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›› Editorial

La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre

1. Récemment, dans un essai public, la très respectée Madame Zi Zhongyun, 90 ans, historienne et sociologue, ancienne spécialiste des études américaines à l’académie des sciences sociales, le plus puissant centre de recherche du pays, écrivait ceci, en réalité une critique directe adressée au n°1 chinois :

« J’affirme sans aucun doute, que tant que les activités et la pensée renvoyant à la révolte xénophobe des Boxers recevront la caution officielle du pouvoir en l’assimilant à du patriotisme, et aussi longtemps que, génération après génération, nos compatriotes chinois seront éduqués dans cette mentalité, de “Loup guerrier“, il sera impossible pour la Chine de prendre sa place parmi les nations civilisées modernes du monde. ».

Il s’agit de l’une des plus sévères critiques adressées à l’appareil formulées par une intellectuelle à la fois respectée et politiquement intouchable.

2. Le 4 mai, CICIR (Institut Chinois des relations internationales) centre de recherche stratégique chinois lié au ministère de la sécurité publique, sous la coupe du Comité Central, en général peu suspect de langue de bois écrivait dans une note – source Reuters informé par un indicateur chinois – que le sentiment global antichinois étant à son plus haut niveau depuis 30 ans, le pays devait se préparer au pire. Et notamment à un conflit armé avec les États-Unis ».

La mise en garde est peut-être à double entrée. En première lecture, elle est en effet une alerte. En lecture cachée - c’est une hypothèse - , elle pourrait être un reproche interne contre l’agressivité chinoise ayant récemment atteint son apogée en mer de Chine du sud et à Hong Kong, allumant des contrefeux partout en Occident et dans nombre de pays le long des nouvelles routes de la soie.

Certains y voient le signe annonciateur d’une guerre froide entre la Chine et l’Occident. Pas si vite.

3. Le 8 mai, alors que l’image qui dominait était celle d’une irrémédiable rivalité portant même le risque d’un conflit armé, Liu He, vice-premier ministre, ami d’enfance de Xi Jinping et 1er négociateur commercial de Pékin a, au cours d’une conversation téléphonique avec R. Lighthizer, chargé du commerce à la Maison Blanche auquel s’était joint le secrétaire d’État au trésor Steve Mnuchin, affirmé que la Chine était prête à tenir ses engagements de la phase 1 de l’accord commercial signé en janvier dernier.

Le même jour, le bureau de Lighthizer confirmait officiellement le changement de ton qui tranchait avec les récentes menaces de D. Trump de relancer « la guerre des taxes » : « En dépit des urgences sanitaires de la pandémie mondiale, nos deux pays ont l’intention de tenir leurs engagements commerciaux conformément au calendrier prévu ». Lire : Chine – États-Unis. Mise en scène d’un armistice commercial. Le diable est dans les détails.

Alors que, depuis un mois la relation sino-américaine était en chute libre, émaillée d’accusations féroces contre la Chine soupçonnée d’avoir été, au moins par accident, la cause de la pandémie globale, tandis que le CICIR anticipait un conflit militaire, le retour à l’armistice commercial signé en décembre dernier, agit comme un parachute de secours.

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Sous la surface des oppositions internes

Le changement de ton des responsables commerciaux des deux pays renvoie à la mise en garde de Kissinger, le 22 novembre dernier à Pékin : « Si les deux ne contrôlaient pas mieux leur rivalité stratégique – fond de tableau désormais irréfutable de leur relation -, ils glisseraient inexorablement vers un conflit aux conséquences plus graves que « celles des deux guerres mondiales qui ruinèrent la civilisation européenne ».

Sans préjuger de la mise en œuvre effective de l’accord alors que la demande chinoise affectée par la crise a sérieusement baissé [1] ces trois événements renvoient à quelques constantes de la politique de Pékin.

Il est en effet fréquent que des initiatives pragmatiques sur des sujets connexes tempèrent les effervescences nationalistes de la politique étrangère, elles-mêmes directement liées à la quête de légitimité intérieure agissant comme une surenchère.

