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›› Editorial
« Shangri-La 2023 » : Après l’échec du « dialogue », Blinken tente de rétablir une relation « normale » avec Pékin en quête de respect international
Du 2 au 4 juin a eu lieu à Singapour la cession annuelle du « Dialogue de sécurité de Shangri-La », dont, en théorie, l’objectif était de débattre au sein de réunions plénières et bilatérales des questions de sécurité en Asie les plus pressantes pour, si possible, proposer des solutions originales d’apaisement.
Cette année pourtant, les conditions d’une accalmie sino-américaine étaient moins que jamais réunies. Le ministre de la défense chinois Li Shangfu, ingénieur de l’aérospatiale, ayant dirigé le centre lancement spatial de Xicheng durant dix ans (2003-2013), était toujours sous le coup de sanctions américaines pour l’achat par la Chine de dix SU-35 et de systèmes de défense Sol-air S.400 russes datant de l’époque où il était chef du département de développement de l’équipement de la Commission militaire centrale et n°2 du département général de l’Armement (2017 à 2022).
Au passage, le 22 mai dernier, moins de quinze jours avant la tenue du Dialogue de Shangri-La, le Département d’État sous la pression des conservateurs avait précisé qu’il ne lèverait pas les sanctions contre le ministre chinois. Résultat, dès le premier jour, le ton était donné. On apprenait que Li acceptait de rencontrer son homologue japonais, Hamada Yasukazu mais pas l’Américain Lloyd Austin.
C’était le dernier épisode de tensions qui, après l’éphémère apaisement de la rencontre de Bali, de la mi-novembre 2022, ne cessent de monter depuis la destruction par la chasse américaine du « ballon espion » chinois le 4 février. La séquence avait d’autant plus heurté l’orgueil de l’appareil qu’elle fut brutale, spectaculaire et publique (lire : Le psychodrame de la chasse aux ballons espions chinois).
Un mois plus tard, le 8 mars, en marge de la réunion de l’ANP, le nouveau ministre des Affaires Étrangères Qin Gang mettait en garde contre les risques de guerre si les « États-Unis continuaient à ouvertement freiner la montée en puissance de la Chine » et à s’ingérer dans ses affaires intérieures chinoises en soutenant Taiwan.
La question inflammable de Taïwan. Incident dans le Détroit.
Alors qu’au cours de ces dix dernières années tous les acteurs de la zone n’ont cessé de renforcer leur arsenal militaire et notamment Pékin ses missiles balistiques « tueurs de porte-avions » et Washington sa flotte de sous-marins difficiles à détecter, le 3 juin à Singapour, Lloyd Austin portait le fer dans la plaie à vif de la question taïwanaise.
« Le monde a intérêt à maintenir la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan. La sécurité des voies de navigation commerciales et des chaînes d’approvisionnement mondiales en dépendent. Il en va de même pour la liberté de navigation dans le monde entier. Ne vous méprenez pas : un conflit dans le détroit de Taiwan serait dévastateur. »
Directement liés à la volonté de Pékin de contrôler sans esprit de recul la navigation libre dans le détroit de Taïwan, les risques d’embrasement surgissent dès lors que la marine américaine conteste la prétention de la Chine à considérer que le Détroit ferait partie de ses eaux intérieures.
Les mêmes périls flottent autour de la navigation et des prospections de ressources en mer de Chine du sud dont Pékin – en fortes tensions avec les Philippines et le Vietnam - réclame la souveraineté sur 80% d’une surface marine grande comme la Méditerranée.
Le 5 juin, 24 heures après la fin de la réunion de Shangri-La, le Pentagone rendait publique la vidéo d’un destroyer lance-missiles chinois qui, le 3 juin, avait coupé la route à moins de 150 m en avant d’une mission dite de « liberté de navigation » menée dans le Détroit du nord vers le sud par un destroyer américain et une frégate canadienne .
