Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Editorial
Le Journal de Fang Fang. Documentaire et brûlot politique
Le 9 septembre est paru en France aux éditions Stock, la traduction française du journal tenu pendant le confinement à Wuhan par l’écrivaine Fang Fang 方方, 65 ans, présidente de l’association des écrivains du Hubei depuis 2007.
Le livre « Wuhan ville close. Journal » [1] est d’abord un documentaire passionnant, devenu un phénomène mondial de l’édition, dont la puissance est soulignée par Brigitte Duzan (lire : Wuhan, ville close : comment le Journal de Fang Fang passe à la postérité).
La chronique de 60 feuillets, écrits au jour le jour du 25 janvier au 22 mars 2020 aussitôt lus par 481 000 « followers » sur le compte Weibo puis sur WeChat 微信公众号 qui devinrent bientôt des millions, raconte, de l’intérieur, une quarantaine sanitaire massive et brutale commencée dans le drame d’hôpitaux débordés. Renforcé plusieurs fois, le confinement de la province aura au total duré 76 jours.
L’ouvrage que les éditeurs occidentaux, d’abord anglais et allemands et maintenant français en ont tiré, jalonne la réalité crue du début de la pandémie mondiale au milieu des dysfonctionnements de l’appareil politique qu’aujourd’hui le discours officiel passe sous silence.
Lire le § « Blessures » de notre article du 3 avril : Les embarras du mensonge et la recherche d’une rédemption.
Les commentaires au jour le jour furent d’abord ceux de la colère, née du contraste entre le dévouement des soignants et l’inertie punitive de la machine politique qui, non seulement a attendu trois semaines avant d’alerter le public, mais a encore poussé le cynisme jusqu’à sermonner sept lanceurs d’alerte dont l’un d’entre eux, l’ophtalmologue Li Wenliang 李文亮, est décédé du virus le 7 février.
Puis, au fil des billets, écrit Brigitte Duzan, « la colère initiale est retombée pour faire place à la lassitude, à l’angoisse et aux questionnements, tandis que Fang Fang rapportait l’épuisement des soignants, le sort des personnes fragiles, des vieux, des migrants empêchés de rentrer chez eux, et de ceux qui n’eurent pas accès aux hôpitaux surchargés ». Des familles entières furent contaminées et parfois toutes entières décimées.
« Wuhan vit aujourd’hui une catastrophe. Qu’est-ce qu’une catastrophe ? » (武汉现在是在灾难之中. 灾难是什么 ?). La catastrophe, ce sont les registres de décès… La catastrophe, ce sont des cadavres fourrés dans des sacs mortuaires…. La catastrophe, ce n’est pas d’avoir un mort chez soi, c’est d’avoir sa famille entière anéantie en quelques jours… ».
La publication quotidienne du journal était aussi attendue à l’étranger où la pandémie que certains croyaient une grippe anodine, prit, trois mois après Wuhan, une virulence insistante et meurtrière en Italie, avant de se propager dans le reste de l’Europe et dans le monde.
La chronique exprime aussi l’obsession de ne pas laisser le temps effacer le malheur et l’oubli subjuguer les mémoires. « Ne pas oublier ! C’est le titre du feuillet du 2 mars : pour que nos descendants sachent ce que nous avons vécu à Wuhan (让后人知道, 武汉人经历过什么) ».
Mais ce n’est pas tout. L’autre intérêt du journal est le contraste avec lequel la nouvelle de la publication a été reçue en Chine et en Occident.
Après les traductions en Anglais et en Allemand en avril, alors qu’en Chine s’enflamma un âpre débat entre les critiques et les défenseurs de Fang Fang , la ferveur occidentale a globalement salué le journal pour avoir mis à jour les problèmes systémiques d’un régime autocrate ayant caché à sa population la virulence de la maladie. En même temps, cédant à la tendance au battage promotionnel, les éditeurs occidentaux s’éloignèrent de la vérité des faits en présentant le journal comme un document entièrement rescapé de la censure politique du régime.
De l’observation des faits au forum politique.
