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Projets spatiaux chinois et rupture de la coopération avec l’Occident
S’il est un domaine où la rupture entre la Chine et l’Occident est irrémédiablement consommée c’est bien l’espace.
Après avoir été exclue du projet de la station spatiale internationale par un vote du Congrès des États-Unis en 2011 (lire : La station 天宫 Tiangong entre dans sa phase finale) et au même moment, de la construction du système de positionnement spatial européen Galileo (lire le § Coopération spatiale Chine - Europe. Projet Galileo), la Chine avance son programme spatial à grands pas déterminés et imperturbables, dans quatre directions majeures.
1. Système Beidou de positionnement par satellites concurrent du GPS américain dont la portée est devenue globale en 2020 (lire : Le système de navigation Beidou 3 est opérationnel).
2. La construction d’une station spatiale indépendante : La station 天宫 Tiangong entre dans sa phase finale.
3. L’exploration lointaine, y compris celle de la planète Mars et des exoplanètes (lire : Compétition spatiale autour de la « planète rouge » & Le « Dieu du feu » chinois s’est posé sur Mars.
4. L’exploration de la lune : Exploration de la face cachée de la lune.
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Le 12 juillet, à Wuhan lors d’une réunion au sommet de l’Agence Spatiale chinoise, Zhang Hailian, nº2 de l’Agence, a, selon Xinhua, révélé quelques détails du projet chinois d’envoyer une mission humaine sur la lune et d’y construire, d’ici 2030, les premiers éléments base permanente, dont QC avait déjà exploré la perspective en 2020 : La sonde Chang’e 5 s’est posée sur la lune.
En cas de succès, la mission ferait de la Chine, soixante ans après les États-Unis, le deuxième pays à avoir mené à bien une mission d’exploration humaine de la lune. Les phases de l’alunissage seront identiques à celles des missions Apollo, à partir d’un module orbital. Mais, contrairement à l’Amérique, qui n’avait utilisé qu’un lanceur pour transporter à la fois l’alunisseur et le module orbital, la Chine les enverra à bord de deux lanceurs distincts.
La suite comportera les phases d’amarrage du vaisseau orbital avec le module d’alunissage, le transfert des astronautes de l’un à l’autre, la descente et le poser, la mission sur la lune proprement dite avec ses classiques collectes de matériaux et le retour en orbite.
La mission lunaire est le dernier développement des programmes spatiaux chinois ayant récemment connu plusieurs accélérations spectaculaires.
Entrée avec retard dans la course par une première mise en orbite d’un satellite seulement en 1970, quand les États-Unis avaient déjà marché sur la lune, la Chine est en 2003 devenue le troisième pays à mettre des astronautes en orbite terrestre et, en 2013, à poser un « Rover » sur la lune (lire : Chang’e III et le « Lapin de jade » se sont posés sur la lune) .
A l’époque, Xi Jinping, au pouvoir depuis un an, avait inscrit l’événement dans son « rêve d’une Chine plus forte. - 航天梦是 强国梦的重要组成部分. »
Six ans plus tard, la Chine posait un autre rover sur la lune. Cette fois sur sa face cachée. Lire : Exploration de la face cachée de la lune. En 2021, elle posait un module sur Mars.
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Au cours des dix dernières années Pékin, écarté des projets internationaux, a également construit Tiangong sa propre station spatiale indépendante. Achevée en novembre 2022, elle sera, en 2030, après l’arrêt opérationnel de l’ISS, le seul module humain habitable permanent à évoluer en orbite terrestre.
L’effort était appuyé par des budgets annuels officiels voisinant 12 Mds de $ (chiffres 2022) dont les experts estiment cependant qu’ils ne couvrent qu’une partie des finances nécessaires à l’ensemble du programme spatial chinois. Le reste, opaque et non comptabilisé pouvant provenir d’autres sources dont celle du budget militaire.
A ce sujet, voir le graphe de mise en perspective des budgets mondiaux de l’Espace (2022).
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La concurrence du projet Artémis
Avec 61,967 Mds de $, les États-Unis restent de loin le plus gros investisseur dans l’espace. Cependant, à mesure que plus de pays s’engagent dans le secteur, leur part des dépenses mondiales a été réduite, passant de 76% en 2000 à 60% en 2022.
Aujourd’hui, le programme spatial américain porte lui aussi un nom mythologique. Celui d’Artémis, fille de Zeus et sœur jumelle d’Apollon, déesse de la nature sauvage, de la chasse et de la fertilité dont le symbole également associé à celui de la chasteté et de la puissance féminine, véhicule cependant moins de vertus édifiantes que les mythes chinois de la déesse Chang’e ou du Lapin de Jade.
