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›› Editorial
Au-delà des gesticulations navales sino-russes, les terres rares et les microprocesseurs au cœur des rapports de forces entre Washington et Pékin
Le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent et le vice-premier ministre chinois, He Lifeng, à Stockholm, le 28 juillet 2025. Aucun n’accord majeur n’a été conclu, mais les deux ont exprimé une évidente volonté partagée de calmer les affres de la guerre commerciale. HANDOUT / AFP.
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Depuis le 1er aout, les marines russe et chinoise ont, au large de Vladivostok lancé leurs grandes manœuvres navales annuelles conjointes.
Selon le CSIS, depuis 2003, Moscou et Pékin ont mené ensemble 113 exercices de ce type. Mais, signe de l’accélération de leur coopération, la moitié de ce total a eu lieu au cours des six dernières années seulement.
Le Japon suit cette évolution avec, selon le ministre de la Défense, le sentiment que la région est face à la plus grave crise depuis 1945. Objets des principales préoccupations sécuritaires des pays de la région, Tokyo citait la coopération militaire croissante de la Chine avec la Russie et l’insistante escalade de la rivalité sino-américaine.
Bien que Russes et Chinois affirment que leurs exercices ne ciblent personne, il n’en reste pas moins qu’ils ont lieu au cœur des zones sous tensions. Récemment les manœuvres les plus visibles ont été conduites à l’est de l’île de Hainan, à l’entrée de la mer de Chine du sud ; au large de Taiwan ; de part et d’autre de l’archipel nippon ; en mer baltique, au large de la Pologne ; et, avec l’Iran, en mer d’Oman à l’entrée du détroit d’Ormuz.
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Pour autant, ces « bruits de ferraille » étalant ostensiblement la puissance des escadres sino-russes manœuvrant ensemble, y compris en exécutant des tirs réels dans les parages des espaces sensibles, ne rendent pas compte des véritables enjeux de la compétition de puissance entre Pékin et Washington où la Russie ne joue qu’un rôle subalterne et où c’est la Chine qui s’est construit le statut de premier rival de l’Amérique.
Au-delà des ostentations militaires, la réalité est que les deux objets des tensions sino-américaines en cours sont les « Terres rares » et les micro-processeurs haut-de-gamme. Cœurs sensibles et convoités des rivalités de puissance, ils sont les composants vitaux des innovations de l’Intelligence artificielle occupant l’esprit de tous les chercheurs de la planète.
Sur ce thème, les réactions de l’Amérique sont partagées. Une partie des scientifiques et les tenants politiques de la posture « MAGA », excédés par les copies et les captations de technologies, courts-circuits du rattrapage de puissance chinois, prônent les embargos et le découplage pur et simple. En Chine, si le discours officiel prône toujours le libre échange et le partage, la réalité est que le réflexe du chantage resurgit des qu’elle se trouve en position de force.
En Chine et aux États-Unis, des postures à géométrie variable.
Depuis janvier 2025, invoquant la « sécurité nationale », Washington contrôle encore plus sévèrement les exportations en Chine de « puces » destinées à l’Intelligence artificielle.
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Analysée par QC (lire : Avis de rupture du monde de la high-tech), la crispation protectionniste américaine date de janvier 2021 quand un groupe de chercheurs et de responsables politiques publièrent une alerte jugeant que la domination technologique, facteur déterminant de la sécurité, de la prospérité et de la garantie du mode de vie démocratique, était menacée par le surgissement de la Chine autocrate sur le point de dépasser les États-Unis dans des secteurs sensibles.
Une autre mouvance de scientifiques jugeant à la fois que les murailles des embargos seront toujours contournées, et que les interdictions favorisent précisément les efforts de rattrapage qu’elles cherchent à éviter milite au contraire pour le partage sans contrainte des données et des travaux de recherche. (lire l’article de J.P. Yacine qui décrivait les capacités chinoises de mobilisation des ressources en vue du rattrapage qualitatif de microprocesseurs haut-de-gamme : Les efforts « techno-nationalistes » de Pékin).
Décortiquant la stratégie américaine des restrictions dans le secteur des microprocesseurs, QC avait notamment plusieurs fois documenté la querelle à propos de Huawei (Guerre totale contre Huawei. Les intérêts américains en Chine menacés. Sévère discorde entre Pékin et Washington), en même temps que la capacité de résilience du groupe, créé par Ren Zhengfei, devenu le symbole politique du succès des hautes technologies chinoises (lire : Huawei sévèrement touché, mais pas coulé. La guerre sera longue et difficile).
Aujourd’hui, Washington a imposé trois niveaux de contrôles de l’exportation de puces américaines utilisées par l’IA. Le premier niveau (qui inclut les membres du G7, les principaux alliés des États-Unis dans la région indopacifique et les Pays-Bas) est sans restriction, tandis que le troisième niveau, incluant la Chine, est entièrement contrôlé. Au point que les embargos sont le fond de tableau de la féroce compétition dont l’ampleur se développe sous nos yeux.
