurs taïwanais.

Un quart de siècle plus tard, le durcissement nationaliste anti-occidental de Xi Jinping, et les positions contre l’électro-nucléaire du DPP taïwanais, ont relégué le projet de coopération nucléaire triangulaire à des jours meilleurs (mais Viénet continue à croire à la logique du schéma, à l’intérêt de la Chine pour le MOX, et à en faire la promotion).

Le retour aux sources idéologiques marxistes revisitées par Mao de l’actuel n°1 qui porte un imprudent projet de puissance expansionniste ayant attisé des contrefeux partout en Occident, est d’autant plus insolite que le propre père de Xi Jinping, Xi Zhongxun, dont la figure est évoquée dans l’interview, avait lui-même fait partie des cadres de l’appareil martyrisés par Mao depuis le début des années 60 et jusqu’en 1976.

Cet ancien commissaire politique de l’APL emprisonné pendant seize années fut libéré à la mort de Mao par Deng Xiaoping et chargé par lui de lancer et développer la Région Administrative Spéciale de Shenzhen devenue un des fleurons de la Chine moderne dont l’actuel n°1 se réclame pour, au nom des succès du développement, défier Taïwan et les démocraties occidentales dont il critique les faiblesses.

Peut-être ce rappel jetant une lumière crue sur Xi Jinping, « fils de prince » tenté par un retour à la pureté révolutionnaire maoïste alors même qu’elle avait persécuté son père, est-il le lien le plus efficace et le plus chargé d’interrogations entre cette plongée dans le passé proposée par René Viénet et l’actuelle situation de la politique intérieure chinoise.

La rédaction.

Note(s) :

[1Agrégée de lettres modernes, ayant enseigné aux universités d’Aix-Marseille, de Paris III, de l’État d’Iowa aux États-Unis et de Paris 1 Panthéon Sorbonne, Nicole Brenez est une experte reconnue en France et à l’étranger de la cinématographie d’avant-garde. Depuis 2017, elle enseigne à l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son (FEMIS).


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Par Wonderjo Le 3/09/2021 à 09h57

est ce bien sérieux ?

quand on aborde un texte aussi long, on parcourt en diagonale et on tombe sur ce paragraphe consacré à une coopération triangulaire entre France, Chine et Taiwan autour du projet Areva, coopération à laquelle l’auteur croit toujours. Peut être le reste du texte mérite-t-il d’être lu mais difficile de le trouver aérien aujourd’hui quand on observe la situation du triangle en question généreusement lesté d’une enclume. Les difficultés du projet Areva n’excusent en rien cette myopie d’appréciation.

Par François Torrès Le 8/09/2021 à 08h34

« Qui ne gueule pas la vérité… ». Une interview édifiante de René Viénet.

Cher Lecteur, merci de votre commentaire. Permettez-moi d’en relever quelques incohérences. Après avoir glosé sur la longueur du texte, dont vous dites que vous n’avez fait que le survoler, remarque qui, au passage, chevauche l’air du temps de la synthèse maximum au détriment de la nuance, vous fustigez le manque de perspicacité - « la myopie d’appréciation » dite-vous - de l’auteur à propos de la situation dans le Détroit de Taïwan.

La critique est à la fois terrible et très injuste quand on sait qu’elle cible un homme qui, lucide avant tous les autres, fut par deux fois exclu du CNRS pour avoir dénoncé les mantras maoïstes ayant submergé l’Université française.

A cet égard, je vous invite à lire ou à relire le texte écrit par François Danjou, publié par QC en septembre 2014, à la mort de Simon Leys. Intellectuellement, ce dernier fut parmi les sinologues les plus proches de René Viénet après que, dans le maquis des harcèlements maoïstes, Viénet fut le premier à publier son livre iconoclaste « Les habits neufs du Président Mao » Hommage à Simon Leys et à la liberté de penser

S’agissant de la question de Taïwan, la vision de René Viénet est à nouveau à contretemps des incessantes répétitions glosant sur un probable conflit dans le Détroit.

Dans ce contexte où les médias amateurs d’émotions fortes rabâchent à longueur de vidéos et d’analyses la perspective d’un affrontement armé, il est salutaire de s’interroger si la vraie perspicacité et la bonne appréciation ne seraient pas ailleurs.

Elles consisteraient, par exemple, à anticiper que, non seulement une conflagration directe ouvrant une boîte de Pandore stratégique insondable serait très improbable, mais que, de surcroît, il pourrait être possible que les deux parties – qui sont des Chinois dont René Viénet connaît bien les riches ressources de pragmatisme - finissent par trouver un arrangement d’apaisement pour sortir par le haut de ce cul-de-sac souverainiste inflexible.

Si c’était le cas, par une hypothèse qui, aujourd’hui, paraît contre intuitive quand on ne considère que la surface des choses – mais en Chine plus qu’ailleurs, la réalité est enfouie sous les apparences – le projet de retraitement des déchets taïwanais serait pour la France un formidable levier d’influence.

Enfin vous notez que le naufrage d’Areva, n’a pas de rapport avec l’échec du projet triangulaire. Il est en tous cas directement lié à l’incompétence, fond de tableau des tête-à-queue de la stratégie française à l’égard de la Chine et de Taïwan.

Il renvoie aussi à l’imprudence d’avoir placé par esprit de clan et arrière-pensées progressistes de posture, une personne qui, en dépit de ses expériences à Alcatel et à la Cogema, n’avait peut-être pas les épaules et la clairvoyance sereine pour prendre la tête d’un des fleurons stratégiques les plus sensibles de l’industrie française.

François Torrès, ancien responsable des Affaires chinoises à la Délégation aux Affaires Stratégiques du Ministère de la Défense et Conseiller éditorial du site Question Chine.

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