Au passage, la brutalité sans nuance de la revendication de souveraineté chinoise sur l’île assortie de menaces militaires, fonde en partie le durcissement de Bruxelles à l’égard de la Chine exprimé en dissonance avec les déclarations du Président français lors du voyage de V. de Leyen à Pékin début avril. (Lire https://www.questionchine.net/la-difficile-troisieme-voie-francaise-en-chine-et-le-dangereux-brouillage-de-l-unite ). Josep Borell, le Haut Représentant européen pour les Affaires étrangères et la sécurité est sur la même ligne que la Commission.
Même s’il est conscient d’animer un ensemble politique hétéroclite dont les convictions à l’égard de la Chine soumises aux coercitions commerciales de Pékin sont flottantes, il n’en reste pas moins que depuis l’affichage spectaculaire du rapprochement entre Moscou et Pékin le 4 février 2022, J. Borell conditionne les bonnes relations stratégiques de l’UE avec la Chine à la double exigence : 1) de renoncer à l’usage de la force pour réaliser l’unité chinoise ; et 2) d’exercer des pressions sur Moscou pour faire cesser la guerre en Ukraine.
Alors que Lloyd Austin qui s’exprimait à Singapour e 3 juin, le jour même de « l’incident des deux marines » dans le Détroit, s’évertuait à expliquer qu’une conflagration entre Pékin et Washington à propos de Taïwan aurait des conséquences géopolitiques et économiques globales d’une ampleur inimaginable, mais qu’elle pouvait être évitées par le dialogue, Li Shangfu fidèle à son refus de ne pas échanger avec lui, a, le lendemain, articulé son adresse à ses pairs à un spectaculaire contraste de ton et d’objet.
Sanctionné par Washington, Li Shangfu refuse le dialogue bilatéral, célèbre la « Chine globale » et nie le rôle de l’Amérique en Asie.
Après avoir fait un large inventaire des contributions de la Chine au progrès du monde et plus particulièrement du « sud-global », insistant sur ses « initiatives de développement et de sécurité » dont la récente paix au Moyen Orient entre Téhéran et Ryad et l’entremise chinoise pour la paix en Ukraine (lire : Un vent chinois s’est levé au Moyen Orient & L’ UKRAINE, la CHINE, ses « initiatives globales » et la paix du monde), auxquelles Pékin vient d’ajouter une proposition de médiation dans le conflit israélo-palestinien [1], Li Shangfu a décrit la participation de Pékin aux enceintes et regroupements où les États-Unis ne sont pas présents (Organisation de Coopération de Shanghai, BRICS) ; dans celles où il leur est difficile d’exercer une prévalence ou leur « double standard » tels que l’ONU et, dans un moindre mesure, les dialogues de sécurité de l’ASEAN et le « dialogue de Shangri-La » lui-même.
Enfin, revenant à son expertise d’ancien patron des lancements spatiaux chinois, il a souligné que la Chine voulait non seulement « traiter les problèmes de sécurité des domaines émergents – cybersécurité et biosécurité », mais aussi « explorer la formulation de règles pour la sécurité spatiale » domaine où dit-il, des normes mondiales solides n’existent pas encore, sans oublier les défis de sécurité non traditionnels, y compris le contre-terrorisme, la sécurité maritime, l’aide humanitaire et les secours en cas de catastrophe.
En contrepoint de ces « bonnes volontés globales » en matière de sécurité et de développement, le discours de Li fut surtout marqué par la désignation des responsabilités de l’Amérique dans l’augmentation des tensions en cours.
Oubliant les politiques de force de l’APL en mer de Chine du sud et dans le détroit de Taïwan, Li a accusé Washington d’être responsable de la course aux armements en Asie, de se livrer « aux intimidations à des fins d’hégémonie et à de constantes ingérences dans les affaires intérieures d’autres pays. »
Surtout, exigeant le « respect » pour la puissance que la Chine est devenue et niant la légitimité de la présence militaire américaine dans la zone du Pacifique occidental, il a exprimé un rejet radical.
