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›› Editorial
La force des symboles, le déclin de l’Occident et la montée en puissance du « sud global »
En Asie, les symboles sont importants. Sans entrer dans la complexité des débats philosophiques qui entourent le sens et la portée du mot dont les interprétations varient selon les circonstances et les acteurs, on s’arrêtera à la définition du Larousse. :« Signe figuratif, chose ou personne qui, de façon exemplaire, représente un concept, un sentiment ou une idée. »
A ce titre, la personne du Président brésilien Lula da Silva, 78 ans, entré pour la deuxième fois en fonction en janvier 2023 et son récent voyage en Chine, les 14 et 15 avril, sont, pour nombre de commentateurs, devenus par le truchement des émergents et du « sud global », les symboles planétaires de l’ébranlement de la prévalence globale de l’Occident et des États-Unis.
Mais Lula et son voyage ne sont pas l’unique incarnation figurant la contestation métaphorique de la prévalence américaine. Le récent voyage en Chine du Président brésilien s’inscrit en effet dans l’effervescence diplomatique globale de Pékin ayant l’ambition de supplanter les médiations américaines, y compris dans la chasse gardée stratégique de Washington.
A peine plus d’un mois après le spectaculaire accord entre Téhéran et Ryad conclu le 11 mars à Pékin, Qin Gang, le nouveau ministre des AE lançait une sonde en direction de la complexité d’un autre conflit où, jusqu’à présent, la préséance américaine était sans partage. Les 17 et 18 avril, il appelait séparément les ministres des Affaires palestinien et israélien pour leur dire que Beijing était prêt à favoriser « dès que possible » des pourparlers de paix.
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Les BRICS nés il y a quinze ans et l’Organisation de Coopération de Shanghai (O.C.S), établie il y a près de trente ans, tous deux portés par Moscou et Pékin, sont au-delà de leur puissance de contrepoids, les symboles lourds de la résistance à l’Amérique. Dans cette compétition ils ne sont pas seuls.
Plus encore des deux côtés, les manœuvres aéronavales ou terrestres et les démonstrations de forces qui ne sont jamais des affrontements directs à grande échelle, sont, au-delà de l’entraînement militaire, des figures symboliques de mises en garde. Celles des Américains et de leurs alliés valorisent le droit international et la liberté des navigation ; celles des Chinois s’appuient sur l’héritage historique en mer de chine du sud et, dans le cas de Taïwan, sur la symétrie des cultures et le droit international des NU.
Contrairement à ce que craignent nombre de commentateurs, s’il est exact que les déploiements militaires concurrents peuvent déflagrer vers de dangereux affrontements directs ponctuels, ils ne sont pas les prémisses d’un conflit plus vaste, mais les représentations symboliques de rapports de forces hésitant à s’affronter à grande échelle.
Dans le théâtre asiatique, les scénographies indirectes portant un message d’influence ou/et de mises en garde sont aussi des postures de dissuasion et d’appels à la raison.
Deux exemples.
Balayant les souvenirs amers de la guerre du Vietnam et les critiques des organisations des droits de l’homme, le premier signal concurrent de l’élargissement chinois en Asie du sud-est, se lit dans les insistants efforts américains pour se rapprocher de Hanoï en froid avec Pékin à propos de la mer de Chine du Sud.
Alors que Pékin refuse pour l’instant de reprogrammer sa visite en Chine torpillée par l’affaire des « ballons espions » (lLire : Le psychodrame de la chasse aux ballons espions chinois), le 15 avril, Antony Blinken rencontrait à Hanoi le premier ministre Pham Minh Chinh.
L’objectif était le resserrement des liens bilatéraux, l’étude d’une éventuelle coopération militaire et la livraison d’armes et d’équipements militaires au-delà des garde-côtes.
Surtout, près d’un demi-siècle après la fin de la guerre du Vietnam, vingt-trois ans après la normalisation des liens par la rencontre entre Christopher Warren et son homologue Nguyen Manh Cam, Anthony Blinken a présidé à l’inauguration d’une nouvelle ambassade dont la taille (8 étages sur 4 hectares) est à elle seule un message et une promesse d’engagement aux côtés d’un rival déclaré de la Chine.