La position chinoise est elle aussi à deux faces.
Dans le domaine des microprocesseurs et de l’IA, Pékin plaide activement pour le partage de « l’Open Source » - et la mise en commun des logiciels accessibles et transférables librement – créant une nébuleuse coopérative de développeurs transfrontières, dont a notamment opportunément profité Liang Wenfeng 梁文锋 le créateur de « Deepsek ». Version « lowcost » de ChatGPT, elle fut d’autant moins chère à mettre au point que Liang avait acheté sur étagère les puces du géant américain du secteur Nvidia (lire : La bourrasque mondiale de DeepSeek, la version chinoise « Lowcost » de Chat GPT).
Mais dès qu’on touche au monopole chinois des « Terres rares » l’attitude de l’appareil chinois change. Soudain, la ressource dont Pékin détient le monopole devient un levier de pressions et parfois de chantage. Le résultat est visible sur le terrain de la relation sino-américaine où la stratégie de Pékin oscille entre les accommodements de circonstance, l’instauration de quotas et les menaces de blocage purs et simples.
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Microprocesseurs. Pékin, en plein effort de rattrapage, appelle au partage.
Le 26 juillet à Shanghai, lors de la réunion mondiale pour la « gouvernance globale de l’IA », domaine où la Chine accuse un retard par rapport aux géants américains du secteur, Li Qiang a appelé à l’ouverture et à la coopération internationale. Sur le sujet des Terres rares en revanche, le discours de la Chine, moins ouvert, utilise le levier de son monopole pour contraindre Washington à lever les restrictions sur les exports de « puces » aux capacités d’Intelligence artificielle.
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Réagissant aux restrictions qui la frappe, la Chine a, le 26 juillet dernier, suivant une suggestion de H. Kissinger, organisé à Shanghai une « Conférence mondiale sur l’IA » ayant rassemblé des géants du secteur numérique venant de plus de 40 pays.
A cette occasion, le PM LI Qiang a proposé un plan d’action mondial pour encadrer l’intelligence artificielle, quelques jours seulement après le dévoilement par les États-Unis de leur propre plan visant à promouvoir la domination américaine dans ce domaine en pleine expansion, devenu à la fois un enjeu et un atout majeur dans la rivalité de puissance entre Washington et Pékin.
Trahissant le souci de la Chine de ne pas se laisser distancer par les progrès américains, Li qui soulignait la « fragmentation du secteur de l’IA » et « l’absence de coordination », a plaidé pour l’instauration d’un « cadre de gouvernance mondiale de l’IA faisant l’objet d’un large consensus. »
Évoquant les actuelles tensions commerciales, il a directement mentionné les restrictions américaines à l’origine d’une pénurie en Chine de semi-conducteurs avancés essentiels au développement l’IA ; en même temps, il a dénoncé le monopole technologique détenu dans ce secteur par l’Amérique : « A force de contrôles et de restrictions l’IA deviendra l’apanage d’un petit nombre de pays et d’entreprises. »
Sur ce thème Li Qiang a opportunément reçu le soutien de l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt. Lui aussi a réitéré l’appel à la collaboration internationale, appelant explicitement Washington et Pékin à mettre sous le boisseau leurs velléités de confrontation. « Nous avons tout intérêt à préserver la stabilité mondiale, à éviter la guerre, à maintenir la paix et à garantir le contrôle humain de ces outils. »
Investissements : Les Américains tiennent la corde.
L’ampleur des rivalités et des enjeux se mesure à la puissance inédite des budgets. En Chine le secteur concerne plus de 5 000 entreprises spécialisées dans l’IA totalisant en avril 2025 600 milliards de yuans, soit 84 milliards de $. Ces efforts de modernisation que Xi Jinping appelle innovation sont soutenus par des investissements publics d’une ampleur considérable.
Selon une étude publiée par le National Bureau of Economic Research de Washington, entre 2013 et 2023, les sociétés à capital-risque contrôlées par l’État chinois ont investi environ 209 milliards de $ dans des entreprises liées à l’IA. Pour la seule année 2025, les dépenses du secteur public en IA devraient dépasser les 400 milliards de yuans (56 milliards de dollars, soit six fois ceux consentis en 2024).
Le 5 mars dernier, participant aux délibérations de la délégation du Jiangsu lors de la troisième session de la 14e Assemblée populaire nationale, Xi Jinping a une nouvelle fois précisé sa pensée d’une modernisation de la Chine désormais axée en priorité sur « l’innovation scientifique et technologique et l’innovation industrielle 科技创新和产业创新 » considérées, dit-il, comme « les voies fondamentales 基本路径 pour développer des forces productives aux qualités nouvelles “发展新质生产力 ».
Pour autant, l’ampleur des investissements chinois ne représente qu’une fraction des engagements américains.