En Chine en revanche, les réactions dont la spontanéité fut perturbée par la censure et l’emprise de la propagande nationaliste de l’actuelle équipe dirigeante, ne furent pas uniformément homogènes. Sur le net, il y eut certes une forte vague hostile allant jusqu’à qualifier Fang Fang de « traîtresse » et « d’opportuniste profiteuse au détriment de l’intérêt du pays ».
Mais les réseaux sociaux s’enflammèrent aussi au secours de la « blogueuse ». Quand elle-même riposta vigoureusement aux attaques qu’elle qualifia « d’ultragauches 极左 » et de « réactionnaires 老革命 », un afflux appréciable de soutiens vint à sa rescousse.
Fin mai, le nombre des messages échangés avec l’hashtag #« journal de Fang Fang » dépassait les 360 millions. Certains avaient la tonalité radicale et insultante de l’époque de la révolution culturelle, d’autres prirent la défense de Fang Fang, tandis que la censure prise de court par sa popularité, hésitait entre l’occultation et le laisser-faire partiel ou total.
Ironisant sur le désarroi des censeurs, Fang Fang qui, décidément ne mâchait pas ses mots, tira une dernière salve dans son ultime billet du 22 mars, révélant qu’elle avait été invitée à se rapprocher de l’association des citoyens de Wuhan « afin de prouver qu’elle n’était pas un valet – “un chien“ dans le texte - de l’Amérique - 请你“去参与武汉市民联署, 证明你不是一条美狗 ».
Lire en Chinois le dernier billet de Fang Fang, publié le 25 mars par le magazine Caixin qui, lui aussi mena un courageux travail d’enquête, sous le titre « 作家方方 : 那美好的仗我已经打过了 (终篇) - « La chroniqueuse Fang Fang, : “Ainsi s’achève ma belle bataille“ (dernier feuillet).
La conclusion de cette dernière chronique était un appel à la responsabilité et à l’exigence de mémoire.
« Si nous abandonnons le sens des responsabilités ; si nous oublions cette période, alors laissez-moi vous dire vous, les habitants de Wuhan ne serez pas seulement accablés par le souvenir du désastre, mais également par la honte 如果我们放弃追责, 如果我们将这一段日子遗忘 都不记得了, 那么, 我想说 : 武汉人, 你们背负的不仅仅是灾难, 你们还将背负耻辱 – ».
En même temps, Fang Fang tirait à boulets rouges sur la pensée radicale d’extrême gauche « un désastre pour la Chine 极左就是中国祸国殃民式的存在 ! qui provoquera l’échec des réformes 改革必定失败 et fera que le pays n’aura pas d’avenir. 中国没有未来 ».
++++
Contre les autocrates et les réactionnaires.
La « pensée unique autocrate » et « l’extrême gauche » Fang Fang y fut confrontée au moins à deux reprises pendant le confinement de Wuhan. Elle y répondit vertement. Le 7 mars d’abord quand les dirigeants de Wuhan demandèrent aux habitants de la ville de leur exprimer leur gratitude « 感恩 ».
Fang Fang qui trouva l’idée bizarre, exprima la colère des citoyens de la ville. « Si l’épidémie est en voie d’être sous contrôle » dit-elle, « c’est le gouvernement qui devrait être reconnaissant et non pas l’inverse. »
« Il devrait rendre grâce d’abord aux milliers de victimes, à tous ceux qui ont perdu des êtres chers et n’ont même pas encore pu leur faire de funérailles ; il devrait remercier tous les médecins et le personnel de santé qui se sont dépensés sans compter, et tous les bénévoles qui les ont aidés. »
« S’il vous plaît, Messieurs les gouvernants, abandonnez votre arrogance et remerciez humblement vos maîtres, les millions de personnes à Wuhan. - 政府, 请你们收起傲慢, 谦卑地向你们的主人----以百万而计的武汉人民感恩. »
Et cette lancinante suite de questions qui aujourd’hui n’ont toujours pas de réponses : « Qui a perdu du temps ? 是谁误了时间 ? Qui a décidé de cacher la vérité au peuple ? 是谁决定不将疫情真相告知民众 ? Qui a menti pour sauver la face ? 是谁为了面子上的光鲜, 欺上瞒下 ? Qui a sacrifié la vie de la population aux considérations politiques ? 是谁把人民的生死置于政治正确之后 ? Combien sont-ils à être responsables du désastre ? 是多少个人, 多少双手, 导致了这场灾难.