Dans le cas de la relation sino-américaine, les échanges téléphoniques entre les responsables commerciaux montrent qu’une partie au moins de l’appareil répond au même souci de l’administration américaine d’apaiser les tensions, en dépit des aspects dangereux ou enkystés des différends (rivalité systémique globale, mer de Chine du sud, déséquilibre commercial, droit de propriété, respect du marché et vaste compétition technologique. Lire : Point sur la compétition technologique Chine – Etats-Unis.

En élargissant l’analyse à l’ensemble des relations commerciales on constate une rémanence lourde contredisant l’image « d’une guerre froide » avancée par certains commentaires. En dépit des accusations et des invectives, le rideau de fer n’est pas tombé. La situation inédite d’un commerce encore actif, dans une relation politique effondrée n’est en effet pas celle qui prévalait jusqu’en 1990 entre les alliés atlantiques et l’URSS, entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie.

Alors que les données officielles américaines des relations commerciales montrent qu’au cours des 3 premiers mois de 2020, le surplus commercial chinois aux États-Unis s’est contracté [2], la projection annuelle pour 2020 des chiffres du commerce bilatéral, certes en recul, reste malgré tout à un niveau élevée à 391,6 Mds de $.

Ce qui, en glissement annuel, placerait pour l’ensemble de l’année 2020 la Chine au 3e rang des partenaires commerciaux de l’Amérique, derrière le Canada et le Mexique et devant le Japon (218,3 Mds de $) (source : Trade in Goods with China).

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L’autre symptôme indiquant une faille dans le nationalisme anti-occidental est la mise en garde de Zi Zhongyun citée plus haut.

Elle vient 8 années après la directive n°9 définissant les 7 sujets politiquement tabous en Chine 七个不讲 (5 principes qui fondent les caractéristiques des pays démocratiques – valeurs universelles, liberté de la presse, société civile, droits civiques, indépendance de la justice - tabous auxquels l’appareil a ajouté « les erreurs historiques du Parti » et « les connivences entre les affaires et la politique ».

Ces deux dernières « interdictions » installaient à la fois une amnésie historique et une omerta sur les dysfonctionnements du système financier et ceux de l’appareil de production, deux occultations peu compatibles avec la marche d’un État moderne.

Après les essais critiques de Xu Zhangrun en résidence surveillée et les diatribes brutales contre le président Xi Jinping de Ren Zhiqiang disparu dans les geôles de l’appareil sans laisser de traces, la mise en garde de Zi Zhongyun rappelle qu’en dépit de la censure, malgré les brigades d’étudiants enrôlées pour dénoncer les professeurs (lire : Le Parti omniprésent met aux normes le système éducatif et les professeurs.), et au mépris du contrôle sévère exercé sur les institutions académiques, arrière-plan d’une paranoïa de surveillance de tous par tous, un esprit de liberté souffle toujours sous la surface en Chine.

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Mais force est de reconnaître que, pour l’instant, alors que l’image de la Chine aux États-Unis s’est dégradée y compris par des jugements à l’emporte-pièce confinant au racisme, ce sont les harangues nationalistes et le rêve de puissance clairement exprimé contre l’Occident et ses « valeurs » qui dominent le débat hystérisé de la politique intérieure chinoise.

Leur virulence s’exprime sans réserve sur la scène internationale. Pour autant, face à l’agressivité conquérante, des vents contraires se sont levés. Du coup, le chemin vers l’échéance de 2049 et le rêve de grande puissance accomplie, capable de proposer un modèle de gouvernance concurrent de celui de l’Occident, apparaît soudain plus chaotique.

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Montée du nationalisme agressif et fracture avec l’Occident.

Ouverte par Kissinger en 1972, le fenêtre d’opportunité de la montée en puissance pacifique de la Chine 中国和平崛起 [3] est en train de se fermer, alors que l’aura chinoise de puissance douce s’est évaporée, brouillée par l’agressivité contre Taïwan, à Hong Kong, en mer de Chine du sud.

Ailleurs, les stratégies obliques de Pékin en Europe, la collection d’investissements stratégiques dans les sociétés de gestions portuaires ou de distribution d’électricité, ont fait surgir des réactions de défiance.

