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›› Editorial

Covid-19 : Après les échauffourées contestataires, prudence de l’appareil et signes de retour au pragmatisme

En fin de semaine dernière, la vague de désobéissance civile affrontant la police, attisée par les frustrations de la politique à l’emporte-pièce de « zéro-covid », au milieu d’une nouvelle vague de contaminations [1] a touché de nombreux centres urbains et campus universitaires à Pékin, Shanghai, Shijiazhuang, Zhengzhou, Wuhan, Xi’an, Chengdu, Chongqing, Canton, Lhassa, Urumqi, Hotan et Kashgar.

Deux mois seulement après la pesante mise en scène d’intronisation de Xi Jinping pour un troisième mandat et la nomination d’un bureau politique calibré sans nuance pour conforter son pouvoir, on pouvait entendre les appels à sa démission inédits dans toute l’histoire de la République Populaire de Chine « Xi Jinping Xia Tai 习近平 : 下台 »

Certains répétaient les termes de la banderole que le 13 octobre dernier Peng Lifa 彭 立法 avait accroché au pont autoroutier de Sitong du 3e périphérique Nord, « Nous ne voulons pas de président à vie, nous ne voulons plus de tests covid-19, nous ne voulons pas de dictature, nous voulons la démocratie ».

Pour autant, il est difficile de tirer des conclusions définitives à partir d’événements en cours, même significatifs et largement répandus dans près d’une quinzaine de villes en Chine. Depuis plus de trente ans, les études sur la Chine fourmillent de prédictions catastrophiques qui ne se sont pas réalisées.

En prenant du recul, on voit que l’exécutif, ayant tourné le dos à l’ancestrale subtilité complexe de la pensée chinoise et à quelques jurisprudences élémentaires de pilotage politique de la Chine moderne érigées par Deng Xiaoping, prend le risque de faire entrer le pays dans les eaux mal balisées du chaos « 乱luan » que, depuis la nuit des temps, les élites chinoises craignent le plus.

Du coup, le pari des transgressions brutales de Xi Jinping qui semble à toute force vouloir accélérer le destin de la Chine vers le firmament des puissances mondiales, fait surgir des contrefeux. Leurs racines plongent dans l’alchimie complexe de l’héritage pragmatique de l’après-Mao. On y distingue à la fois la quête de réformes politiques, la crainte très conservatrice de leurs effets déstabilisateurs pour la stabilité du pays et la fierté du retour de puissance.

Observant les effervescences actuelles on se souviendra aussi qu’en 2015, trois années après la nomination de Xi Jinping à la tête de l’appareil lors du 18e Congrès, David Shambaugh, l’un des plus avisés sinologues de la Chine moderne avait commenté le style de gouvernance très abrupt du nouveau n°1 du Parti.

Dans un article du WSJ, il analysait qu’en voulant empêcher que le Parti Communiste chinois subisse le même sort que celui de l’URSS, la stratégie de Xi Jinping de l’étouffement de toute respiration politique, scellant obstinément, au risque de la nécroser, la société au nom de la stabilité, pourrait bien précipiter sa chute tout en affaiblissant la règle du parti unique.

En avril 2015, QC avait publié l’analyse à contre-courant qui prenait le contrepied des dithyrambes sur la « puissance » de l’appareil, Elle était assortie des nuances de certains de ses collègues longuement analysées, avec arguments et contre arguments en p.3 et p.4. A lire : Risques de crise en Chine.

De fait, quand on observe la scène politique depuis quelques années marquée à tous les étages par l’omniprésence invasive du Parti que Xi Jinping n’a cessé de renforcer autour de lui par un retour idéologique à l’essence communiste et la loyauté à sa personne, on voit bien que le socle politique de Xi Jinping et du Parti n’est pas près de s’effondrer. Pour autant, impossible de passer sous silence les signes de craquements. Malgré la censure, ils percent la surface de la propagande de l’appareil.

Depuis 2012, Xi Jinping a obstinément amassé les brutaux ingrédients d’une alchimie du contrôle tous azimuts de moins en moins bien supportée par des larges segments de la société qui vient d’exprimer son exaspération dans de nombreux endroits de Chine.

Enfin, la réalité est que la stratégie de contrôle implacable de la société est l’héritière de la longue histoire de brutalité politique de l’appareil communiste avant et après sa prise de contrôle de la Chine. Aujourd’hui, elle heurte une société dont de vastes segments connectés sont politiquement plus réactifs.