Dix jours plus tard, le 18 mars Fang Fang eut à faire face à l’extrême gauche quand une lettre publique anonyme fabriquée par le pouvoir, présentée comme celle d’un « Lycéen à sa tante Fang Fang » dénonçait à mots couverts la traitrise de la blogueuse de Wuhan.
La stratégie de riposte choisie par le régime fut la mise en scène d’une réaction populaire factice. Elle répondait à la nécessité d’une situation où la popularité de Fang Fang était telle que les autorités hésitèrent à la censurer [2] comme elles le firent pour d’autres lanceurs d’alerte tels Chen Qiushi ou Fang Bin, purement et simplement éliminés du paysage.
Dans sa lettre, le lycéen anonyme « faussement naïf » dit Brigitte Duzan, reprochait à sa tante de décourager la population et de se ranger du côté des Occidentaux ennemis de la Chine en pleine bataille avec l’Amérique.
Réactive, Fang Fang publia le jour même une riposte dont la teneur renvoyait à sa propre expérience d’une pensée enfermée dans l’idéologie férocement figée et univoque de la révolution culturelle qui réfutait la pensée indépendante et le libre arbitre. Lire : Fang Fang : « Réponse à la Lettre d’un lycéen à sa tante Fang Fang ».
Dénoncer le mensonge. Éloigner le spectre de la révolution culturelle.
Son billet relevait d’abord que « la ficelle » d’un texte spontané signé par un jeune de 16 ans était trop grosse pour être crédible. « Évidemment la lettre n’a pas été écrite par un lycéen de 16 ans. Elle a tout l’air d’être l’œuvre d’un homme de 50 ans qui se tire dans le pied 更像一个五十来岁的抠脚大汉的作品. Mais je vais tout de même lui répondre. ».
La suite montra la grande habilité de Fang Fang dont la culture littéraire et politique exhuma ses propres étonnements de militante face à une pensée contraire, alors qu’elle-même durant la révolution culturelle était soumise au matraquage de la propagande à viseur unique.
Pour sa réplique, elle choisit en effet la référence de la pensée iconoclaste de Bai Hua 白桦. Très connu en Chine, l’homme qui alla courageusement à contre-courant du Maoïsme, ne pouvait pas laisser indifférent l’appareil qui se targue de réformisme.
« Poète, romancier, dramaturge et essayiste, condamné comme “droitier “ en 1958, Bai Hua a été réduit au silence pendant près de vingt ans, avec un bref intermède au début des années 1960. Reprenant la parole après la mort de Mao, il a participé aux débuts de “la littérature des cicatrices“ » [3].
Fang Fang raconte qu’en 1967, au lancement de la révolution culturelle, alors qu’elle-même n’avait que 12 ans, un poème de Bai Hua intitulé « Distribuer les tracts en bravant les lances - 迎着铁矛散发的传单 » qui commençait par « Moi aussi j’ai eu une jeunesse comme vous - 我也有过你们这样的青春 », lui avait fait une forte impression.
La suite de la réponse met en garde contre la pensée unique et l’intoxication ; elle fait l’apologie des questionnements et de l’exigence de penser contre soi-même, seules sources possibles, dit-elle en substance, de la connaissance et par conséquent de l‘action juste.
Au moment même où l’appareil se crispe sérieusement - c’est encore une autre habilité de Fang Fang - la fin du billet célèbre l’ouverture politique du pays qui lui permit de réussir l’examen du Gaokao et d’entrer à l’Université de Wuhan, « la plus belle de Chine ». 中国最美丽的武汉大学.
