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›› Editorial

Vents contraires

ANNEXE I
Nationalisme, normalisation et paranoïa du contrôle.

Lors du défilé militaire de la fête nationale du 1er octobre 2019, 70e anniversaire du Parti au pouvoir, étaient réapparues les photos géantes du culte de la personnalité. Celle de Xi Jinping sur la photo voisinait avec celle de Mao. A cette occasion Ros Douthat, commentateur politique diplômé de Harvard écrivait dans le New-York Times :

« Aujourd’hui, surgit en Occident libéral la crainte palpable que Pékin réussisse là où Moscou a échoué, et que le mélange particulier de dogmatique maoïste, de ferveur nationaliste, de méritocratie à parti unique nuancé à la fois par un capitalisme d’État et la surveillance (de la société) pourrait être une alternative fonctionnelle à la démocratie libérale (d’autant) que la cruauté politique est soutenue par l’efficacité de l’appareil et une résilience qui pourrait surpasser la nôtre. »


*

Le nationalisme chinois est aujourd’hui enflammé par les réminiscences fréquemment rappelées par Xi Jinping des humiliations infligées au XIXe siècle à la Chine par les « Huit puissances » que tous les élèves chinois du secondaire connaissent par cœur - Le Japon et l’Amérique + six grandes puissances européennes de l’époque, dont la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie + l’Autriche-Hongrie, passée à la trappe de l’histoire en 1918 –.

A la racine directe des tensions dans l’ancienne colonie britannique de Hong Kong, se trouve précisément le télescopage de l’histoire humiliée de la Chine avec le frénétique désir démocratique des jeunes jusqu’au-boutistes exprimant depuis l’été 2019 l’angoisse qu’une page de l’histoire s’est définitivement tournée.

On aurait cependant tort de croire comme le parti communiste chinois que le malaise est seulement celui des jeunes démocrates harcelés par Pékin. Il est aussi celui de la majorité de la population de la Région Administrative Spéciale R.A.S.

Pour bien comprendre ce qui se passe, il faut se souvenir qu’il y a 170 ans – ce qui à l’aune des 3000 ans d’histoire de la Chine est très court -, l’Empire, victime d’un dépeçage ayant progressivement déchiré le Territoire comme une peau de chagrin, avait cédé à Londres un morceau de Hong Kong à chacune de ses défaites des guerres de l’opium (1842 : l’Île de Hong Kong - le port aux parfums -, 1860 : la péninsule de Kowloon - les neuf Dragons - et 1898 (trois ans après la défaite de la Chine contre le Japon) : les « Nouveaux Territoires » jouxtant la Chine au nord de l’actuelle R.A.S.

Ces derniers furent cédés aux Britanniques, alors que Tokyo récupérait Taïwan, restée territoire colonial japonais jusqu’en 1945, date de la défaite nippone contre l’Amérique.

Les humiliations infligées à la Chine ne se sont pas arrêtées là. En 1918, 20 ans à peine après la cession des derniers lambeaux de Hong Kong où, aujourd’hui le Parti souverain, redoute la naissance d’un sentiment de rupture développé à la faveur du schéma « Un pays deux systèmes », le traité de Versailles attribua au Japon la colonie allemande du Shandong.

Cette fausse manœuvre de Clemenceau ayant bafoué l’orgueil des Chinois au profit de leur ennemi héréditaire nippon, provoqua un sursaut d’orgueil appelé « Mouvement du 4 mai 1919 » à la racine du nationalisme chinois qui enfle aujourd’hui à la limite de la démesure.

Les sentiments pro-japonais bien connus de Clemenceau furent aussi l’arrière-plan de la naissance du Parti Communiste chinois dans une modeste maison de la concession française de Shanghai, deux ans plus tard, en 1921, dont l’appareil fêtera le centenaire l’année prochaine.

L’appareil saisira cette occasion pour mettre en scène par des réminiscences historiques soigneusement choisies, son discours selon lequel il est le seul à pouvoir gouverner la Chine. L’autopromotion coïncide avec la détermination de l’appareil à ne pas lâcher le pouvoir.

Cette pensée politique normative et unificatrice s’adosse non pas au marxisme, au Bouddhisme ou au Taoïsme, mais à l’ancestral fond culturel chinois issu de la pensée confucéenne. Celle-ci prêche l’harmonie et l’unité par la morale, mais sa version dure dite « légiste » qui ne croit pas au fond bienveillant des hommes, prône la cohésion par la coercition répressive.

Un concept politique normatif et intégral.