Aux États-Unis et, dans une moindre mesure en Europe où certains états membres tiennent néanmoins à ménager leurs relations avec la Chine [4], montent en écho les interrogations adressées à Pékin sur sa gestion initiale de la pandémie. Certains qui ne doutent de rien, sont allés jusqu’à demander des « réparations » à la Chine. Funeste réminiscence envoyant à la révolte ultra-nationaliste et xénophobe des « Boxers » à Pékin (1899 – 1901), vaincus par la coalition des puissances occupantes qui demandèrent « réparation ».

Aggravant la fracture avec l’Ouest, les diplomates chinois ulcérés, encouragés par Pékin dont le nationalisme s’alimente des réminiscences des humiliations subies par la Chine au XIXe siècle, ripostent avec une pugnacité provocante, souvent menaçante et punitive, donnant une image délabrée des relations diplomatiques de Pékin.

Enfin, la note du CICIR suggérant au pouvoir de se préparer à un conflit militaire avec Washington ajoute une touche de catastrophisme à ce paysage où tous les anciens repères d’une coopération raisonnable de la Chine avec les États-Unis et leurs alliés proposés par Kissinger, il y a un demi-siècle ont volé en éclats.

Au point que le 8 mai, le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Gutterres a appelé à cesser la désignation publique de boucs émissaires et les discours de haine.

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Les Chinois l’ont compris. Les plus lucides savent que la poursuite du rêve chinois vers 2049 sera désormais placée sous le signe de la confrontation. Attisant le sentiment populaire par le rappel des humiliations infligées à la Chine par l’Occident, l’appareil cultive un nationalisme agressif dont le premier effet est d’isoler Pékin.

Shi Yinhong, professeur de relations internationales à Renmin (Université du Peuple) et conseiller du gouvernement concède que la relation sino-américaine est tombée au point le plus bas depuis 1972, année de la visite de Nixon à Mao. Pour lui, aucune des crises ayant secoué la relation depuis 48 ans n’a été aussi grave.

Qu’il s’agisse de celle ayant suivi la répression de Tian An Men le 4 juin 1989, ou le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade, 10 ans plus tard, le 7 mai 1999, ou encore, quand le 1er avril 2001 un chasseur chinois J-8 avait percuté en vol au-dessus de Hainan un avion espion EP-3, qui fut suivi par la séquestration pendant 10 jours de son équipage américain.

Pour Shi, les relations déjà difficiles et heurtées depuis 2018 ont gravement été endommagées depuis la pandémie. Les discordes commerciales se sont dilatées en fractures idéologiques, puis en une rivalité géopolitique globale, tandis que le l’arrêt des vols commerciaux et le confinement ayant infligé de graves dommages aux chaînes d’approvisionnement globales, ont créé une rupture physique.

Plus grave encore, les sentiments populaires s’en mêlent. Une enquête d’opinion du « Pew research Center » révèle que 2 Américains sur 3 voient la Chine avec méfiance. Jamais la cote de la Chine et des Chinois n’avait aussi bas depuis 15 ans.

En Chine, les discours nationalistes et la xénophobie alimentés par la propagande publique diffusée par les médias créent une amertume et un sentiment d’injustice face aux critiques de Washington accusant Pékin d’avoir laissé filer les contagions en janvier.

Les Chinois à qui le Parti rappelle sans cesse la honte des abaissements d’il y a moins d’un siècle, ont le sentiment que c’est leur « ethnicité culturelle » qu’on attaque et « le parti communiste attise ce levier » dit David Zweig, titulaire de la chaire de sciences sociales à l’Université des sciences et technologies de Hong Kong.

Une fois de plus, mais cette fois confronté à une émergence puissante, rétive et agressive, dominée par une ambition globale, l’Occident est fondé de s’interroger sur les prochains mouvements stratégiques du Parti.

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Priorité aux intérêts chinois. Vigilance intérieure et fidélité aux « Nouvelles routes de la Soie ».

Dans un contexte où il serait erroné de croire qu’en Chine, parmi les intellectuels, l’hubris de puissance anti-occidental fait l’unanimité, le premier souci du régime est de réparer les blessures socio–économiques de la pandémie (chômage, baisse des investissements étrangers, faillites d’entreprise) et d’éviter qu’elles se dilatent en crise politique.