A côté de la richesse documentaire qui est peut-être aussi la chronique de la naissance d’une authentique dissidente ayant rallié le soutien massif du peuple, l’autre intérêt de la publication du journal est le contraste avec lequel il a été reçu en Chine et en Occident.
Après les traductions en anglais et en allemand publiées en avril, la ferveur occidentale a globalement salué Fang Fang pour avoir mis à jour les problèmes systémiques d’un régime autocrate ayant caché à sa population la virulence de la maladie.
++++
Raidissement nationaliste.
En Chine les réactions à la nouvelle des traductions ne furent pas uniformément homogènes. Sur le net, il y eut certes une forte vague hostile allant jusqu’à qualifier Fang Fang de « traîtresse » et « d’opportuniste profiteuse au détriment de l’intérêt du pays ».
Mais les réseaux sociaux s’enflammèrent aussi au secours de la « blogueuse ». Fang Fang elle-même riposta vigoureusement aux attaques qu’elle qualifia « d’ultragauches 极左 » et de « réactionnaires 老革命 », un afflux appréciable de soutiens vint à sa rescousse. Fin mai, le nombre des messages échangés avec l’hashtag « journal de Fang Fang » dépassait les 360 millions.
Wang Wenting, doctorante rattachée à l’EHSS propose un décryptage soigneusement fouillé de l’impact politique du livre en Chine, y compris en analysant le contrecoup des réactions occidentales sur l’opinion chinoise.
L’auteur souligne d’emblée la portée de l’événement inédit ayant par une « puissance de feu maximale sur quatre plateformes numérique » [4] subjugué la censure débordée par l’engouement de la population.
Avec rigueur, elle analyse les réactions chinoises à partir de trois mots-clés leitmotiv des réactions chinoises « extrême-gauchiste », « nationaliste » et « patriotique ». Les premières s’attaquèrent aux sous-titres et au commentaires des éditeurs. Aux États-Unis, Harper Collins (Rupert Murdoch) célèbre « la critique des problèmes politiques systémiques de l’autoritarisme chinois. ».
En Allemagne, plus agressif, Hoffmann und Campe qualifiait le journal de « témoignage unique de l’origine de cette catastrophe qui s’est propagée rapidement à travers le monde » et dénonce un « système perfide d’intimidation de dissimulation par un parti apparemment omnipotent mais confronté à la résistance déterminée des gens ordinaires ».
Immédiatement, les réseaux sociaux âprement contrôlés par l’appareil qui s’offusquèrent de la présentation biaisée des faits, furent assez généralement hostiles.
Déjà rangée dans la catégorie des « traitres », Fang Fang est blâmée pour transformer les faits, étaler de manière impudique la misère, manquer d’objectivité, pour n’insister que sur les côtés sombres de la réalité et pour créer des controverses au pire moment. Portant la polémique sur le terrain politique, un colonel à la retraite de 69 ans, l’accuse de « défier » le parti.
Le 25 mars, alors que Fang Fang avait mis fin à sa chronique, Zhang Hongliang 张宏良, 65 ans, universitaire à Pékin tenta une attaque décisive en appelant à dénoncer la classe politique ayant favorisé l’émergence du phénomène Fang Fang. Il manqua sa cible et ses appels eurent peu d’échos sur Weibo.
En revanche, alors que Fang Fang ripostait pied à pied contre les gauchistes 极 左 et les réactionnaires 老革命, le 27 mars ses appuis se manifestèrent par la publication sur les réseaux sociaux d’une chronique intitulée le « relais du journal de Fang Fang - 方方日记接力- », avec témoignages individuels de terrain confortant ses billets.
Mais il reste que la tonalité des présentations éditoriales révulsa la fierté chinoise en Chine et à l’étranger. A Wuhan les « jeunes bénévoles de Wuhan » dénoncèrent les humiliations malintentionnées des éditeurs occidentaux.
Le 12 avril Zhang Yiwu professeur à Beida prenait directement à parti Fang Fang sur Weibo « Pourquoi l’éditeur allemand écrit-il – Das verbotene Tagebuch - Journal interdit, alors que c’est faux ? (…) Pourquoi laissez-vous publier un tel titre sur la couverture de votre livre ? ».