Dans cette conception de l’État, dit Yves Chevrier, Directeur d’Études à l’EHSS « la souveraineté fait du politique plus que l’exercice d’une autorité légitime, bien plus même qu’une technique de gestion administrative de la société, mais la garantie de la civilisation opposée en bloc au chaos. ».

Il ne s’agit pas d’une vision contingente du rapport de pouvoir à la société, contestable et révocable par les urnes, mais du « pouvoir d’ordonner le monde confondu intégralement avec le pouvoir de commander aux hommes. Il n’y a ni spirituel, ni temporel, ni sacré, ni profane, qui puisse lui échapper (…). Le territorial, le militaire, l’administratif, l’économie, la religion sont subordonnés à la toute-puissance de la souveraineté ». Celle-ci est exercée par le Parti unique confondu avec l’État et la Nation.

Marcel Granet disait la même chose : « C’est grâce à une participation active des humains et par l’effet d’une sorte de discipline civilisatrice que se réalise l’Ordre universel. À la place d’une science ayant pour objet la connaissance du Monde, les Chinois ont conçu une étiquette de la vie qu’ils supposent efficace pour instaurer un ordre total ». (La pensée chinoise. Marcel Granet. Albin Michel. 1934.)

Dans la même veine, Anne Cheng, fille de l’Académicien François Cheng et professeur au Collège de France, explore les ressorts rituels de la pensée politique articulée à la morale confucéenne assurant le fonctionnement normé de la société par un pouvoir incontestable puisqu’il se réfère à l’immanence de l’ordre naturel des choses.

C’est à tout cet arrière-plan culturel et politique où les rites, la morale et les techniques de gouvernement concentrées autour d’un pouvoir fort appuyé à « l’immanence d’un ordre naturel » que le régime chinois fait référence quand il évoque les « caractéristiques chinoises » au nom desquelles il protège la Chine des contestations et des dissidences assimilées au chaos.

Elles justifient l’actuelle quadrillage de la population chinoise par le « crédit social » - dont il faut cependant préciser que, contrairement à ce qu’en disent les critiques occidentaux, il est – jusqu’à présent - plutôt bien accepté par la population toujours hantée par la peur du « chaos », réminiscence insistante et répétitive de la longue histoire chinoise.

Autre nuance - sauf dans les régions à très fortes minorités allogènes, au Tibet, fief du Bouddhisme lamaïque, au Xinjiang et au Ningxia peuplés de musulmans - les premiers Ouïghour d’origine turque, les seconds Hui dont les ancêtres viennent d’Asie Centrale, d’Arabie et de Perse, où le quadrillage est implacable -, ailleurs en Chine, notamment dans l’arrière-pays et les campagnes, le « crédit social » n’est appliqué que de manière très lâche, voire bon enfant. Dans certaines régions, on ne sait même pas de quoi il s’agit.

Il reste qu’au Xinjiang, au Ningxia, au Tibet et à Hong Kong, la lourde main centralisatrice de l’appareil qui ne fait pas dans la dentelle, met en œuvre une féroce répression collective contre ce que le Comité Permanent du Bureau Politique perçoit comme un risque de dissidence séparatiste.

Dans ces territoires, la réaction du Parti n’est cependant pas uniforme face à des risques dont la nature est différente.

A Hong Kong, les contremesures destinées à tuer dans l’œuf toute velléité de rupture se sont limités à l’augmentation du pouvoir des forces de police et à la nouvelle loi dite « de sécurité nationale » interdisant toute manifestation et incarcérant sans jugement pour des durées plus ou moins longue, une bonne partie de la mouvance démocrate.

Au Xinjiang et au Tibet, en revanche, l’appareil, échaudé par les violentes révoltes contre les Han en 2008 au Tibet et en 2009 au Xinjiang, a entrepris une « normalisation sinisée » à la fois par une puissante immigration des Han et par l’enfermement de vastes échantillons de la population isolés dans des centaines de camps dits de « rééducation » dont la réalité est attestée par des photos satellites et de nombreux témoignages.

*

ANNEXE II
Wang Qishan, un fidèle à la pensée critique.

Wang Qishan photographié en février 2012 avec Robert Zoellick, Président de la Banque Mondiale, du temps où il était Vice-Premier ministre.


*

Wang, ancien maire de Pékin promu en catastrophe à ce poste en 2003, durant la crise du SRAS s’était rapproché du n°1 depuis l’époque de la préparation aux JO de 2008, dont Xi Jinping, alors vice-président, avait la charge sous le mandat de Hu Jintao.