Pour une mise en perspectives des relations Chine – Vietnam, lire : Querelles sino-vietnamiennes. Rivalités des frères ennemis et enjeu global & Sérieuses discordes dans le triangle Chine – Inde – Vietnam.
Le deuxième exemple est un symbole apocalyptique de mise en garde asiatique lancé par le Japon comme un pavé dans le marre des funestes passions humaines pouvant conduire au cataclysme. Comment ne pas voir en effet que le choix d’Hiroshima du prochain sommet du G7 est un appel à la raison lancé à tous par le premier ministre Fumiu Kishida.
Le Brésil symbole sud-américain de la résistance à l’Amérique et de la stratégie chinoise du détour.
En pleine empoignade stratégique sino-américaine exacerbée par les tensions dans le détroit de Taïwan, tandis que se développe la guerre en Ukraine en marge de laquelle les Présidents Chinois et Russe ont à Moscou réaffirmé leur intention de modifier l’ordre mondial, la symbolique brésilienne du rééquilibrage par le détour chinois vient de loin.
Depuis plus de vingt ans en effet, Pékin et ses groupes publics ont développé leurs investissements à un rythme accéléré, précisément dans les zones où, en réaction aux intrusions américaines se multiplièrent les régimes socialo-communistes de la « vague rose » en Argentine, en Bolivie, au Brésil, en Équateur et au Venezuela.
En 2014, une analyse de l’Institut Chinois des Relations Internationales (CIIS -中国 国际问题 研究 院 -) qui rappelait le « Partenariat stratégique de 1993 entre Pékin et le premier pays en voie de développement » faisait même remonter la relation sino-brésilienne en 1880, année à laquelle la Dynastie Qing et le Brésil échangèrent des ambassades.
Par la suite, disait l’article, mettant au passage le doigt sur une des cordes sensibles symboliques à la base du discours de ressentiment anti-occidental de Xi Jinping, « les Brésiliens importèrent la main d’œuvre chinoise pour compenser la suppression de l’esclavage en 1888. ».
Après l’établissement de la RPC communiste en 1949 et, suite à sa reconnaissance diplomatique par Cuba en 1960, alors que l’influence de Washington en Amérique latine était encore sans partage, le vice-président brésilien Joao Goulart, juriste de sensibilité socialiste fut, un an plus tard, en pleine guerre froide, le premier responsable du continent sud-américain à être reçu par Mao Zedong.
Alors que la trace anti-communiste de Washington restait encore très forte, tout ne s’est pas toujours très bien passé. Au printemps 1964, le nouveau pouvoir brésilien issu du coup d’État militaire du Maréchal Castelo Branco, proche de la CIA et de Vernon Walters bien connu de la France où il a été Attaché Militaire, neuf journalistes et attachés commerciaux chinois accusés de « fomenter une révolution au Brésil », furent arrêtés et mis sous les verrous pendant une année.
Aujourd’hui, près de dix années après la mise en perspective historique proposée par le CIIS et 35 ans après l’installation durable de la démocratie au Brésil, la cristallisation anti-américaine s’est renforcée.
L’élargissement de la trace chinoise a été favorisée par le dépit ayant entouré le retrait des investissements américains du Brésil (cf. notre article sur les ratés du sommet des Amériques de l’été 2022 : Au sommet des Amériques à Los Angeles, l’ombre portée de la Chine).
En même temps, par l’utilisation habile d’un effet de levier stratégique, l’influence chinoise s’affirme par le biais des BRICS créés en 2009 (Brésil, Inde, Russie, Chine) auxquels s’est ajoutée en 2011 l’Afrique du Sud.
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Les « BRICS » et leur « monnaie » symboles du déclin du Dollar et de la défiance à l’Amérique.
Économiquement très largement distancée par les quatre autres, avec un PIB dix fois inférieur à la moyenne des cinq, atteignant seulement 3% de celui de la Chine, qui domine le groupe de très loin, avec une économie dont la puissance équivaut à plus de deux fois la somme des quatre autres (20 000 contre 8437 Mds de $), l’Afrique du sud est le symbole du « sud-profond », devenu la marge de manœuvre sino-russe de la contestation des États-Unis et de l’Occident.