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Une longue histoire de violences politiques.

Qu’on se souvienne du radicalisme extrême de la guerre civile au moment de la conquête maoïste des campagnes par la terreur, rappelé par Lucien Bianco (lire le commentaire de son livre « Les origines de la révolution chinoise – 1919 – 1949  » paru dans « Perspectives chinoises  » en 2008.

Et encore de la répression « anti-droitière  » de 1956 et du brutal écrasement au Tibet des velléités d’indépendance des moines ; de la catastrophe des communes populaires et du Grand Bond en avant (lire 墓碑 mu bei de Yang Jisheng, est paru en Français ; de la très chaotique « Grande révolution culturelle prolétarienne » (lire « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle) qui dura jusqu’à la mort de Mao en 1976. Après la disparition du démiurge, l’ADN de brutalité du Parti a survécu.

Elle s’est exprimée par la répression sans nuance du printemps de Pékin, le 4 juin 1989 et la mise en résidence surveillée des réformateurs et des chefs militaires qui s’opposaient à l’intervention de l’APL sur la place Tian An Men.

Après le décès de Deng Xiaoping en 1997, l’esprit d’entreprise et le sens du commerce des Chinois qu’il avait libérés accélérèrent la montée en puissance socio-économique du pays. En 2001, l’entrée de la Chine dans l’OMC fut un spectaculaire stimulant. Mais aucune ouverture politique n’a été tolérée. Les dissidents furent systématiquement emprisonnés ou poussés à l’exil.

En même temps, les « Trois représentativités 三个代表 » proposées par Jiang Zemin, inscrites dans la constitution lors du 16e Congrès 2002, tentaient le grand écart idéologique d’agréger les entrepreneurs capitalistes au parti communiste en reconnaissant que, depuis la fin des années soixante-dix, ils avaient été une des forces essentielles des progrès du pays.

Opérée sur le fond culturel du « guanxi », réflexe social de l’enchevêtrement des pouvoirs économiques et politiques à des fins d’augmenter la surface sociale et le pouvoir « shili 势 力 » (capacité d’influence, sociale et politique), l’acrobatie idéologique de l’assimilation des « spadassins » très exubérants du capitalisme chinois enchevêtrés à la classe politique fut un puissant accélérateur de la corruption.

Xi Jinping en avait ressenti le risque pour la stabilité de l’appareil et l’urgence d’y remédier sans délai. En novembre 2011, une année avant sa désignation à la tête du Parti au 18e Congrès, le sociologue Zhang Musheng que lui avait présenté son ami d’enfance le général Liu Yuan, fils de Liu Shaoqi et de Wang Guangmei, l’avait mis en garde que « le parti était à vendre  ».

L’épisode et l’alerte furent à l’origine directe de la brutale mise au pas, par des enquêtes tous azimuts, de plus de quatre millions de membres du Parti accusés de corruption dont certains furent sévèrement condamnés à de très longues peines de prison (lire : la 2e page de La nébuleuse disparate des opposants à Xi Jinping).

Mais, mené sans présomption d’innocence par la puissante commission de discipline du Parti, en dehors de tout contrôle par l’appareil judiciaire lui-même sérieusement recadré (lire : Tensions et défiances entre le Parti et l’appareil de sécurité), le coup de balai éthique a dérapé vers des purges politiques, provoquant contre Xi Jinping des ressentiments dont l’aigreur est en partie à la source des désaveux publiquement exprimés ces jours derniers.

La poigne inflexible de Xi Jinping et son retour de flamme.

Depuis 2012, Xi Jinping qui a repris le flambeau idéologique « Rouge vif » selon le titre du livre d’Alice Eckman paru en 2020 aux Ed de l’Observatoire, sabre sans pitié les corrompus et élimine les opposants tandis qu’il met brutalement au pas les Musulmans Ouïghour. L’ADN de brutalité est toujours là, le souvenir des humiliations infligées à la Chine au XIXe siècle aussi.

En 2020, Xi a fait taire la mouvance démocrate à Hong Kong en articulant sa politique à l’impératif de sécurité nationale. Un an plus tard, lors du centenaire de la naissance du Parti en juillet 2021, il mettait en garde : « Toute tentative de dresser le peuple contre le Parti est vouée à l’échec. (...) Quiconque voudrait le faire s’écrasera dans un bain de sang contre la Grande Muraille d’acier érigée par plus de 1,4 milliard de Chinois !  ».

