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›› Chine - monde

La guerre des données, l’autre enjeu très sensible du découplage ? Par Henri Clairin et Noël de Belfiffre

La nouvelle législation chinoise sur les données s’ajoute à d’autres législations contraignantes qui ont un impact sur les échanges scientifiques mais aussi les intérêts économiques étrangers en Chine. Les auteurs développent l’idée que toutes ces lois témoignent avant tout de l’extrême sensibilité des autorités pour tout ce qui touche au contrôle et l’exploitation des données ayant un lien avec la Chine.

Ils illustrent leur propos avec la récente interruption de service de la base de données CNKI auprès de ses abonnés hors de Chine ou les négociations rugueuses qui ont entouré la question de l’exploitation des données provenant des deux satellites scientifiques franco-chinois, SVOM et CFOSAT.

Ils suggèrent également que l’actuel mouvement de nervosité en direction d’intérêts étrangers en Chine (arrestations d’hommes d’affaires, perquisitions…) n’est pas sans lien avec l’inquiétude des autorités chinoises quant à des fuites de données.

Selon eux, la crainte chinoise porte aussi sur l’avance technologique qu’auraient développée les États-Unis en matière d’intelligence artificielle (IA), grâce à un modèle d’innovation que tout oppose au système cloisonné et planifié chinois.

L’article émet l’hypothèse que le désavantage actuel de la Chine en matière d’IA réside, entre autres, dans la piètre qualité des donnés captées, une situation attribuable au système généralisé de censure qui entoure l’activité des réseaux chinois depuis leur naissance. Les auteurs concluent néanmoins que cette question des données n’est pas de nature à introduire des bouleversements dans l’ensemble des relations entre l’Occident et la Chine.

A propos des auteurs

Économiste au sein d’une grande organisation de recherche, Henri Clairin a été au plus près des échanges scientifiques et technologiques avec la Chine pendant plus d’une dizaine d’années. Il est également un bon connaisseur des réalités de la Chine contemporaine où il vit une partie de l’année. Fin 2022, il a publié un recueil de chroniques évoquant la diplomatie culturelle et scientifique française en Asie (« Voyage au Ministère des Affaires étranges », Edilivre, 310 pages).

Docteur en socio-économie des territoires et spécialiste de l’action-recherche, Noël de Belfiffre a fait partie des pionniers ayant organisé la diaspora française en Chine.

En particulier celle ayant fréquenté les grandes universités chinoises. Pendant plus de vingt ans et en totale immersion, l’auteur a aussi été l’un des rares français sinophone à conduire des projets pilotes financés par la Chine au sein des structures de recherche de ce pays.

*

Nous sommes à Pékin au Ministère de la science et la technologie le lundi 25 juin 2018 vers 8h30. Tout à coup, la discussion entre les deux ministres se fige, un silence assourdissant s’installe entre les délégations, comme frappées par la gêne et l’incompréhension. Certes l’heure est matinale et le lieu n’inspire aucun attrait puisqu’il s’agit d’une banale salle de réunion quasiment sans ouverture ni décoration, comme la plupart des autres ministères chinois construits pendant la période maoïste.

Mais si l’atmosphère s’était soudainement tendue entre les interlocuteurs, c’était bien parce que la Ministre française Frédérique Vidal (enseignement supérieur, recherche et innovation) avait posé à son homologue chinois WANG Zhigang (ministre de la sciences et des technologies MoST) une question pour le moins embarrassante qui l’avait pris de court.

La ministre interrogeait en effet son homologue sur la récente directive du Conseil des affaires d’Etat chinois (c’est‐à‐dire le Bureau du Premier Ministre) portant sur les « règles visant à renforcer la sécurité et l’accessibilité des données scientifiques  ».

Mme Vidal avait fort opportunément sorti ce sujet de son dossier sur un thème lui tenant particulièrement à cœur, puisqu’elle-même venait de publier un plan national de « science ouverte » destiné à rendre accessibles à tous l’ensemble des publications françaises issues de la recherche publique.