Hu Xijin 胡锡进, 60 ans, ancien de Tiananmen, éditeur du Global Times 环球时报, surgeon du Quotidien du Peuple avait d’abord défendu la nécessité de « laisser s’exprimer le récit de la misère et de la souffrance qui ne devait pas être étouffé par le grandiose récit patriotique ».
Mais le 8 avril, il changea d’avis à la lecture des présentations éditoriales. « La publication précipitée aux États-Unis et dans les autres pays occidentaux sera exploitée contre la Chine ». Fang Fang qui promettait de reverser ses revenus à des œuvres de charité fut contrainte de réagir en obligeant les éditeurs à modifier leurs textes de promotion.
A la mi-avril, un article du New-York Times qui s’était emparé de la polémique surgie en Chine sur le thème de la « liberté d’expression bafouée par le nationalisme », redonna une énergie à la controverse et aux insultes dont Fang Fang devint de plus en plus la cible. Sur Weibo un internaute se plaignit d’être accusé de « gauchiste » par Fang Fang et de nationaliste réactionnaire par le New-York Times.
En riposte, le camp des appuis à Fang Fang resta mobilisé. Parmi eux des « anciens » mirent en garde contre le retour des affres de la révolution culturelle, tandis que les plus jeunes louaient la liberté d’expression. Le relais du journal de Fang Fang devint un forum à grand succès opposant les militants des deux camps.
Polémique française.
Le 22 avril, la controverse atteignit enfin la France quand l’éditeur annonça la sortie du journal pour septembre 2020, faisant lui aussi une promotion accrocheuse évoquant la contre vérité « d’un témoignage censuré en Chine », qu’il fit néanmoins figurer dans le dossier de presse.
Enfin, début mai, la polémique se prit les pieds dans l’affaire de « la blogueuse française du confinement » Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt qui, depuis la mi-mars tenait dans Le Monde un journal du confinement. Rédigée à partir de sa confortable maison de campagne en Normandie, la prose à l’eau de rose à prétention romantique tapait largement à côté de la plaque.
Alors que les lecteurs le critiquaient vertement, le blog de la franco-marocaine fut brutalement fermé le 3 avril. Aussitôt la mouvance nationaliste chinoise dont le carburant est la critique acerbe de l’Occident qu’elle accuse de partialité quand il dénigre la Chine, donna de la voix pour assimiler l’arrêt du Blog de Leila Slimani à une censure brutale - 封杀 fengsha -, sur le thème « les Français qui donnent des leçons de liberté d’expression ne se gênent pas pour fermer la bouche des critiques ».
Le 3 mai, un site internet individuel hébergé par le forum Diba 帝吧 ignorant que l’arrêt de la publication des feuillets de Leila Slimani n’avait rien à voir avec une censure politique, mettait en ligne un billet dont, en substance, la conclusion invitait les adeptes chinois de la liberté à aller voir la démocratie chez ceux qui donnent des leçons.
++++
Une radiographie des relations entre le pouvoir et le peuple.
Plus largement, l’épisode des 60 billets de commentaires quotidiens par Fang Fang durant la crise épidémique de Wuhan, leur publication dans un livre en Occident à partir d’avril 2020 et l’avalanche des commentaires chinois et étrangers sont une saisissante radiographie des relations du pouvoir chinois avec son peuple.
En même temps, la séquence souligne deux réalités. La première est la persistance de l’ancestrale méfiance du peuple à l’égard du pouvoir central dont le meilleur exemple fut peut-être la réaction de la population de Wuhan lors de la visite de Sun Chunlan 孙春兰, 70 ans, n°12 et seule femme du Bureau Politique.
Envoyée en pleine crise virale dans la capitale du Hubei où elle a représenté Pékin jusqu’à la fin de la crise, le 27 avril, elle y fut accueillie le 5 mars par les cris de la population aux fenêtres qui l’accusaient elle et le système de mentir et de travestir la réalité. « 都是假的 –tout est faux ».