En politique extérieure, attisé par Xi Jinping et ses lieutenants, l’orgueil national de la montée en puissance de la Chine s’est accompagné de l’exaltation de l’influence globale retrouvée, de la quête de respect et d’une vindicte anti-occidentale notamment anti-américaine, portée par les ambassadeurs et diplomates « Loups guerriers » affichant le rejet des pressions et mises en demeure occidentales. Lire La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre.

A l’intérieur, pour que s’enflamme la poudre explosive accumulée par les politiques brutales et sans nuances, ADN historique du Parti, il ne manquait plus que les étincelles. Récemment, il y en eut trois.

1. La censure et l’emporte-pièce sans nuance de Xi jinping et de sa stratégie de zéro-covid [2], venue deux années après que, sous sa direction, l’appareil ait dissimulé pendant quelques semaines l’explosion de l’épidémie à Wuhan.

Le 21 février 2020, deux semaines après le décès dans la nuit du 7 au 8 février, du lanceur d’alerte Li Wenliang, QC analysait les effets et les risques du mensonge : Le navire tangue. Le régime se crispe. Sur les réseaux sociaux chinois on pouvait alors lire la phrase de Soljenitsyne « Nous savons qu’ils mentent, ils savent aussi qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons aussi qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent et pourtant ils persistent à mentir. »

2. Un grave incendie le 24 novembre à Urumqi, la capitale du Xinjiang déjà sous tension par la brutalité du traitement réservé aux Ouïghour. Dix personnes sont mortes selon les chiffres officiels. Cinq fois plus disent des sources autorisées. La colère a dégénéré en violente manifestation quand il est devenu évident que les secours avaient été retardés par les contraintes de la politique « zéro-covid » de Xi Jinping.

3. La ferveur chinoise pour la coupe de monde de football au Qatar retransmise par la télévision chinoise a mis en évidence ce que la propagande de Xi Jinping cachait aux Chinois : ailleurs qu’en Chine, des dizaines de milliers de personnes s’agglutinent sans masques et sans restriction dans les stades.
Dimanche 27 novembre au soir, devant « Beida », un groupe d’étudiants interpellaient les policiers « Ouvrez vos yeux, et regardez le monde autour de nous, la politique zéro-covid est un mensonge. »

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Riposte par le déni, la submersion policière et un probable retour au pragmatisme.

Alors que la défiance est une mèche lente dont la capacité explosive fonctionne avec retard, pour l’heure, l’appareil réagit par le déni et tente d’étouffer les protestations par l’arrestation de centaines de manifestants et en submergeant les points chauds des grands centres urbains par des nuées de policiers.

En même temps, conscient des risques d’embrasement, soucieux de ne pas creuser la fracture avec la partie urbaine de sa population, il s’efforce de mesurer la brutalité des répressions. Le 28 novembre, Zhao Lijian, interrogé lors du point de presse journalier, le porte-parole du Waijiaobu, assurait que « sous la direction du Parti communiste chinois, soutenu par le peuple, le combat contre la Covid-19 sera une réussite ». Il est cependant légitime de s’interroger sur la réalité du « soutien du peuple ».

L’appareil a renforcé la surveillance policière des lieux d’effervescence protestataire dans les grands centres urbains et fait disparaître des réseaux sociaux toutes traces des échauffourées avec la police, y compris en obligeant les personnes isolées à effacer eux-mêmes leur téléphone portable et, pour supprimer les risques de contournement de la censure, à en supprimer les logiciels VPN. A l’Université Qinghua, un des creusets de la contestation, les cours ont été arrêtés et les étudiants renvoyés chez eux.

A nouveau interrogé sur les événements, le 28 novembre, Zhao a rétorqué que « la question ne correspondait à aucune réalité  » et qu’il n’avait pas connaissance des appels à la démission de Xi Jinping -. En même temps, la police harcelait les journalistes étrangers, dont certains ont été par la police avant d’être relâchés.

Retour au pragmatisme.?

Des signes existent que, sous la pression d’une croissance en berne, du chômage des jeunes, de la crise immobilière et des impatiences urbaines qui dénoncent la censure et le style sans nuance de Xi Jinping, l’appareil s’apprête à tourner le dos à la fixité de sa stratégie « zéro-covid » dont les conséquences, sociales, économiques et politiques mettent à mal son audience dans la population.

