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›› Editorial

Le Journal de Fang Fang. Documentaire et brûlot politique

Les 60 feuillets publiés entre le 25 janvier et le 22 mars par la romancière Fang Fang – de son nom de naissance 汪芳 (Wang Fang)- auteur de 80 nouvelles et essais dont Une vue splendide 1995 – Picquier - ; Soleil et crépuscule 1999 – Stock - ; Début fatal – 2001 – Stock - Les funérailles molles – 2019 – Asiathèque ; Wuhan, ville close – 2020 - Stock), récompensée par le Prix Lu Xun, sont un des rares documentaires vus de l’intérieur du confinement de Wuhan au moment du déclenchement de l’épidémie.

Au fil des mises en ligne quotidiennes, le documentaire qui ne fut censuré que de manière épisodique, est devenu le sujet de commentaires politiques foisonnants. A l’annonce de sa publication à partir d’avril en anglais et en allemand, puis en français, début septembre, les polémiques furent marquées par un net contraste entre les commentaires chinois et ceux des médias et des éditeurs occidentaux.

Au total, les effervescences critiques ou laudatives autour du Blog puis du livre offrent une vue saisissante des tendances politiques de la Chine en cette fin d’année 2020. Elles éclairent aussi un important hiatus entre la manière dont l’Occident voit la situation chinoise et la complexité des joutes politiques internes.


*

Le 9 septembre est paru en France aux éditions Stock, la traduction française du journal tenu pendant le confinement à Wuhan par l’écrivaine Fang Fang 方方, 65 ans, présidente de l’association des écrivains du Hubei depuis 2007.

Le livre « Wuhan ville close. Journal » [1] est d’abord un documentaire passionnant, devenu un phénomène mondial de l’édition, dont la puissance est soulignée par Brigitte Duzan (lire : Wuhan, ville close : comment le Journal de Fang Fang passe à la postérité).

La chronique de 60 feuillets, écrits au jour le jour du 25 janvier au 22 mars 2020 aussitôt lus par 481 000 « followers » sur le compte Weibo puis sur WeChat 微信公众号 qui devinrent bientôt des millions, raconte, de l’intérieur, une quarantaine sanitaire massive et brutale commencée dans le drame d’hôpitaux débordés. Renforcé plusieurs fois, le confinement de la province aura au total duré 76 jours.

L’ouvrage que les éditeurs occidentaux, d’abord anglais et allemands et maintenant français en ont tiré, jalonne la réalité crue du début de la pandémie mondiale au milieu des dysfonctionnements de l’appareil politique qu’aujourd’hui le discours officiel passe sous silence.

Lire le § « Blessures » de notre article du 3 avril : Les embarras du mensonge et la recherche d’une rédemption.

Les commentaires au jour le jour furent d’abord ceux de la colère, née du contraste entre le dévouement des soignants et l’inertie punitive de la machine politique qui, non seulement a attendu trois semaines avant d’alerter le public, mais a encore poussé le cynisme jusqu’à sermonner sept lanceurs d’alerte dont l’un d’entre eux, l’ophtalmologue Li Wenliang 李文亮, est décédé du virus le 7 février.

Puis, au fil des billets, écrit Brigitte Duzan, « la colère initiale est retombée pour faire place à la lassitude, à l’angoisse et aux questionnements, tandis que Fang Fang rapportait l’épuisement des soignants, le sort des personnes fragiles, des vieux, des migrants empêchés de rentrer chez eux, et de ceux qui n’eurent pas accès aux hôpitaux surchargés ». Des familles entières furent contaminées et parfois toutes entières décimées.

« Wuhan vit aujourd’hui une catastrophe. Qu’est-ce qu’une catastrophe ? » (武汉现在是在灾难之中. 灾难是什么 ?). La catastrophe, ce sont les registres de décès… La catastrophe, ce sont des cadavres fourrés dans des sacs mortuaires…. La catastrophe, ce n’est pas d’avoir un mort chez soi, c’est d’avoir sa famille entière anéantie en quelques jours… ».

La publication quotidienne du journal était aussi attendue à l’étranger où la pandémie que certains croyaient une grippe anodine, prit, trois mois après Wuhan, une virulence insistante et meurtrière en Italie, avant de se propager dans le reste de l’Europe et dans le monde.

La chronique exprime aussi l’obsession de ne pas laisser le temps effacer le malheur et l’oubli subjuguer les mémoires. « Ne pas oublier ! C’est le titre du feuillet du 2 mars : pour que nos descendants sachent ce que nous avons vécu à Wuhan (让后人知道, 武汉人经历过什么) ».