Son objectif, directement concurrencé par les programmes chinois, sur un mode de compétition et d’affichage de puissance préoccupants, est de ramener, 56 ans après les premières missions d’Apollo en 1969, un équipage sur le sol lunaire en 2025. En ligne de mire, l’exploration durable de notre satellite et, comme les Chinois, mais de manière séparée, l’installation d’une base permanente.
Artémis permettra aussi la mise au point des équipements et des procédures pour l’exploration de la planète Mars où la concurrence sino-américaine a également débuté sur un mode d’extrême concurrence. Lire : Le « Dieu du feu » chinois s’est posé sur Mars.
Dans la perspective de l’obsolescence de la Station Spatiale Internationale, le programme Artémis comprend à la fois la mise au point, en cours depuis 2011, d’un futur lanceur lourd « SLS – Space Launch System - » capable de placer plus de 40 tonnes en orbite lunaire qui seront les éléments d’une nouvelle station spatiale dite « Space Gateway », gravitant autour de la lune.
La phase suivante développera l’exploration lointaine de l’espace et de la planète Mars dont la base de départ sera « Space Gateway – ou Lunar Gateway », grâce à un vaisseau spatial de grande taille baptisé « Deep Space Transport ».
La brièveté des délais a obligé la NASA à sous-traiter certains éléments du programme comme le vaisseau lunaire HLS (Human Landing System), les modules robots ainsi que leur lancement et le ravitaillement de la station spatiale à plusieurs sociétés privées [1], dont la plus connue est la société Space X.
Pour attester à quel point y compris la privatisation de certaines missions, les programmes spatiaux chinois suivent l’exemple américain pour le concurrencer, rappelons que plusieurs sociétés privées chinoises (ou s’affichant comme telles) opèrent aussi au profit des programmes de l’agence spatiale chinoise 中国国家航天局 en Anglais China National Space Administrattion - CNSA - (lire : Premiers pas hésitants des compagnies privées dans l’espace).
Le projet de base lunaire chinoise et la disparition de l’esprit de coopération.
Voilà quelque temps que la Chine communique plus ou moins officiellement sur la nature et les modalités de son projet phare d’installer une ou plusieurs bases logistiques sur la lune.
Le 8 avril 2023, plus de 100 chercheurs s’étaient rassemblés à l’Université des Sciences et Technologies de Huazhong à Wuhan pour un colloque dont le sujet était la construction de bases sur la lune à l’échéance 2028 en utilisant les matériaux du sol lunaire.
Le projet désigné sous le vocable International pour attester de la coopération avec la Russie « 国际月球研究站 Lunar Research Station (ILRS) », planifié en trois phases, devrait être mené à terme en 2050. La première phase prévue à l’échéance 2028, sera conduite par le truchement des missions Chang’e 4, 6,7 et 8 d’exploration des ressources lunaires et de tests des équipements.
Une autre série de six missions (baptisées ILRS 1 à 5) entre 2030 et 2040, permettra d’achever la version finale de la station.
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Mais pour l’heure, les coopérations avec les projets américains et européens encore très actives il y a seulement cinq années, sont sous l’éteignoir. En 2017, l’Agence Spatiale Européenne avait envoyé deux astronautes au centre spatial de Yantai pour un entrainement conjoint de 9 jours.
A ce moment l’Agence européenne avait déclaré : « Notre objectif ultime est d’établir une coopération à long terme avec la Chine et que les astronautes européens travaillent sur la station spatiale chinoise ».
Cinq années plus tard, l’ambiance a radicalement changé. En janvier dernier, selon le South China Morning Post, le Directeur Général de l’Agence européenne, l’Autrichien Josef Aschbacher déclarait qu’il n’avait pas l’intention d’envoyer des astronautes sur la station chinoise.
« Nous sommes très occupés à tenir nos engagements et nos activités sur la Station spatiale internationale et nous n’avons ni les budgets ni l’autorisation de nous impliquer dans la station chinoise »
La fin de non-recevoir, première manifestation officielle d’une rupture consommée, avait eu lieu moins de deux mois après le retour sur terre des trois astronautes chinois de Shenzhou 14 en Mongolie Intérieure, le 4 décembre 2022.
Au cours de leurs 183 jours dans l’espace, Chen Dong, Liu Yang et Cai Xuzhe – partis dans l’espace le 5 juin 2022 (lire : Espace et marine de guerre) ont supervisé la dernière étape de la construction de la station Tiangong.
Le 30 mai dernier décollait Shenzhou 16, porté par une roquette Longue March 2-F, première mission scientifique opérationnelle depuis l’achèvement de la station. A bord, le professeur Gui Haichao, 39 ans, Ingénieur de l’aérospatiale, premier civil chinois envoyé dans l’espace.
Note(s) :
[1] Blue Origin, Northrop Grumman Systems, Sierra Space Corporation, Space Exploration Technologies (Space X), Special Aerospace Services.
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