Comme l’objet de son entretien était de relancer les échanges scientifiques tout en renouant un dialogue franco-chinois de haut niveau en matière de recherche, la Ministre avait sans doute voulu s’assurer que son interlocuteur était dans les mêmes dispositions quant à la fluidité des échanges. Pas certain qu’elle fût rassurée sur ce point.

On en est réduit à des suppositions quant au mutisme du ministre chinois : était-il au courant de ce projet issu du Bureau du Premier Ministre ? Souhaitait-il ne rien ajouter pour ne pas alimenter la discussion ? Avait-il reçu des instructions ?

Outre que le silence ne peut qu’alimenter le doute, sinon la suspicion, le profil du Ministre laisse penser qu’il en savait bien davantage.

Issu du complexe militaro-industriel, diplômé en gestion de l’Université de Qinghua après des études de génie (informatique et télécommunications), WANG Zhigang a en effet été depuis 2012 membre des 16e et 17e Comité Central du PCC où il officiait à tête de deux « petits groupes dirigeants – 领导 小组 - celui de l’économie et des finances et celui, directement en lien avec le sujet de cette note, de la sécurité et de l’Internet et de l’informatisation.

En 2018, lors de l’épisode que nous relatons, il était membre du 19e Comité Central en plus de son poste de Ministre. Preuve de son implication forte dans les grands dossiers institutionnels liés à la R&D chinoise, soulignons que, plus tard dans l’année, WANG Zhigang fut à l’origine de l’absorption par le Ministères des Sciences et des Technologies (MoST) de la NSFC (Natural Science Foundation of China), une agence autonome et interministérielle de financement de la R&D dotée de près de 4 milliards de dollars, créée 25 ans plus tôt sur le modèle de la NSF américaine.

En quelques semaines, la NSFC a adopté une nouvelle organisation et des objectifs plus politiques, très éloignés des principes d’excellence scientifique qui avaient pourtant guidé son fonctionnement et ses échanges internationaux pendant plus de 20 ans…

Un projet de loi aux contours flous.

Du quoi parle-t-on ? Il est utile de se reporter à ce texte de trois pages publié le 2 avril 2018 qui précise les « règles visant à renforcer la sécurité et l’accessibilité des données scientifiques  » car il nous aide à mieux cerner la stratégie chinoise qui ne va cesser de s’affirmer et de se concrétiser au fil des années.

Aujourd’hui elle a des conséquences dans de nombreux domaines, non seulement en matière d’échanges scientifiques ou universitaires mais aussi pour tous les intérêts chinois ou occidentaux installés en Chine, publics ou privés. Dit autrement, potentiellement, tous les acteurs qui produisent ou échangent des données en Chine sont ciblés !

Le projet évoque la création d’un mécanisme de collecte et d’archivage généralisé des données de toute nature, pour, non seulement les centraliser mais aussi pour s’assurer de leur fiabilité ainsi que de leur traçabilité. Comme souvent avec les textes chinois qui débutent un parcours législatif, son interprétation est très mal commode : il ne définit aucunement la notion protéiforme de « données  » ni ne précise qui sont leurs producteurs concernés par le projet. Les modalités font également défaut, de même que le calendrier et les moyens. Tout reste donc très vague.

A l’époque, déjà, la directive interpella les chancelleries étrangères. Le projet ouvrait potentiellement des failles dans la protection de la propriété intellectuelle ou/et de circulation de l’information.

D’autant que le texte s’ajoutait à d’autres dispositions récentes de la législation sur internet obligeant toutes les entités étrangères (ou sino‐étrangères) à transiter par des systèmes chinois (informatique dématérialisée, serveurs, transactions, connexions…).