Au-dessus des invectives lancées dans l’émotion d’une catastrophe provoquée par l’inertie initiale de l’appareil planent toujours, fond de tableau du déficit de confiance qui, en ces temps de grande crise globale n’épargne que peu de pays, les interrogations lancées par Fang Fang comme un pavé dans la mare, deux jours après l’arrivée à) Wuhan de Sun Chulan.
Répétons les, car en dépit de la propagande, elles constituent l’insistant symptôme de l’érosion de la confiance, principale hantise du pouvoir : « Qui a perdu du temps ? Qui a décidé de cacher la vérité au peuple ? Qui a menti pour sauver la face ? Qui a sacrifié la vie de la population aux considérations politiques ? Combien sont-ils à être responsables du désastre ?
Pour autant, et il s’agit de la deuxième réalité révélée par les réactions chinoises à la publication en Occident du journal de Fang Fang, l’arrière-plan nationaliste de méfiance à l’égard de l’Occident et de solidarité patriotique réagit avec véhémence quand la Chine est critiquée de l’extérieur.
Au passage il faut reconnaître que l’obsession vénale des éditeurs qui n’hésitèrent pas à exagérer de manière caricaturale la censure dont Fang Fang fut seulement épisodiquement victime, donne une image peu flatteuse de l’objectivité occidentale venant pourtant de cercles qui se targuent de jugements impartiaux.
Enfin, s’il est vrai que, souvent, l’exaltation cocardière est orchestrée par la propagande, on aurait tort de croire qu’elle n’est jamais spontanée. Fang Fang, résolument appuyée à une conception réformiste de la politique, dénonça souvent l’ultragauche et le radicalisme conservateur, principaux obstacles aux progrès de la Chine vers la modernité politique.
De ce point de vue, son jugement rejoint celui de Madame Zi Zhongyun, 90 ans, politiquement intouchable, historienne et sociologue, ancienne spécialiste des études américaines à l’Académie des Sciences Sociales, le plus puissant centre de recherche du pays, qui récemment stigmatisait l’agressivité internationale de Pékin.
« J’affirme sans aucun doute, que tant que les activités et la pensée renvoyant à la révolte xénophobe des Boxers recevront la caution officielle du pouvoir en l’assimilant à du patriotisme, et aussi longtemps que, génération après génération, nos compatriotes chinois seront éduqués dans cette mentalité, de “Loup guerrier“, il sera impossible pour la Chine de prendre sa place parmi les nations civilisées modernes du monde. »
*
Si on prend la peine de mettre en perspective les actuelles crispations nationalistes de la mandature de Xi Jinping qui s’accompagnent d’une sévère mise au pas de la société chinoise on voit émerger une constante qui, depuis le XIXe siècle, calibre les relations de la Chine avec l’Occident.
Le fond de tableau balance entre les tenants du compromis y compris avec les valeurs essentielles de la démocratie et ceux partisans de la méfiance pouvant se dilater en agressivité hostile, au nom de la défense de valeurs culturelles rivales. Le monde moderne introduit cependant une différence de taille.
Aujourd’hui le débat surgit au moment où la démocratie qui, au milieu du XIXe siècle inspirait une partie des élites chinoises de premier plan comme Kang Youwei et Liang Qichao [5] a perdu sa force d’attraction. Le système politique hérité des Grecs et des Lumières qui fonde la marche des pays occidentaux est même devenu la cible de la politique étrangère chinoise.
Appuyée aux succès du développement accéléré depuis 40 ans, l’actuelle équipe au pouvoir propose depuis 2012 le modèle concurrent des « caractéristiques chinoises ». Un des intérêts du Blog de Fang Fang est qu’il rappelle quelques réalités du monde moderne puissamment interconnecté que la propagande et la censure ne peuvent occulter.
En un mot comme en mille, ses billets dessinent une évolution générale où le droit des individus et la confiance qu’ils accordent aux élites jouent un rôle déterminant.
A écouter : l’émission de France Culture : « La dissidence à l’age des virus.