Au sein des BRICS, la trace du « sud-profond » est en cours d’élargissement par le truchement des adhésions probables de l’Algérie, de l’Argentine et de l’Iran, tandis que l’Arabie Saoudite, l’Égypte et la Turquie ont également exprimé leur souhait d’intégrer le groupe.
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Surtout, depuis début avril, les BRICS ont lancé la première tentative systémique crédible de concurrencer la prévalence planétaire du Dollar américain par la puissance montante d’une coalition dont le 15e sommet aura lieu les 22 et 24 août prochains à Durban.
Ses perspectives économiques à long terme inquiètent d’autant plus les dirigeants du G7 [1] que, coïncidant avec la mise en place d’une monnaie des BRICS, l’arrivée annoncée de l’Arabie Saoudite, 1er fournisseur de pétrole à la Chine (87,49 millions de tonnes en 2022) tout juste devant la Russie (86,24 millions de tonnes) a le potentiel de perturber le flux des « Pétrodollars ».
La perspective a pris corps quand, le 15 juillet 2022, le Président Biden a semblé manquer les objectifs stratégiques [2] de sa visite à Ryad dont, à côté de son ambition d’élargir les accords d’Abraham (août 2020 entre Israël et les Émirats), la nouvelle la plus médiatisée avait été le refus de M. Ben Salman d’augmenter sa production de pétrole pour stabiliser le coût du pétrole.
Autre levier de la prévalence de la monnaie américaine, depuis qu’en 1974 les Saoudiens les convertissent en bons du Trésor américain, la manne financière des « Pétrodollars » ancienne chasse gardée américaine issue des réserves de pétrole est en passe de basculer vers une vaste nébuleuse stratégique dont l’un des ciments est la contestation de l’ordre issu de la 2e guerre mondiale.
Même si en valeur nominale non corrigée de la parité de pouvoir d’achat (PPA) le PIB des BRICS dans la richesse globale reste très inférieur à celui du G7 (43,7% contre 26%, source FMI), leur poids dans le monde n’a cessé de croître. Entre 2021 et 2022, leur contribution à la croissance mondiale a été de 31,2% contre 25,6% pour le G7.
La perspective d’une devise des BRICS pourrait confirmer la prévision de l’Américain d’origine turc Daniel Roubini, ancien de Harvard, professeur d’économie à New-York et ancien conseiller au département du Trésor qui anticipait récemment la naissance d’un régime financier « bipolaire ». Lire : Le lent recul de la prévalence globale du Dollar, le choc des cultures et l’enjeu du « sud-profond ».
Déjà en 2016, l’ancien secrétaire au Trésor Jack Lew mettait en garde « plus nous conditionnons l’utilisation du dollar et de notre système financier au respect de la politique étrangère américaine, plus le risque de la migration vers d’autres monnaies et d’autres systèmes financiers à moyen terme augmente ». Alors que Washington fait le choix sans nuance d’une stratégie répressive planétaire articulée à la prévalence du Dollar, le processus est en cours.
Si les BRICS réussissaient comme c’est probable à créer une monnaie commune concurrente efficace, le processus de recul du Dollar serait notablement accéléré. D’autant que le soubassement financier d’une monnaie concurrente est déjà en place.
Alors que l’élargissement des BRICS a été évoqué par Serguei Lavrov lors du sommet virtuel de Pékin en juillet 2022 avec les projets d’adhésion de l’Argentine, de l’Arabie Saoudite, de la Turquie et de l’Égypte, les cinq fondateurs disposent depuis 2014 à Shanghai d’une banque d’investissements dédiée, baptisée la « New Development Bank » (lire : Les BRICS jettent un pavé dans la mare des finances mondiales). Depuis le 24 mars elle est dirigée par l’ancienne présidente brésilienne Dilma Roussef.
Simultanément, en Asie du sud, la désaffection par rapport au Dollar se précise.