Après l’instruction donnée aux chercheurs chinois de se détourner des bases de données occidentales (par exemple Research Gate, Google Scholars ou Google research). l’UE, les États-Unis et plusieurs pays de l’OCDE, inquiets d’un risque de rupture de la circulation des données, entreprirent dès 2018 des démarches auprès du MoST pour qu’il précise ses intentions réelles.

Rien n’y fera. Le 20 avril 2018, lors d’une réunion des attachés scientifiques des pays membres, la représentation de l’UE à Pékin conclura que la mainmise grandissante du PCC sur les affaires scientifiques était susceptible de modifier la nature des échanges avec l’Europe dans ce domaine [1].

Le projet chinois suivra sa voie… et son ambition d’introduire de potentielles contraintes et limitations supplémentaires dans les échanges de données entre chercheurs ou industriels ou autres. Il contribuera aussi à formaliser d’un point de vue théorique la nécessité pour les intérêts occidentaux d’un découplage avec la Chine.

L’amplification d’une tendance ancienne.

En suivant au jour le jour les évènements liés à la Chine, on en oublie les tendances de fond qui sont pourtant toutes bien consignées et observables sur le terrain.

On en oublie aussi une caractéristique essentielle du développement chinois que le PCC met œuvre de façon centralisée à coups de plans quinquennaux, de plans sectoriels ou de schémas directeurs. Autrement dit, les intentions chinoises sont planifiées et donc documentées et consultables.

Certes il s’agit de visions normatives (pas toujours totalement réalisées ou réalisables), mais elles constituent néanmoins des indicateurs très révélateurs de son fonctionnement général : la Chine fait ce qu’elle dit mais elle se garde bien de dire ce qu’elle fait !

Dans la pratique, les données ont toujours été associées à un degré élevé de sensibilité pour les Chinois. Au fur et à mesure de l’affirmation de la Science chinoise, qui va clairement de pair avec une moindre appétence à collaborer internationalement dans ce domaine, cette sensibilité s’est fortement accrue.

Non seulement sous l’effet d’une pression considérable à la publication scientifique en Chine, l’indicateur dominant de l’évaluation des chercheurs, du point de vue de leur volume d’activité de recherche et de leur place dans la compétition scientifique mondiale.

Mais aussi sous l’effet d’une ambition hégémonique chinoise sur ce qui touche à ses données et informations, combien même ces dernières seraient produites sur son territoire en collaboration avec des acteurs non chinois ou qu’elles l’aient été ailleurs avec une implication chinoise.

Un exemple très parlant de cette revendication est relatif aux deux plus grands projets de coopération scientifique et technologique jamais entrepris entre la Chine et la France : les satellites CFOSAT et SWOM [2] qui ont réclamé des budgets cumulant plusieurs centaines de millions d’euros [3].

Les deux projets ont bien failli capoter en raison des perspectives et modalités d’utilisation des données issues de l’exploitation des satellites : les Chinois souhaitaient en réserver l’exclusivité aux deux partenaires alors que les Français, dans le souci de faire avancer plus rapidement les connaissances grâce à d’autres partenariats ou usages, prônaient une position ouverte, assez conforme avec les pratiques internationales dans ce domaine.

Les exemples abondent. Et naturellement, au fil des rivalités « systémiques  » et technologiques qui animent les relations entre d’un côté la Chine et de l’autre les États-Unis et l’Europe, les positions se durcissent de façon asymétrique.

La Chine s’est récemment prononcée contre sa participation aux classements universitaires internationaux (y compris le classement de Shanghai ?!) de façon à ne plus fournir de données sur les réalités universitaires du pays. Exprimée par le Président chinois, cette position a beaucoup surpris car la Chine a déversé depuis 25 ans des milliards dans son système universitaire pour précisément faire apparaître le pays en bonne place sur la carte universitaire mondiale. Et ainsi être en mesure d’attirer le chaland des étudiants étrangers.

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Pékin bloque l’accès à ses données.