Les incitations à plus de pragmatisme vinrent même des plus hautes instances économiques mondiales. Le 29 novembre dans une interview à l’Associated Press, Kristalina Georgieva, Directrice Générale du FMI, appelait Pékin à « rééquilibrer ses réponses à la pandémie pour mieux tenir compte de l’impact sur la population et l’économie. »

Le 11 novembre, le gouvernement central avait déjà fait connaître « 20 mesures » destinées à alléger la brutalité des confinements. Elles ont été retardées par la rigidité de l’administration et les craintes d’une résurgence brutale des contaminations. Parmi elles, la fin du traçage des contacts, le raccourcissement des « quarantaines » de sept à cinq jours, suivies par trois jours d’observation à domicile et le remplacement des « quarantaines groupées » par des isolations à domicile.

Le 26 novembre, le Quotidien du Peuple, publiait un article rappelant que seules les autorités des districts et au-dessus étaient habilitées à mettre en œuvre les « contrôles covid  » et que les fermetures des écoles, des vols intérieurs, des lignes de train et de bus ne devaient pas être décidées « arbitrairement  ». Le même jour, la Commission Nationale de santé appelait à augmenter le taux de vaccination des séniors tout en demandant aux gouvernements locaux de mesurer leurs décisions de confinement au strict nécessaire.

En même temps, cité par le WSJ, Cheng Youquan, un des responsables de la Commission détournait la responsabilité vers les échelons subalternes. Selon lui, les colères publiques n’étaient pas dues aux mesures de prévention et de contrôle, mais à la manière dont les gouvernements locaux les avaient mises en œuvre.

Le 29 novembre, le « Global Times » faisait le point des mesures nécessaires pour affiner les restrictions et les contrôles en fonction des situations et mieux prendre en compte le cas des patients atteints de « comorbidité » qu’il fallait soigner.

Une des conclusions de l’article tranchait avec l’emporte-pièce de la stratégie « zérocovid » déclenchée au moindre test positif. Elle affirmait qu’il était « nécessaire de lever les mesures de contrôle de manière pragmatique pour réduire l’impact de l’épidémie sur la vie des gens ».

Enfin, récemment le journal Beijing News 新京报 qui, avant que le Bureau de la propagande de Pékin en prenne le contrôle en 2011, avait la réputation d’être attaché à la vérité, a publié une histoire édifiante destinée à relativiser les risques pour la santé des atteintes de la Covid.

Volte-face radicale qui prenait le contrepied des alertes épidémiques sur-jouées par le Parti, l’article glosait sur le rétablissement sans aucune séquelle de plusieurs témoins âgés de 87 ans atteints de comorbidités, dont des problèmes cardiaques et une forte pression sanguine. « La maladie était comme un mauvais rhume avec une toux et des douleurs articulaires, mais après leur rétablissement, la vie des malades était redevenue normale. »

L’intention de changer de cap est clairement avérée. Pour autant, compte-tenu de la rémanence bureaucratique des échelons subalternes et de l’extrême centralisation politique installée par Xi Jinping, le virage pour plus de souplesse qui ne s’effectuera pas sans un clair feu vert de l’exécutif, pourrait prendre quelques délais.

Note(s) :

[1Le 27 novembre, les chiffres officiels de la Commission Nationale de santé publique faisaient état de +39 791 nouvelles infections dont 3709 étaient « symptomatiques », en augmentation constante depuis quatre jours. Avec un nouveau décès déclaré le 26 novembre qui s’ajoutait aux quelques-uns des jours précédents (contre une moyenne de 90/jour en France depuis le 25 octobre), la tension épidémique défie la stratégie d’éradication complète mise en œuvre par le Parti.

A Pékin, les statistiques des nouvelles contaminations ont continué à augmenter rapidement. Le 26 elles étaient de +4 307 nouveaux cas, contre 2 595 la veille, (+66%). Mais c’est Chongqing (32 millions d’habitants) et Canton (19 millions d’habitants) qui signalaient la majeure partie des nouvelles infections, respectivement +8861 et +7412.

[2Rappelons que le choix de tenter une éradication complète du virus en dépit du surgissement de nouvelles formes pathogènes est d’abord motivé par le faible taux de vaccination des seniors et à la défiance de la population à l’égard de la vaccination. Les réticences publiques ont encore été aggravées par la moindre efficacité du vaccin Sinovax. Une source fiable des contacts de QC notait que des tests comparés avaient montré qu’après une injection de Sinovax la présence d’anticorps était nettement plus faible qu’à la suite d’un vaccin ARN Astra-Zeneca.

 

 

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