En 2018, Islamabad et Pékin avaient déjà conclu un accord pour libeller en monnaie chinoise leurs échanges liés au développement du « Corridor pakistanais » partie des Nouvelles Routes de la Soie (lire Le Pakistan, premier souci stratégique de Pékin. Les faces cachées de l’alliance).
Cette fois c’est le ministre de l’économie et des finances bangladais qui le 13 avril 2023 approuvait le paiement en Yuan chinois des 318 millions de $ dus au constructeur russe d’une centrale nucléaire à Ruppur, 200 km au nord de Calcutta.
Le 18 avril dernier, l’accélération du recul du Dollar était le sujet d’un article de Bloomberg qui citait Stephen Jens, analyste financier chez Morgan Stanley.
« En tenant compte des fluctuations des taux de change, le dollar a perdu environ 11% de sa part de marché depuis 2016. En 2022, la tendance s’est aggravée de manière “stupéfiante“, notamment en raison de l’utilisation du $ comme instrument des sanctions contre la Russie qui choquèrent les détenteurs de réserves en dollars des pays du “sud-profond“) ». (…) « En 2023, la devise américaine représente 58% des réserves de change globales contre 73% en 2001). » (Lire Le lent recul de la prévalence globale du Dollar, le choc des cultures et l’enjeu du « sud-profond »).
L’Organisation de Coopération de Shanghai, symbole politique sino-russe du barrage au Regime change.
L’Organisation de coopération de Shanghai née au milieu des année 90, formalisée en 2001 avec la Chine, la Russie et 4 pays d’Asie Centrale (à l’exception du Turkménistan) comprend aujourd’hui 9 pays (avec l’entrée du Pakistan et de l’Inde en 2017 et de l’Iran en 2021).
Elle accueille 3 observateurs (Mongolie, Afghanistan, Biélorussie), un invité (Le Turkménistan) et six États « partenaires de dialogue » (Turquie, Népal, Cambodge, Sri Lanka, Arménie, Azerbaïdjan).
Au prochain sommet de Goa (4 et 5 mai 2023) l’OCS au sein de laquelle on retrouve aux côté du symbole émergent brésilien, la Russie, la Chine et l’Inde, trois poids lourds des BRICS, accueillera officiellement l’Arabie Saoudite comme nouveau « partenaire de dialogue. »
Composée de pays animés d’une défiance à l’Occident qui, dans le cas de l’Iran, de la Chine et de la Russie, s’est dilatée en une féroce hostilité systémique, cependant tempérée par la dualité stratégique de l’Inde enracinée dans l’histoire du non alignement, l’OCS constitue déjà un autre symbole global d’une alternative économique et stratégique à l’Occident.
Ainsi, un demi-siècle après le rapprochement de l’Amérique avec la Chine voulu par Mao au prix du renoncement au soutien traditionnel à Taïwan par Washington, et mis en œuvre par Henri Kissinger dans le but stratégique d’isoler l’URSS, les plaques tectoniques des rapports de forces globales et des relation sino-américaines ont migré dans le sens inverse.
Avec le rapprochement sino-russe et la spectaculaire montée en puissance de la Chine, se dessine sous nos yeux, le plus vaste ébranlement du monde de l’après-guerre.
Les symptômes les plus marquants en sont le rapprochement antiaméricain sino-russe dont le dernier épisode très emblématique est la visite à Vladimir Poutine, le 14 avril dernier du nouveau ministre de la défense chinois Li Shangfu sanctionné par Washington.
A l’œuvre depuis le milieu des années 90, douze années après le « pivot » stratégique vers le Pacifique occidental de Barack Obama, auquel, en 2013, Pékin a riposté par le lancement des « Nouvelles Routes de la Soie », le rapprochement de défiance sino-russe est aujourd’hui le marqueur de la situation stratégique globale.
Washington constate l’augmentation sur ses plates-bandes stratégiques du Moyen Orient de la trace chinoise dont l’emprise vient de s’élargir par la migration de l’Arabie Saoudite, son traditionnel point d’appui dans la région, vers deux organisations transnationales l’OCS et les BRICS où le poids économique de la Chine est sans partage.