En visite dans la province du Shaanxi chère à son cœur nationaliste, Xi Jinping a exhorté à restaurer la productivité de la machine industrielle et à poursuivre la lutte contre la pauvreté qu’il avait promis d’éradiquer complètement cette année.

Selon les statistiques, la reprise est en cours avec cependant toujours une information tronquée sur la réalité des dégâts provoqués par la crise. Lire : Reprise économique et risques sociaux.

A dix jours de la réunion annuelle de l’ANP reculée au 22 mai, le parti se met en ordre de marche pour, à l’intérieur, tenir à distance les contrecoups socio-économiques de la pandémie dans un contexte général où, déjà, s’amorçait un mouvement de retrait des investissements étrangers. Lire : Assainissement des finances, effets de la guerre commerciale et impact du crédit social des entreprises.

A l’extérieur, le Parti restera les yeux fixés sur le grand projet emblématique des nouvelles routes de la soie (2/3 de l’économie mondiale) où il devra cependant protéger les projets des vents adverses.

En Afrique où la pandémie a augmenté la vulnérabilité financière et aggravé la dépendance à la dette chinoise ; en Asie du sud-est où hormis le Myanmar, le Laos et le Cambodge, la méfiance à l’égard de la puissance chinoise créera des obstacles. En Europe, où en dépit des succès chinois en Italie, en Grèce et dans les PECO, la défiance envers les investissements chinois que désormais Bruxelles passe au crible, constituera un frein aux ambitions de Pékin.

En Amérique du sud, la trace chinoise s’est élargie dans les Caraïbes, au Costa Rica, au Panama au Pérou, au Brésil en Equateur, en Argentine, en Bolivie et en Colombie.

Pour autant, marquée par un a priori idéologique anti-américain, et prenant ouvertement leurs distances avec la démocratie et la responsabilité sociale des entreprises, les grands projets d’infrastructure chinois, ponts, routes, voies ferrées, porteurs d’une quête d’influence stratégique, expriment aussi un appétit croissant pour les ressources de pétrole et gaz, au Brésil, en Argentine, au Venezuela, au Pérou, en Colombie, en Equateur, et en Bolivie.

Plus encore, l’engagement chinois dans nombre de pays sans références démocratiques sérieuses crée des vulnérabilités liées à l’instabilité, à l’absence de transparence et à la corruption des systèmes politiques. Lire : Venezuela : de la « Realpolitik » aux rapports de forces. Les « caractéristiques chinoises » à l’épreuve.

Globalement, même si pendant la pandémie, Pékin a conclu des accords avec la Turquie, le Myanmar et le Nigeria – les 2 derniers liés à la quête d’énergie -, le premier, aux portes de l’Europe dans un pays membre de l’Otan dont les relations avec l’UE et Washington se sont récemment aigries [5], les projets des nouvelles routes de la soie seront à court et moyen terme confrontés aux défis liés aux ruptures de la connectivité provoquées par la pandémie. (Selon un rapport de l’Economist Intelligence Unit, Covid-19 fera dérailler Belt and Road en 2020.) L’ampleur des défis resteront cependant à mesurer.

Les premières difficultés sont sensibles en Afrique toujours à propos des risques posés par la dette [6], cependant variable selon les pays (cités plus haut), et, récemment, contre l’empreinte charbon et anti-écologique des centrales thermiques chinoises. Lire : COP 21 : entre illusions et scepticismes. Réalités et limites des contributions chinoises.

Ailleurs apparaissent les premiers retards pour le TGV Jakarta – Bandung (150 km à 6 Mds de $), le corridor pakistanais, ainsi que les projets au Sri Lanka et au Bangladesh.

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Alors que l’Occident s’interroge sur sa cohésion et l’efficacité de son système politique, l’image que la Chine diffuse d’elle-même est devenue inquiétante.

Agressive, ultranationaliste, articulée aux empiètements financiers et commerciaux sur les plates-bandes occidentales en Afrique, au Moyen Orient, en Amérique du sud et même en Europe, faisant souvent étalage de sa force militaire, la Chine de Xi Jinping qui ne cesse de se référer aux humiliations infligées par les Occidentaux au XIXe siècle, a tourné le dos à l’injonction de discrétion, héritage de Deng Xiaoping qui conseillait de « cacher ses éclats et de cultiver l’ombre 韬光养晦 ».