Le 17 mars 2023, une petite bombe explosa dans le milieu des sinologues et autres spécialistes de la Chine ancienne ou contemporaine, essentiellement installés aux Etats-Unis : la principale base de données en sciences humaines et sociales (SHS) sur la Chine CNKI.net [4] suspendait ses accès aux abonnés hors de Chine.

Comme le rapporte Nikkei Asia dans une livraison du 23 mars, CNKI donnait accès à près de 95% des journaux scientifiques chinois, dont certains remontent à 1915. Bref, la principale source d’information sur la Chine s’est brutalement tarie, sans explication. Seul recours pour les chercheurs, quoique dissuasif à l’heure numérique : se rendre en Chine pour obtenir une carte d’accès aux bibliothèques !
Sous très haut contrôle politique, l’Académie des Sciences Sociales de Chine [5] (CASS) a sans doute mis son grain de sel dans cette modeste affaire : elle voyait en effet passer depuis des années des publications à fort impact et en langue anglaise sur la Chine contemporaine produites par les sinologues américains. Naturellement, ces dernières, pas forcément alignées sur la vision normative du Parti-État, contribuaient inévitablement à pénaliser le rayonnement scientifique de la CASS.

En coupant le fil de CNKI, le PCC révèle une réalité et une intention : 1) Son extrême réticence à mettre sur la place publique les données statistiques chinoises, humaines sociologiques et ethniques (recensements, cartographies études sociologiques, approche des minorités, archéologie, etc.). 2) Doter (temporairement) la CASS d’un avantage comparatif en matière production de connaissances sur la Chine contemporaine, lui réservant au passage le monopole d’une interprétation politiquement plus orthodoxe des faits sociaux en Chine.

Ces deux dimensions centrales de l’activité chinoise de recherche (réticence à communiquer les données et concentration des sciences humaines au sein de la CASS) constituent des limitations pour les scientifiques étrangers, dont beaucoup sont d’origine chinoise, ayant rejoint la CASS dans le cadre d’un contrat de recherche.

S’ils donnent satisfaction après un certain délai, ils sont précisément incités à renoncer à leur nationalité d’origine pour devenir Chinois et ainsi prétendre à tous les attributs d’un chercheur de la CASS.

Les États-Unis et l’Europe ne restent pas inertes mais ne peuvent malheureusement agir que sur des leviers de nature incitative comme la limitation des échanges scientifiques à certains domaines, le redéploiement des budgets de coopération scientifique vers d’autres pays, le contingentement des missions vers la Chine, etc.

Dès 2019, l’UE a par exemple tenté d’introduire des conditions d’échange de données dans l’accès aux financements des projets issus de l’accord de coopération de 1999. Pas sûr que cela suffise.

En matière de données, l’Occident qui bute en pratique sur des fondamentaux liés au fonctionnement même de la Science ouverte et des informations libres d’accès (ou accessible [6]), ne peut isoler la Chine (et ses acteurs) en lui coupant l’accès aux données comme le pratique sans vergogne l’Empire du Milieu.

Résultat, l’impression qui domine ressemble à la fameuse technique taiji qui consiste à aspirer la puissance de son ennemi pour la lui renvoyer en y ajoutant sa propre énergie. C’est du « win-win - 双赢 - » pour la Chine. Elle gagne deux fois !

L’Intelligence artificielle au cœur de la nervosité chinoise.

Comme se plaisent à le rapporter les communautés d’affaire installées en Chine (États-Unis, Japon, Europe) qui publient annuellement des « position papers  » sur l’environnement des affaires en Chine, ce n’est pas tant les législations successives chinoises (cybersécurité, espionnage, données, etc.) ou les accès aux marchés chinois qui perturbent le plus les intérêts économiques étrangers car, anticipées, ces contraintes peuvent généralement être prises en compte dans les modèles d’affaires.