La bascule qui s’accompagne d’une remise en cause systémique des repères culturels et politiques occidentaux notamment au sein de la nébuleuse des émergents et des pays en développement, sur fond de rancœurs anticoloniales, a été favorisée par la conscience du déclin de la puissance américaine.
Ses jalons qui sont autant de symboles, sont connus. Ils continuent à marquer les consciences.
Depuis l’échec de la guerre du Vietnam (1976), au retrait chaotique d’Afghanistan en août 2021 (lire : La chute de Kaboul vue de Chine), en passant par l’attentat du 11 septembre 2001 et les déboires de la guerre en Irak, sévèrement critiquée par Pékin, Paris et Moscou, l’histoire dessine la longue trajectoire d’une perte d’influence globale de l’Amérique.
Récemment, la guerre en Ukraine a catalysé la défiance sino-russe à l’égard de l’Occident et de l’Amérique. Appuyé par le « sud-global », le scepticisme anti-occidental, parfois la crainte attisée en haine, a aggravé la perte d’influence du dollar, dont le recul a été accéléré par les sanctions américaines contre les détenteurs du « billet vert » hostiles aux sanctions contre Moscou.
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La route chinoise de la défiance à l’Occident.
En Chine, la rupture avec l’Occident est le résultat d’un long cheminement. Après la mort de Mao, les élites intellectuelles ont d’abord balancé entre les mouvements contraires de l’ouverture politique à l’Ouest et celle de la rigidité marxiste-léniniste du contrôle inflexible de la société et de la prévalence politique du parti.
A la tête de l’appareil, la première tendance prônant la liberté d’expression, l’examen objectif des faits, la prévalence du droit, le débat contradictoire et le contrôle indépendant des politiques publiques, fut portée par plusieurs éminentes figures dont la mémoire n’est pas éteinte.
Hu Yaobang, (1915-1989), 1er secrétaire du Parti de 1982 à 1987 (lire L’obsédant héritage de Hu Yaobang) ; Qiao Shi, (1924-2015) deux fois membre du Comité permanent de 1987 à 1997 et Président de l’ANP de 1993 à 1998 (Qiao Shi, l’un des plus brillants et des plus énigmatiques cacique du Parti s’est éteint) ;
Zhao Ziyang, (1919-2005), n°1 du Parti de 1987 à 1989 appuyé par Hu Qili, né en 1929, de dix ans son cadet, son fidèle soutien et membre du Comité Permanent de 1987 à 1989.
Tous deux furent les seuls du Comité Permanent à s’opposer à l’instauration de la loi martiale et à la répression militaire de Tian An Men. Le premier est décédé en résidence surveillée en 2004. Le second, aujourd’hui âgé de 93 ans, fut d’abord purgé comme Zhao en 1989, avant de connaître un retour en grâce en 1991, promu par Deng en 1993 à la tête du ministère de l’industrie électronique.
La faction concurrente adepte de l’orthodoxie marxiste-léniniste était représentée par Chen Yun, (1900-1995). Un des « huit immortels » du Parti [3]), économiste, adepte de la centralisation et de la planification, il a longuement été à la tête de la Commission Centrale de discipline (1978-1987) avant de devenir Président de la Commission consultative du Parti de 1987 à 1992, cénacle très conservateur des anciens de l’appareil dont l’influence a été considérable.
Latente dans la mémoire chinoise depuis « Le siècle des humiliations » infligées à la Chine au XIXe siècle, la trace anti-occidentale et anti-américaine au sein de l’appareil commença à se cristalliser par l’effet du dépit de jeunes nationalistes à la fois admirateurs de l’Amérique et offensés par la persistance des sanctions imposées à la Chine après la répression de Tian Anmen.
La destruction hors OTAN de l’ambassade de Chine à Belgrade le 7 mai 1999 par deux bombardiers mandatés par la CIA, n’a fait qu’ajouter à la rancœur. Alors qu’elle était officiellement attribuée à une erreur de tir, au milieu de soupçons qu’il s’agissait en réalité de détruire un émetteur radio des forces serbes abrité par l’ambassade, les excuses du Président Clinton trois jours après le tir, ne calmèrent pas le nationalisme offensé d’une partie des Chinois.