Ce dernier semblait suggérer, pour solde de tout compte, qu’au-delà des procédures de dialogue, l’apaisement dépendrait du renoncement par les États-Unis à la promotion du droit de la mer, à la défense de la liberté de navigation et, question sensible entre toutes, à dissuader Pékin d’attaquer militairement Taïwan, dont le parti considère que la dérive de rupture avec le Continent est le résultat de l’ingérence politique de Washington.
« Pour vraiment prévenir de tels incidents à l’avenir, nous n’avons pas seulement besoin des codes. Nous les avons, d’ailleurs déjà », (…) « Le meilleur moyen serait que certains cessent de s’approcher du territoire des autres pays. » Quelques phrases plus loin, il a crûment précisé sa pensée « mêlez-vous de vos affaires, de votre propre espace aérien et de vos eaux territoriales ». (…) et « Tant que les États-Unis continueront d’opérer près des côtes chinoises, le risque de guerre continuera de s’aggraver. »
Il est difficile d’imaginer une prise de position aussi éloignée d’un esprit de « dialogue ».
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Le vœu pieux du ministre singapourien et la quête de respect chinoise. L’Urgence partagée de préparer une rencontre au sommet.
Clôturant la cession 2023 du « Dialogue de Shangri-La », le ministre de la Défense singapourien Ng Eng Hen qui appelait Li Shangfu et Lloyd Austin au dialogue, était dans son rôle. Mais pour l’heure l’éventualité est improbable, au moins aussi longtemps que Li sera sous le coup de sanctions américaines dont les Chinois jugent qu’elles sont une arrogance insupportable.
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Dans le long discours du ministre chinois qui mêlait la volonté de dialogue au rejet de l’Amérique, l’un des points auxquels Washington devrait porter le plus attention est la « quête de respect. »
Un siècle après le « mouvement du 4 mai 1919 », réaction nationaliste à l’attribution insultante au Japon de la colonie allemande du Shandong, le Parti émerge, auréolé de la puissance chinoise retrouvée en contestant l’Occident et son leader américain.
Au milieu de la longue liste de reproches adressés à Washington, la rebellion cristallise une rivalité systémique autour de la question hautement inflammable de Taïwan où se croisent l’histoire récente de la guerre civile, le souverainisme inflexible de Pékin et l’angle mort de la démocratie.
Exclue du champ de conscience de la Chine continentale, l’attachement à la démocratie est devenue le levier d’efficacité stratégique de l’île face aux pressions de Pékin ; prétexte idéologique au rapprochement de Washington avec Taiwan, elle enferme les États-Unis dans l’obligation de prendre parti à mesure que Pékin augmente ses pressions militaires sur l’exécutif taïwanais.
En même temps, elle fonde l’accusation de Pékin « d’ingérence » américaine dans les affaires intérieures chinoises et, ignorant les progrès de la liberté individuelle dans l’île, à la racine de l’idéologie de rupture actuellement au pouvoir à Taipei, elle enflamme l’accusation que Washington trahit l’esprit et la lettre des « Trois communiqués ».
Dans le cadre de la reconnaissance de la Chine maoïste par Washington, les « Trois communiqués », ont été signés conjointement en 1972 (Nixon et Zhou Enlai), 1979 (Carter et Deng Xiaoping) et 1982 (Reagan et Deng Xiaoping).
Ils s’accordaient sur la fin des relations officielles entre Taipei et Washington, la reconnaissance, de part et d’autre du Détroit, « d’Une seule chine » et « d’Un seul gouvernement de la Chine ». En même temps, ils précisaient que l’Île et les États-Unis continueraient à entretenir des relations économiques et culturelles, mais que Washington renoncerait progressivement à vendre des armes à l’Île, promesse qui n’a jamais été tenue.