Il avait aussi adhéré à l’urgence de « nettoyer » le parti des vastes réseaux corrompus qui le gangrénaient au point de menacer sa survie. Mais sur le fond de la formation reçue et des convictions politiques et idéologiques tout oppose les deux hommes.

Spécialiste de l’histoire moderne à l’Académie des Sciences sociales (1979 – 1982), à l’époque où Xi Jinping, de 7 sans son cadet, était à 29 ans le secrétaire du ministre de la défense Geng Biao, affecté à ce poste grâce à l’entremise de son père Xi Zhongxun, Wang est d’abord un chercheur dont l’esprit est tendu par l’idéal d’objectivité.

De cette expérience dans le plus grand centre d’analyse de Chine qui fut suivie de quatre années au sein d’organismes de recherches sur le développement rural au Comité Central et au Conseil des Affaires d’État, le Vice-Président a acquis un sens aigu du pragmatisme et de l’exigence de composer avec les réalités.

Après ce passage dans la recherche, Wang s’est orienté vers la gestion de fonds, puis vers la finance d’État par le truchement des grandes banques publiques jusqu’à devenir en 1994, à 46 ans, gouverneur de Banque de Construction.

Après quoi il est entré en politique par le Comité permanent de la province de Canton avant d’être nommé en 2002 à la tête de l’île de Hainan.

C’est sa réputation d’homme réactif, ayant par l’expérience acquis un solide pragmatisme qui, en 2003, avait poussé l’appareil à le relever en catastrophe de son poste protégé à Hainan pour le plonger dans la tourmente de la capitale frappée par la grave crise politique de l’occultation par l’appareil de l’épidémie de SRAS. Au pied levé, il assuma la charge de maire Pékin jusqu’en 2007.

Après quoi il entra au Bureau Politique, puis au Comité permanent en 2012.

En 2018, à 70 ans, il était nommé à la vice-présidence de la République, terme d’une carrière riche d’expériences diverses, dans les centres de recherche, au sein du système financier chinois, à la tête de provinces comme vice-gouverneur du Guangdong (1998 – 2000) et n°1 à Hainan (2002 – 2003), à la mairie de la capitale (2003 – 2007) puis comme vice-premier ministre (2008 – 2013), et enfin à la tête du Commission Centrale pour l’inspection disciplinaire du Parti (中国共产党中央纪律检查委员会).

A ce poste, il a jusqu’en 2017 fidèlement servi le projet de Xi Jinping de la lutte contre la corruption, ciblant les « tigres » et les « mouches », assez souvent avec brutalité, à la suite de dénonciations anonymes. Au cours de ces années, il n’a formulé qu’une seule critique connue, mais qui touchait au cœur même de la stratégie de nettoyage éthique de l’appareil.

S’exprimant en 2013, il notait que la répression ne traiterait que la surface des choses et les symptômes d’un mal dont les racines étaient le fonctionnement même de l’appareil. La remarque dessinait les limites de l’exercice qui, depuis 2013 met la machine politique chinoise sous forte tension.

Cette seule observation révélait, il y a déjà sept ans, une brèche entre lui et le n°1. La répression brutale ne suffirait pas. Pour espérer réduire la mal, il faudrait tenter une réforme profonde du fonctionnement encore très enchevêtré du système socio-politique où les ramifications de l’exécutif sont encore très imbriquées aux intérêts d’affaires.

Surtout, les coups de balai infligés à la société, au tissu économique et à l’appareil, en marge du système judiciaire sans aucun souci d’indépendance, font surgir le soupçon délétère que les purges [1] ne sont en réalité qu’une lutte de clans destinée à éliminer les voix contraires.

Enfin, Wang Qishan connu pour son affabilité et sa souplesse qui s’est hissé au sommet de la République Populaire, fidèle serviteur du parti, ayant initié une féroce campagne d’assainissement, dont il avait lui-même identifié les failles, est assurément un patriote.

Mais, s’il est vrai qu’il a d’abord été animé par le souci légitime de débarrasser le pays de la gangrène de la corruption, il est improbable qu’il puisse approuver la dérive de limogeage politique par le vide qu’est devenue la campagne.

Enfin, ayant à l’époque de ses responsabilités financières dans l’appareil noué des liens avec nombre de responsables occidentaux, à la Banque Mondiale et aux États-Unis, il ne fait aucun doute que l’affirmation nationaliste sans nuance et anti-occidentale de Pékin l’a progressivement placé en porte-à-faux.

Note(s) :

[1dont la dernière ayant pris en écharpe la justice et la police eut lieu cet été, alors que, dit-on, une autre se prépare (lire : Sévère campagne de rectification de l’appareil de sécurité.)


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