Certes, les entreprises étrangères sous contrôle politique étroit et traitées de manière inéquitable sont naturellement très ciblées par le PCC.

Mais les vraies perturbations viennent de l’interprétation à géométrie variable des législations par les autorités. Lorsqu’elles sont appliquées, les lois le sont inégalement ou de façon différenciée avec des variations d’intensité dans le temps et l’espace.

C’est-à-dire à l’exact opposé des régimes juridiques des états de droit, honnis de la Chine. Résultat, les affaires restent d’une rare complexité. Et, si les investissements étrangers en Chine se maintiennent c’est probablement parce que l’attrait du marché chinois demeure supérieur aux risques économiques encourus [7] et/ou au ticket modérateur d’un éventuel retrait.

Reste qu’actuellement, les événements en Chine s’emballent. Saisies d’une paranoïa qui handicape la sérénité des affaires, les communautés étrangères constatent que les détracteurs les plus radicaux de la présence étrangère ont pris la main au sein de l’appareil : arrestations pour espionnage, interdictions des enquêtes de « Due Dilligence  », ostracisme frappant certains cabinets de consultants, visites musclées d’entreprises du tertiaire, etc.

Pas de hasard, l’ire chinoise est dirigée vers les intérêts étrangers dont le modèle d’affaires repose sur leur contenu informationnel : études de marché, ingénierie, évaluation financière, intelligence économique. Autant d’activités qui traitent des volumes de données importants se rapportant à la Chine et à sa situation interne que l’appareil tente de freiner tout en soupçonnant évidemment des fuites d’information.

Comme souvent en Chine, les apparences sont des constructions, issues d’une prise de conscience ou de la perception d’une faiblesse relative. Il est à cet égard très révélateur que les tendances, qui ont le démérite de faire le tour du monde tout en contredisant le narratif officiel sur le traitement équitable des entreprises étrangères, coïncident avec l’émergence du robot conversationnel ChatGPT.

Objet d’un retentissement planétaire, ChatGPT souligne le retard chinois dans la course à l’intelligence artificielle malgré les investissements massifs de plus de 25 Mds de $ consentis depuis 2017 année de son premier plan de développement de l’IA.

Dans la course mondiale à l’IA, la Chine était pourtant partie en tête. Ses points forts, entre autres : des terrains d’expérimentation gigantesques, la capacité de mise en cohérence rapide de tous ses acteurs [8], des innovations spectaculaires (comme le système « Alpha GO », capable de battre le 3e meilleur joueur mondial de GO) et, pour la population, la promesse d’un monde meilleur où la Chine serait au centre du jeu !

Las, ChatGPT a été plus loin et plus vite que les géants chinois de la high-tech ! La déconvenue chinoise est si grande que l’exécutif en est arrivé à inciter Alibaba qui fut pourtant récemment sa bête noire qu’il a politiquement recadrée, à lancer en avril 2023 Tongyi Qianwen 通义千问, un concurrent très médiatisé à ChatGPT. Il est censé faire aussi bien. Sauf si on l’interroge sur l’origine du COVID 19 ou la définition de démocratie, bien entendu !

Plus sérieusement, sur quoi repose le succès relatif de ChatGPT ? Sur une approche de la recherche dont les contours sont radicalement différents des réflexes centralisateurs de l’appareil. Elle est « bottom-up », décentralisée, multidisciplinaire, coopérative et ouverte.

Telles sont les caractéristiques d’un système d’innovation ouverte et « d’open source  » des modèles d’IA [9] qui, ces dix dernières années, ont en effet permis aux chercheurs et ingénieurs américains de sans cesse améliorer et entraîner le robot conversationnel de la petite société Open IA, désormais soutenue par Microsoft à hauteur de 10 milliards de dollars.

Côté chinois, il sera difficile de faire l’économie d’une réflexion de fond sur la suite à envisager, surtout qu’au cœur du décalage sino-américain en matière d’IA se trouve finalement la question des données.