Ce n’est pas la première fois que, dans l’époque récente, la Chine brandi sa fureur nationaliste. Mais récemment, elle ne l’avait agitée avec cette force que contre le Japon. Cette fois, sa cible est clairement l’Occident tout entier.

La rivalité sino-américaine remise en perspective.

En réalité, s’il est vrai qu’aujourd’hui attisée par les accusations américaines, le nationalisme anti-occidental s’exprime avec une rage particulière rarement observée depuis les années 70, l’esprit de compétition avec l’Occident nourri du souvenir des humiliations, souvent dilaté en hostilité, est l’arrière-plan permanent de la pensée stratégique chinoise depuis 1949.

Il hante les réflexions du Parti depuis le « Grand bond en avant » de la fin des années 50 qui formait le projet de rattraper l’Angleterre en 15 ans, jusqu’au néo-conservatisme des « Caractéristiques Chinoises » du 19e Congrès en octobre 2017. Dernière construction idéologique du parti unique, les « caractéristiques », ouvertement anti-démocratiques et opposées à l’Occident dont le parti redoute l’influence politique, sont une construction idéologique, antidote chinois aux influences des États-Unis et de l’Occident.

Trempée dans la puissante alchimie de la longue pensée philosophique chinoise confucéenne, donnant la prévalence au collectif identifié à l’intérêt national, devenu par osmose l’intérêt du parti, aujourd’hui dopée par les résultats économiques, la pensée exprime une alternative globale à la domination de l’Amérique.

En 1999, - qui fut aussi par coïncidence l’année de la destruction par un missile de croisière américain de l’ambassade de Chine à Belgrade - deux officiers de l’armée de l’air, Qiao Liang et Wang Xiangsui signèrent un ouvrage intitulé « La guerre hors limites 超限战 - » publié en Français chez Payot et Rivages en 2003 -.

Les dangers de l’obsession de souveraineté et les risques d’un conflit militaire.

La réflexion, objet de quelques grands malentendus dus à la mauvaise interprétation du titre, ne spéculait pas sur un affrontement militaire brutal et direct, mais théorisait la nature multiple des conflits modernes pouvant prendre la forme d’une guerre économique, d’intrusions informatiques, d’opérations d’espionnage, de manœuvres de désinformation ou même de prises de participations financières dans les sociétés occidentales.

Autant d’opérations obliques, souterraines, sur les arrières ou de conquête des esprits, que la Chine déploie depuis des lustres, en se conformant à l’enseignement de Sun Zi pour qui le meilleur général est celui qui remporte la victoire sans combattre.

Sur ce thème des stratégies obliques évitant l’affrontement direct, l’interview récent du Général à la retraite Qiao Liang, l’un des auteurs de la « la Guerre hors limites » qui précisément prônait une stratégie asymétrique où l’affrontement armé ne tient pas le haut du pavé, mérite attention.

Répondant à des journalistes du magazine chinois Bauhinia édité à Hong Kong, alors même que le CICIR évoquait clairement le risque de conflit direct, analysant longuement les faiblesses de l’Amérique, certes championne des hautes technologies mais gravement désindustrialisée, Qiao Liang met en garde contre le risque de se laisser aller à relever le défi d’une guerre militaire ouverte contre l’Amérique. « 我们不应该跟着美国的节奏跳舞 – Nous n’avons pas à danser au rythme des Américains ».

Le message est ambigu, mais résonne tout de même comme une invitation adressée au Parti à ne pas se détourner de son objectif de renaissance nationale « fuxing 复兴 » [7] par l’obsession de souveraineté dont la question taïwanaise est le symbole emblématique. « La renaissance de la Chine, dit-il, de doit pas être stoppée par un conflit militaire 中国的复兴虽未必会被此一战打断 ».

Pour Qiao Liang, le moment d’un affrontement militaire n’est pas venu. Et les risques liés à un engagement armé direct trop importants. « La renaissance nationale ne se résume pas à la question de Taïwan. Elle n’en est même pas le point essentiel 台湾问题并非我复兴大业的全部内容,甚至连主要内容都谈不上 ».