« N’insultez pas le peuple chinois » fut un des slogans populaires qui, à l’époque, symbolisèrent les sentiments humiliés des Chinois. En 2010, plus de dix ans après l’événement, selon une enquête réalisée en Chine, 57% des experts chinois de la relation sino-américaine estimaient encore qu’il s’agissait d’un acte délibéré.
Pour les élites politiques chinoises qui n’ont aucun doute, les frappes de Belgrade ont constitué un réveil stratégique de l’appareil de défense.
En 2016, le Président Xi Jinping qui à Belgrade se recueillait sur le lieu de l’ex-ambassade, exprima sa rancœur en termes à peine voilés En substance, il rappelait que « La Serbie et la Chine, tous deux promoteurs de la paix, ne craignaient pas les pressions hégémoniques. ». Lire : Xi Jinping à Belgrade. Retour vers le futur des guerres technologiques.
La blessure persiste. Début avril 2021, plus de vingt après les faits, le Général Wei Fenghe alors ministre de la défense, parlant à Belgrade au Président serbe Aleksandar Vucic rappelait que « Le peuple chinois n’oublierait jamais cette période de l’histoire. Et l’Armée Populaire de Libération n’autorisera jamais qu’un tel incident se répète ».
Depuis qu’il est au pouvoir en 2012, Xi Jinping exprime cette défiance sur un mode nationaliste et vindicatif. Avec Moscou, les deux rallient le « sud profond » en manipulant les symboles répétitifs de l’exploitation coloniale du Tiers Monde par l’Occident en Afrique, en Asie et en Amérique du sud, comparés à ceux des Nouvelles Routes de la Soie présentées par Xi Jinping comme un projet offert au monde par la Chine, sans exigence de contrepartie.
Alors que dans les zones d’influence historiques de l’Amérique, Pékin accumule ses références symboliques à sa capacité d’apaisement, à propos de la guerre en Ukraine ou au Moyen Orient, entre Ryad et Téhéran et, tout récemment même entre Israël et la Palestine, dans sa sphère d’influence directe dans le Pacifique occidental en revanche, les références symboliques convoquent l’histoire impériale où les voyages de Zheng He de la dynastie Ming tiennent une place majeure.
A l’occasion, les symboles se militarisent sur les ilots de mer de Chine du Sud et dans les parages de Taïwan pour diffuser l’idée de l’inflexibilité, capable de prendre tous les risques quel qu’en soit le prix.
Note(s) :
[1] La somme des PIB des BRICS (41% de la population mondiale, 45% des réserves de pétrole et 60% des réserves de gaz) calculée en parité de pouvoir d’achat (PPA) contribue d’ores déjà à 31,5% du PIB global contre 30,7% pour le G7 dont la prochaine réunion aura lieu à Hiroshima du 19 au 21 mai prochain.
La puissance solidaire doit cependant être mise en perspective en considérant à la fois le très important déséquilibre au profit de Pékin et les dissensions stratégique irrépressibles des deux géants démographiques que sont l’Inde et la Chine.
En 2017, QC avait analysé les fragilités cachées du rapprochement à l’occasion du 9e sommet de Xiamen : Les BRICS à Xiamen. Contraste entre les discours et la réalité.
Aujourd’hui, l’unité des « Cinq » se cristallise autour d’une intention révisionniste de la gouvernance mondiale essentiellement portée par la Chine et la Russie. Elle est aussi marquée par une vague de contestation des États-Unis à laquelle s’associent les quatre autres.
Pour autant l’avenir des BRICS reste marqué par une série d’incertitudes dont la première est l’ambiguïté stratégique de New-Delhi. Semblant avoir tourné le dos aux rancœurs anti-américaines de la guerre froide, l’Inde très nationaliste de Narendra Modi, fidèle à ses racines non-alignées, développe une stratégie à plusieurs faces.
a) Élément important des BRICS, l’Inde est historiquement proche de Moscou. En dépit d’un important recul, la Russie reste en effet le principal pourvoyeur d’armes de l’Inde qui comptent pour 45% de ses importations. Mais elle est aussi critique de la guerre en Ukraine et, en même temps, rivale stratégique de la Chine.
b) En Asie Pacifique elle s’est associée aux États-Unis, au Japon et à l’Australie au sein de l’alliance de moins en moins informelle du « QUAD », cristallisé depuis 2000 en réaction à l’élargissement de la trace agressive chinoise en Asie-Pacifique.