Et il ne s’agit ici pas tant de la quantité des données (le volume capté par les acteurs américains se trouve assez similaire à celui des chinois) mais de leur qualité.

Issues de systèmes et autres applications censurées, les données chinoises ignorent des pans entiers de la connaissance, de la pensée ou du raisonnement humain, ce qui rend les algorithmes moins efficaces, donc moindrement opérants pour des applications.

S’ajoutent à cela deux autres handicaps majeurs qui se combinent avec un fonctionnement en silo vertical de l’innovation où les industriels souvent courtisans du pouvoir se concurrencent sans croiser leurs travaux avec ceux des universités.

Résultat, la Chine appuie son IA sur des algorithmes moins robustes issus de la recherche académique tout en rencontrant des limitations en matière de calcul, principalement en raison des sanctions (listes noires d’entreprises chinoises) et des restrictions américaines (certains semi-conducteurs et autres composants destinés au calcul massif [10].

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Une prise de conscience en cours malgré quelques hésitations.

On l’a compris, depuis l’ouverture du pays, les données correspondent à un enjeu politique majeur à la racine de la nervosité récente de l’appareil sur le sujet hautement sensible de la maîtrise de l’information. La défiance n’est pas nouvelle puisque par le passé, les entreprises comme Google et Meta (Facebook) n’ont pas pu prendre pied en Chine. Mais force est de constater qu’elle s’aggrave.

Pour les autorités, il était déjà inacceptable que le modèle d’affaires de Google et Facebook repose sur la captation de données chinoises exportées aux Etats-Unis. L’avantage de cette posture : les chinois n’ont pas attendu vingt ans comme l’UE pour produire une législation de protection des données (Règlement européen de protection des données – RGPD -) dont on s’aperçoit aujourd’hui pourtant qu’en Europe elle n’est toujours pas appliquée par « Meta » [11].

L’Inconvénient est que l’exploitation de modèles et de données sino-centrées qui ne circulent pas hors de Chine crée sans doute un moindre potentiel d’innovation. Pour autant, conçu par le conglomérat ByteDance (lire : Mises en garde occidentales contre la force intrusive des réseaux sociaux chinois) la botte secrète chinoise pourrait être le réseau social « TIK TOK » qui a acquis une stature mondiale avec quelques 1,6 milliard d’utilisateurs, dont 150 millions aux États-Unis et autant en Europe.

Malgré ou à cause de son engouement planétaire, le réseau est exposé à des mesures d’endiguement ou d’interdiction [12]. Sont suspectées, comme souvent tout ce qui touche à l’économie de l’Empire du milieu, l’absence de transparence/d’indépendance de la société [13] et l’intégration civilo-militaire de l’entreprise chinoise. Mais le point crucial reste la question des données résultant de l’exploitation du réseau : sont-elles ou non transférées en Chine ?

La réponse à cette question conditionne assurément l’avenir de « TIK TOK ». En cas de démonstration probante [14], ByteDance tomberait évidemment sous le coup de sanctions américaines et européennes, avec un effet domino à d’autres aires géographiques et un impact sur sa réputation.

Que faut-il conclure ?

Les données sont-elles une composante du découplage économique entre l’Occident et la Chine ? Au-delà de l‘extrême sensibilité du sujet pour la Chine qui y voit un attribut de souveraineté et d’affirmation économique, il faut bien reconnaître que la question pèse finalement assez peu sur le volume des échanges économiques, l’intégration mondialisée des économies et les investissements. Il en est de même pour la bataille autour des microprocesseurs.

Certes, plusieurs secteurs économiques vont devoir se mettre sur une trajectoire de découplage des chaînes de valeur pour servir le marché chinois et en exploiter d’autres dans le monde. Mais le mouvement n’est pas de nature à changer fondamentalement les positions relatives dans le commerce mondial, tout au plus complique-t-il (et renchérit) les échanges.