Note(s) :
[1] Le titre de l’édition publiée en mai en chinois aux États-Unis est « 方方武汉日记 : 在一座被封锁的城市, 记录不安和愤怒 (Fang Fang, le journal d’une ville fermée, chronique de l’angoisse et de la colère »). Le titre de l’édition française est « Wuhan, ville close. Journal, avec le sous-titre : « Pour que nos descendants sachent ce qu’il s’est vraiment passé à Wuhan » trad. Frédéric Dalléas et Geneviève Imbot-Bichet, Stock La Cosmopolite, septembre 2020, 399 p.
[2] Ce qui, en plus de sa popularité extrême, rendait la censure pure et simple plus délicate, c’est que Fang Fang écrivait depuis l’estrade publique de sa position, en réalité fonctionnarisée, de présidente de l’association des écrivains du Hubei.
Ajoutons que si le tableau décrit par elle de la situation à Wuhan en février - mars, était, par moments, apocalyptique, ponctué par des récits de familles déchirées, d’enfants soudain orphelins et de malades angoissés errant dans la ville, alors que les cadavres s’accumulaient aux portes de l’hôpital central, Fang Fang dont il faut cependant souligner le courage, a pris soin de remercier les soignants pour leur dévouement tout en laissant planer l’ambiguïté sur le niveau où elle situait les responsabilités réelles du ratage de la gestion sanitaire.
Par contrecoup la faute officielle retomba sur les pouvoirs locaux pris entre les feux croisés de la vindicte populaire et ceux de Pékin qui en fit des boucs émissaires. Lire : Covid-19 : La démocratie, l’efficacité politique et l’attente des peuples.
[3] Le mouvement 伤痕文学 (Shangwen wenxue), dit « des cicatrices » apparu à la fin des année 70, après la mort de Mao, fut un exutoire libératoire. Après la censure maoïste il exprima avec un cruel et brutal réalisme les traumatismes des campagnes maoïstes, commencées par le cynisme machiavélique des « cent fleurs » suivi par la féroce répression contre les intellectuels, le grand bond en avant et la révolution culturelle.
[4] Weibo (480 000 « followers » d’emblée ) ; WeChat 微信公众号 à travers le compte d’un self-media tenu par une amie romancière de Fang Fang installée aux Etats-Unis ; Jinri Toutiao 今日头条 ; Blog du magazine Caixin créé par Hu Shuli et connu pour ses reportages d’investigation audacieux et son positionnement politique libéral ; (lire : Hu Shuli, le Brexit, la démocratie et la Chine et Trois personnalités en vue, dont on parle beaucoup en Chine.
[5] La pensée complexe de Kang Youwei a inspiré Mao qui, lui-même, luttant contre Tchang Kai-chek, prônait la « démocratie » avant de devenir un démiurge tyrannique.
S’inspirant du Bouddhisme et du Taoïsme qui influencèrent sa conception sociale proche du communisme et d’une vision eugénique de l’humanité, Kang n’était pas exactement « démocratique » au sens où nous l’entendons aujourd’hui.
Mais, prônant avec Liang Qichao un modèle politique qui pouvait s’apparenter à une démocratie constitutionnelle mâtinée de démocratie directe et de philosophie chinoise, il incarnait une contestation du pouvoir central.
• À lire dans la même rubrique
A Pékin, Xi Jinping impérial accueille avec placidité les vanités et la quête d’amitié de D. Trump
[17 mai 2026] • François Danjou
En Chine, Cheng Li-wun, accuse Lai Qing De de fomenter la guerre et célèbre la paix « d’Une seule Chine » prônée par Xi Jinping
[15 avril 2026] • François Danjou • 2
La diplomatie de conciliation des contraires à l’épreuve de la guerre en Iran
[30 mars 2026] • François Danjou
Chine – Iran. Contre l’Occident, l’alliance de l’agnostique et du martyr
[5 mars 2026] • François Danjou
Le durcissement anti-occidental et les risques du Cheval de Feu
[19 février 2026] • François Danjou