« Le point clé de la grande cause de renaissance nationale est le bonheur des 1,4 milliards de Chinois. 复兴大业的主要内涵是十四亿人的幸福生活 » (…) « Tout le reste doit céder le pas à cet objectif, y compris la solution de la question de Taïwan 一切都必须给这一大业让路,包括台湾问题的解决. »

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L’interview, dont la première partie est une longue description des fragilités de la puissance américaine, ne manque pas de critiquer le « Taïwan Act » (lire : Chine – Taïwan – Etats-Unis, sérieux orages en vue.) et ses provocations, tout en s’interrogeant sur la détermination des Américains à se porter au secours de l’Île en cas de conflit.

En même temps, Qiao qui n’est pas un pacifiste, mais considère que le risque d’une déclaration d’indépendance par Taïwan est faible, prend ses distances par rapport aux empressements prônant une solution militaire urgente qui, dit-il, pourrait priver la génération actuelle de la fierté du retour de puissance stratégique globale de la Chine.

Si on compare son discours doutant de l’usage de la force et prônant la patience, à la solennité de la mise en scène militariste de Xi Jinping à l’attention des Taïwanais, le 2 janvier 2019 (lire : Les défis de l’obsession réunificatrice.) à l’occasion du 40e anniversaire de la proposition « Un pays 2 systèmes » par Deng Xiaoping, on ne peut que constater une divergence.

Note(s) :

[1Selon le magazine Caixin du 8 mai, au cours des trois derniers mois, les importations de soja américain ont doublé et celles de porc étaient en hausse. Pour autant, compte tenu de la chute des prix et de la baisse de la demande chinoise, Pékin aura du mal à tenir ses engagements d’achat de gaz et de pétrole américains.

[2Le déficit est passé de 79,97 à 53,89 Mds de $, comparé à la même période de 2019, soit, en glissement annuel, une estimation du surplus chinois en 2020 de 215 Mds de $ (à ce rythme il s’agit d’une contraction de 130 Mds de $ en glissement annuel, contredisant les commentaires selon lesquels le déficit commercial américain augmenterait).

[3Né au milieu des années 90, le concept était destiné à rassurer les États-Unis et l’Occident sur les intentions stratégiques de Pékin et éloigner le spectre de la menace chinoise. Prolongeant la pensée de Deng Xiaoping qui prônait la discrétion stratégique, il a été popularisé sous la présidence de Hu Jintao (2002 - 2012).

[4Même après la censure par la Chine d’un rapport de l’UE ayant critiqué la gestion par Pékin du départ de l’épidémie (lire L’insupportable pesanteur de la normalisation politique et du mensonge d’État.) les ambassadeurs des États membres et le représentant de l’UE en Chine ont, le 6 mai, tenu à marquer l’anniversaire des relations diplomatiques en cosignant un article dans le China Daily.

A la demande des Européens soucieux de leur part de marché en Chine, le bilan des relations Chine – Europe ainsi analysé n’évoquait que la face positive de l’histoire. Encore le texte a t-il été une fois encore censuré par le Parti qui fit supprimer la mention où les auteurs du texte disaient « grandement regretter » que Bruxelles ait accepté de se plier à la censure du régime.

[5Présence de 1000 compagnies et de 3 banques chinoises, dont ICBC et Bank of China - et prise de contrôle du terminal de Kumport à 50 km à l’ouest d’Istanbul par COSCO pour un total de 2,8 Mds d’investissements prévus au total.

[6Selon la Banque Mondiale, les pays les plus touchés sont l’Éthiopie, le Mozambique, le Tchad, la RCA, le Cameroun, le Sud Soudan, le Zimbabwe, et l’Angola. L’excès d’endettement à la Chine créant une dépendance politique attise les oppositions internes, facteurs d’instabilité.

[7Le concept de renaissance qui croise celui du rêve chinois traverse l’histoire de la pensée chinoise depuis Confucius. Son ressort est à la fois moral, culturel, social et économique. Aujourd’hui, le nationalisme y ajoute la puissance et la capacité d’influence globale, contre celle de l’Occident.

 

 

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