Pour ne prendre que trois illustrations dans des registres différents : 1) La Chine continue d’accueillir le même volume d’investissements étrangers malgré un environnement domestique défavorable pour ces derniers ;

2) La « guerre » commerciale lancée le Président Trump n’a quasiment eu aucun impact sur les quelque 260 milliards de déficit commercial, toujours en hausse, des Etats-Unis avec la Chine (2022), tandis que

3) Les étudiants chinois arrivent toujours plus nombreux dans les universités américaines [15]. La situation n’a décidément rien à voir avec la période de la Guerre froide où le COCOM [16] veillait à l’étanchéité du commerce entre deux mondes !

Pour autant, impossible d’ignorer qu’une tendance adverse se dessine. En dépit de l’évidence de la pérennité des échanges et des chaînes de valeurs délocalisées, la perception de la Chine par l’Occident a défavorablement évolué en peu d’années. Partout, dans tous les domaines, des contre-feux s’allument. L’image du pays s’est aussi dégradée. Assurément, autant d’indicateurs de découplage qui changent bien plus la donne !

Deux indices parmi d’autres d’un changement de paradigme en cours, dont les racines sont à la fois économiques et politiques. 1) Depuis quelques temps, les ténors taïwanais de l’assemblage High-Tech cherchent des alternatives à la Chine (lire : La reprise se confirme au milieu d’une baisse des investissements extérieurs. Les ténors taïwanais de l’assemblage high-tech cherchent des alternatives à la Chine).

2) La tendance fait suite à une mise en garde politique aux États-Unis en janvier 2021 d’un groupe de chercheurs, philosophes, politologues et sinologues qui suggéraient à la Maison Blanche de réagir plus efficacement aux captations technologiques chinoise (lire : Avis de rupture du monde de la high-tech). Il est vrai que la hantise de la rupture porteur de catastrophes est dans toutes les têtes depuis plusieurs années.

Lire : La Chine, le Monde et les flux de capitaux. Quels risques de « découplage » ?

Note(s) :

[1« Changes to MOST, scientific data regulations, new State Administration for Market Supervision, new IP laws, and consolidation of S&T functions are all signs of China marshalling innovation organs behind the CPC. Governments of several participants have completed reviews, or are planning to review where they do/do not want to collaborate, the costs of Chinese scientific and industrial policy etc. »

[2Mis en projet en 2007, le satellite CFOSAT a été lancé en 2018. Il est une mission spatiale des agences spatiales chinoise (CNSA) et française (CNES) dont l’objectif est de réaliser un suivi des vents et des vagues à la surface des océans et de contribuer à améliorer la modélisation des prévisions de la mer utilisés par la météorologie marine ; ainsi que notre connaissance des processus physiques à l’œuvre durant la formation et l’évolution des vagues » (source : Wikipédia/CNES).

Quant à SVOM, « il s’agit une mission franco-chinoise consacrée à l’étude des plus lointaines explosions d’étoiles, les sursauts gamma. Elle doit être lancée en décembre 2023 depuis la base de lancement de Xichang » (source : svom.eu).

[3Ces projets ont sans doute été rendus possibles par l’interdiction du Congrès américain de développer tout échange spatial avec la Chine, en raison de la mainmise du secteur par l’APL. C’est pourquoi l’ensemble du spatial chinois rencontre des obstacles majeurs dans son développement international.

Un temps, les Français ont d’ailleurs été exposés à des sanctions américaines pour contournement d’embargo, ce qui a introduit du retard dans la conception des sous-systèmes radar de CFOSAT : SWIM (mesure la hauteur et la longueur d’onde des vagues, y compris sous la glace) et SCAT (mesure de la direction et de la vitesse des vents), issus d’un partenariat CNRS-Thales.