Mais ce n’est pas tout. L’autre intérêt du journal est le contraste avec lequel la nouvelle de la publication a été reçue en Chine et en Occident.

Après les traductions en Anglais et en Allemand en avril, alors qu’en Chine s’enflamma un âpre débat entre les critiques et les défenseurs de Fang Fang , la ferveur occidentale a globalement salué le journal pour avoir mis à jour les problèmes systémiques d’un régime autocrate ayant caché à sa population la virulence de la maladie.

En même temps, cédant à la tendance au battage promotionnel, les éditeurs occidentaux s’éloignèrent de la vérité des faits en présentant le journal comme un document entièrement rescapé de la censure politique du régime.

De l’observation des faits au forum politique.

Le ton politique et les arrière-pensées de Fang Fang étaient résumés dans son dernier billet du 22 mars par lequel elle s’adressait à ses concitadins de Wuhan, où elle vit depuis 1957 - elle était alors âgée de 2 ans - : « Si nous abandonnons le sens des responsabilités ; si nous oublions cette période, alors laissez-moi vous dire, vous les habitants de Wuhan ne serez pas seulement accablés par le souvenir du désastre, mais également par la honte ».


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En Chine en revanche, les réactions dont la spontanéité fut perturbée par la censure et l’emprise de la propagande nationaliste de l’actuelle équipe dirigeante, ne furent pas uniformément homogènes. Sur le net, il y eut certes une forte vague hostile allant jusqu’à qualifier Fang Fang de « traîtresse » et « d’opportuniste profiteuse au détriment de l’intérêt du pays ».

Mais les réseaux sociaux s’enflammèrent aussi au secours de la « blogueuse ». Quand elle-même riposta vigoureusement aux attaques qu’elle qualifia « d’ultragauches 极左 » et de « réactionnaires 老革命 », un afflux appréciable de soutiens vint à sa rescousse.

Fin mai, le nombre des messages échangés avec l’hashtag #« journal de Fang Fang » dépassait les 360 millions. Certains avaient la tonalité radicale et insultante de l’époque de la révolution culturelle, d’autres prirent la défense de Fang Fang, tandis que la censure prise de court par sa popularité, hésitait entre l’occultation et le laisser-faire partiel ou total.

Ironisant sur le désarroi des censeurs, Fang Fang qui, décidément ne mâchait pas ses mots, tira une dernière salve dans son ultime billet du 22 mars, révélant qu’elle avait été invitée à se rapprocher de l’association des citoyens de Wuhan « afin de prouver qu’elle n’était pas un valet – “un chien“ dans le texte - de l’Amérique - 请你“去参与武汉市民联署, 证明你不是一条美狗 ».

Lire en Chinois le dernier billet de Fang Fang, publié le 25 mars par le magazine Caixin qui, lui aussi mena un courageux travail d’enquête, sous le titre « 作家方方 : 那美好的仗我已经打过了 (终篇) - « La chroniqueuse Fang Fang, : “Ainsi s’achève ma belle bataille“ (dernier feuillet).

La conclusion de cette dernière chronique était un appel à la responsabilité et à l’exigence de mémoire.

« Si nous abandonnons le sens des responsabilités ; si nous oublions cette période, alors laissez-moi vous dire vous, les habitants de Wuhan ne serez pas seulement accablés par le souvenir du désastre, mais également par la honte 如果我们放弃追责, 如果我们将这一段日子遗忘 都不记得了, 那么, 我想说 : 武汉人, 你们背负的不仅仅是灾难, 你们还将背负耻辱 – ».

En même temps, Fang Fang tirait à boulets rouges sur la pensée radicale d’extrême gauche « un désastre pour la Chine 极左就是中国祸国殃民式的存在 ! qui provoquera l’échec des réformes 改革必定失败 et fera que le pays n’aura pas d’avenir. 中国没有未来 ».

Notes :

[1Le titre de l’édition publiée en mai en chinois aux États-Unis est « 方方武汉日记 : 在一座被封锁的城市, 记录不安和愤怒 (Fang Fang, le journal d’une ville fermée, chronique de l’angoisse et de la colère »). Le titre de l’édition française est « Wuhan, ville close. Journal, avec le sous-titre : « Pour que nos descendants sachent ce qu’il s’est vraiment passé à Wuhan » trad. Frédéric Dalléas et Geneviève Imbot-Bichet, Stock La Cosmopolite, septembre 2020, 399 p.


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