Simultanément le « Taïwan Relation Act - T.R.A - », disposition de Droit Interne votée par le Congrès en 1979, obligeait l’exécutif américain à ne pas rester inerte en cas d’attaque directe de la Chine contre Taïwan non provoquée par une déclaration d’indépendance (lire : Les nouvelles eaux mal balisées de la question de Taïwan).
Sous la surface de ces tensions et rivalités irréductibles attisées par la quête de respect chinoise et l’obsession unificatrice quel qu’en soit le coût à laquelle s’oppose la ferme volonté américaine de dissuader Pékin d’attaquer Taïwan, se cristallise au moins une conscience commune.
Répétée à Singapour à la fois par Lloyd Austin et Li Shangfu, elle rappelle non seulement qu’une confrontation de grande ampleur dans le Détroit serait un désastre de portée planétaire, mais aussi que l’absence prolongée de dialogue en constitue un des ingrédients.
Tel était l’objet du voyage à Pékin d’Antony Blinken, le week-end du 17 juin. En ligne de mire, la préparation des prochains sommets du G20 en Inde, les 9 et 10 septembre et de l’APEC à San Francisco en novembre où Biden et Xi Jinping pourraient se rencontrer, pour tenter de redonner vie à la convivialité évanouie du sommet de Bali.
Au milieu des critiques acerbes des Républicains et au-delà de l’apaisement formel dont pour l’instant chacun à Pékin et Washington semble se contenter, les attentes concrètes sont minces.
Antony Blinken à Pékin. Un rattrapage acrobatique.
Selon Reuters, lors d’une réunion préparatoire préalable au voyage le mercredi 14 juin, les responsables américains avouaient ne pas s’attendre à une percée dans la relation. Dans la soirée, un échange téléphonique entre Blinken et Qin Gang était encore dans le ton de Li Shangfu à Singapour. Il exigeait que Washington cesse de traiter Pékin à partir d’une position de force et de condescendance et cesse de se mêler des affaires de la Chine.
Le porte-parole du Waijiaobu précisait la pensée de l’appareil sur la manière dont Pékin jugeait l’état de la relation « Il ne s’agit pas d’une soi-disant concurrence responsable, mais d’un comportement hégémonique extrêmement irresponsable qui ne fera que pousser la Chine et les États-Unis vers la confrontation ». On notera que, là encore, il est question de « respect ».
Cette quête était déjà le fond de tableau très sensible de la rencontre d’Anchorage, le 18 mars 2021, quand, dans une longue intervention abondamment commentée par les réseaux sociaux , Yang Jiechi, prédécesseur de Wang Yi au bureau politique et ancien ambassadeur à Washington avait assené que « les États-Unis n’avaient aucune légitimité pour prendre la Chine de haut et lui faire la leçon 美国没资格居高临下同中国说话. » (Lire le § « Sur Weibo, la force du nationalisme anti-américain. » de notre article : https://www.questionchine.net/il-y-a-cinquante-ans-le-reve-d-henry-kissinger?artpage=3-3.
Note(s) :
[1] Le 13 juin, Mahmoud Abbas, le Président de l’Autorité palestinienne était reçu à Pékin. En annonçant la visite, le ministère chinois des Affaires étrangères avait déclaré que la Chine était disposée à aider à l’amélioration des relations de l’État palestinien avec Tel Aviv, gravement détériorées ces dernières années.
Dans le même temps, empiétant une nouvelle fois sur les plates-bandes stratégiques de l’Amérique, le ministre des Affaires étrangères Qin Gang déclarait que « la Chine soutenait la reprise des pourparlers de paix entre la Palestine et Israël dès que possible sur la base d’une solution à deux États ».
Notons que les récentes actions du gouvernement israélien montrent que, du point de vue de Tel Aviv, le projet d’une Palestine indépendante à l’intérieur des frontières tracées en 1967 n’est pas à l’ordre du jour. Telle est probablement la raison pour laquelle la Chine a accueilli Abbas, alors que la dernière visite en Chine du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu remonte à mars 2017.
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