[4« China National Knowledge Infrastructure » exploitée par la société Tongfang Knowledge Network Technology). Voir China slashing foreign subscriber access to key research database

[5Vers la fin de la Révolution culturelle (1975), l’Académie des Sciences de Chine (la CAS, équivalent du CNRS) s’est séparée des Sciences Humaines et Sociales (SHS) qui formèrent une académie autonome, la CASS (Chinese Academy of Social Sciences) qui devint le navire amiral de la recherche en SHS en Chine. Important centre de recherche au profit de l’exécutif, son champ d’action académique va de l’histoire à l’archéologie, des sciences économiques à la philosophie, en passant par l’anthropologie, le droit et les sciences politiques.

[6On pense par exemple aux deux plus grandes bases de données sectorielles que sont Medline (base gratuite gérée par la Bibliothèque américaine de médecine) et Chemical Abstracts (commercialisée par la Société Américaine de chimie, 471 millions de dollars de C.A.). Débrancher les clients chinois reviendrait à renoncer à la position mondiale de ces deux mastodontes qui guident le travail de milliers de chercheurs académiques ou industriels dans le monde.

[7D’où la naissance du concept de « derisking  » avancé par l’UE pour guider ses relations/discussions commerciales avec la Chine. Le concept nous paraît plus juste et généralisable que celui de « découplage » (des chaînes de valeur) qui ne s’appliquera (ou ne s’applique) qu’à certaines branches économiques.

[8Institutions académiques, géants de l’internet chinois, financeurs, écosystèmes de startups.

[9Le succès aidant et les enjeux industriels étant devenus colossaux, ce principe d’ouverture est aujourd’hui interrompu. Open IA et Google ont rendu leurs modèles inaccessibles, les chercheurs s’en plaignent déjà !

[10Il est ici intéressant de noter que l’essentiel des décisions publiques américaines (visant de façon non spécifique la Chine) qui s’appuient sur l’Export Control Reform Act of 2018 mentionne l’IA, comme pour souligner qu’il s’agit clairement de contrer la concurrence chinoise dans ce domaine.

[11Après de multiples rebondissements et de fortes réticences judiciaires du pays qui héberge son siège social, la société est condamnée à payer 1,2 milliard d’euro par un tribunal irlandais lundi 22 mai 2023.

Meta a en effet poursuivi l’exportation de ses données aux États-Unis après 2020 alors que la RGPD l’obligeait à d’une part cesser ces transferts (pour stocker en Europe) et d’autre part à effacer les données européennes enregistrées aux États-Unis. A l’origine de la RGPD, entre autres : la possible utilisation indue des données européennes par les programmes de surveillance intrusifs de la Sécurité américaine.

[12Plusieurs pays l’ont déjà interdit (dont l’Inde où 28% de la population utilise néanmoins le réseau !) de même que l’état américain du Montana. Les deux chambres américaines ont mis sous enquête le réseau qui est également pisté par les organes de sécurité américains.

[13Une perception renforcée par la reprise en main politique et économique des géants de la tech’ chinoise (et avec elle, de tout l’écosystème d’innovation chinois) depuis les 5 dernières années. En témoigne le démantèlement de Tencent. Mais d’autres branches, jugées trop indépendantes ou imperméables aux orientations du PCC, comme la finance et l’assurance (qui concentrent le plus faible taux d’adhésion de membres du PCC) sont également concernées par ce mouvement.

[14Malgré les énormes volumes de données charriés par Tik Tok, il n’y a aujourd’hui, étonnamment, aucune certitude quant à un éventuel transfert vers la Chine. Rappelons que le même doute avait conduit dès 2018 à exclure Huawei des appels à projets 5G dans un grand nombre de pays.

[15Près de 100 000 nouveaux par an (le flux entrant), près de 380 000 déjà sur place (le stock actuel). Ils génèrent 16 milliards de dollars de revenus !

[16Pendant la Guerre froide, système multilatéral de contrôle des exportations de matériels sensibles vers le bloc de l’est

 

 

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