[2] La visite de Biden à Ryad qui par la frugalité de l’accueil que lui a réservé MBS en pleine insoumission à la prévalence américaine, tranchait avec la chaleur de la rencontre avec Xi Jinping, six mois plus tard (A Ryad, la Chine anti-occidentale et dépendante du pétrole arabe ébranle l’ambiguïté de la prévalence américaine), a, sous la surface, été moins catastrophique que ne l’avaient laissé entendre les commentaires.
Pour le Dr. Mohammad Yaghi chercheur au Think Tank conservateur de la Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS) au sein du programme d’étude sur les États du Golfe, il est difficile de dire que le voyage du président Biden à Ryad est un succès.
Il est en effet exact que MBS a refusé de normaliser ses relations avec Israël, rejeté la demande de Biden d’augmenter ses exportations de pétrole, répondu avec aigreur aux commentaires sur les droits de l’homme, et n’a pas accepté de prendre clairement partie dans la guerre en Ukraine.
Mais il a laissé planer la possibilité d’une réduction de la production à l’été, signé plusieurs accords économiques (sur la 5G et la 6G et la promesse d’abandonner la coopération avec le Chinois Huawei) et autorisé le survol de son territoire par tous les voisins, y compris Israël.
[3] Hautement symbolique, le groupe des « Huit immortels » qui désigne avant tout une orthodoxie révolutionnaire communiste est composé de plus de « Huit » membres.
Tous décédés, plusieurs ont soutenu l’ouverture économique de Deng Xiaoping, mais aucun n’appartient à la mouvance politique réformiste, tandis qu’à l’exception de la militante du droit élémentaire des femmes Deng Yingchao, épouse de Zhou Enlai, tous ont soutenu la répression de Tian Anmen.
Deng Xiaoping (1904-1997) ; Chen Yun (1905-1995) ; Li Xiannian (1909-1992), Président de la République de 1977 à 1987, il a après sa retraite soutenu la répression de Tian Anmen ; Yang Shankun (1907-1998), Président de la République de 1988 à 1993, il soutenu la répression de Tian Anmen à laquelle a participé son fils le Général Yang Jianhua, commandant la 27e armée ; Peng Zhen (1902-1997), Président de l’ANP de 1983 à 1988 ;
Bo Yibo (1908-2007), bien que fidèle soutien du « Grand Bond en avant » de Mao, il fut une des victimes de la révolution culturelle, dénoncé par son fils Bo Xilai. En 1989, il fut un des contempteurs des réformistes Hu Yaobang, et Zhao Ziyang accusés d’avoir voulu libéraliser le régime ;
Wang Zhen (1908-1993), Vice-président de la République (1988-1993). Général de l’APL, acteur de la guerre civile et de la guerre contre le Japon, d’abord soutien de Mao, il a, après sa mort en 1976 appuyé les réformes de Deng Xiaoping. Mais un des chefs de file des conservateurs politiques, il a, comme Vice-Président soutenu la répression de Tian Anmen ;
Song Renqiang (1909-1995). Général, ancien commissaire politique de l’APL, devenu Vice-Président de la Commission consultative du Parti, il fut l’un des plus ardents soutiens de la répression de Tian Anmen, par Deng Xiaoping.
Deng Yingchao (1904-1992), neuvième membre des « Huit », épouse de Zhou Enlai, seule femme de ce très conservateur cénacle masculin. Présidente de la Commission Consultative du Peuple chinois (1983-1988), ayant milité pour la fin de la tradition des « pieds bandés » et le droit des femmes à l’avortement, elle reste dans les mémoires comme une fervente militante du droits des femmes et de leur statut au sein du Parti.
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