En 2024, les investissements privés dans l’IA aux États-Unis ont atteint 109,1 milliards de dollars soit environ 12 fois les 9,3 milliards de dollars de la Chine avant l’augmentation en cours pour 2025. Comme à son habitude, Pékin tente de compenser son retard en multipliant les licences dont le but est d’amasser une réserve monnayable de droits de propriété. De fait, selon les données de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, la Chine publie chaque année plus de brevets pour des inventions d’IA générative que tous les autres pays réunis.
Quoi qu’il en soit l’élan d’initiatives soutenues par d’importants efforts de la puissance publique est réel et ne faiblira pas. Selon Morgan Stanley, le développement rapide du marché chinois de l’IA génèrera dès 2030 un retour sur investissement de 52%.
Si dans le secteur des puces haut-de-gamme où elle accuse un retard de plusieurs années la Chine plaide pour le partage, en revanche dans celui des Terres rares où sa domination est sans partage, elle joue de sa suprématie pour tirer avantage des compromis d’exportation qu’elle concède.
Les Terres rares, leviers de puissance et arguments de négociation.
Pékin qui détient le monopole d’extraction et de raffinage des Terres rares utilise le contrôle de leur exportation pour peser dans le rapport de forces avec Washington. Début avril, le gouvernement a ajouté sept aimants et métaux à sa liste de contrôle, obligeant les entreprises à obtenir des licences spéciales d’exportation. A gauche une carrière de Terres rares en Chine dans la région de Baotou en Mongolie intérieure, 700 km à l’Ouest de Pékin dont l’exploitation est très polluante. A droite un graphe montrant la part de la Chine dans le traitement de huit minerais critiques.
Selon l’Institut des études géologiques des États-Unis (USGS), en 2023 la production mondiale de terres rares, 280 000 tonnes, se répartissait entre :
- Chine 168 000 tonnes, soit 60% du marché mondial ;
- États-Unis 42 000 tonnes, soit 15% ;
- Birmanie 25 000 tonnes, soit 9% ;
- Australie 22 000 tonnes, soit 8% ;
- Thaïlande 8 000 tonnes, soit 3%.
Source : Terres rares : quels enjeux pour la France et l’Europe ?.
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Le 25 juillet Pékin annonçait son intention d’autoriser l’exportation de terres rares vers les États-Unis. La déclaration avait lieu quelques heures à peine après l’annonce par la Maison Blanche d’un accord entre Washington et Pékin dont l’un des points ouvrait, après des semaines de négociations, l’accès des États-Unis aux Terres rares, essentielles à tous les secteurs de l’innovation haut-de-gamme, depuis l’électronique grand public aux avions de chasse en passant par l’espace et la recherche médicale avancée.
Le schéma « donnant-donnant » de la décision était clairement explicité par un communiqué du ministère du commerce : « La Chine approuvera l’exportation des produits contrôlés dans la mesure où ils remplissent les conditions prévues par la loi. En conséquence les États-Unis annuleront une série de mesures restrictives prises à l’encontre de la Chine ».
Le même jour, le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick confirmait que la reprise des ventes de puces d’IA du nº1 mondial Nvidia à la Chine faisait partie de l’accord commercial avec Pékin sur les terres rares.
Annoncée dès la mi-juillet, l’accord faisait suite à une visite à Donald Trump du PDG Nvidia Jensen Huang. Lui-même appartient à la mouvance des informaticiens jugeant que les restrictions imposées à la Chine font perdre des milliards de revenus au secteur américain de l’IA, tout en donnant un coup de fouet à la recherche chinoise, la mettant progressivement en position de rattraper l’Amérique et de lui contester son rang de nº 1 mondial.
Dans la foulée, s’inscrivant lui aussi dans dynamique Nvidia, le groupe Advanced Micro Devices (AMD), fabricant de semi-conducteurs, microprocesseurs et cartes graphiques basé à Santa Clara en Californie annonçait lui aussi son intention de relancer ses ventes de puces ayant un potentiel IA, dotées notamment de capacités d’apprentissage automatique, d’analyse autonome des données et de compréhension du langage humain.
Enfin, en échange de l’augmentation de l’exportation de Terres rares, Washington a également accepté de lever les restrictions frappant les exportations d’éthane et les logiciels dits de conception, indispensables dans l’automation haut-de-gamme, la macro finance ou l’aérospatiale.
Les concessions américaines acceptées sous la pression des indispensables Terres rares, pourraient s’accorder avec l’intention de D. Trump de renouer le dialogue avec Xi Jinping. Rien n’est moins sûr.
L’heure est aux incertitudes. Après Genève et Londres, la troisième session de dialogue sino-américain à Stockholm, les 28 et 29 juillet, n’a donné lieu à aucun accord décisif. Tout au plus a-t-on noté la volonté partagée de He Lifeng et Scott Bessent d’éviter une escalade, dont l’intention pourrait être exprimée par le report de la date butoir du 12 août.
Même Jensen Huang le PDG de Nvidia exprime une prudente réserve. Du haut de la puissante capitalisation boursière de son groupe à 4000 Milliards de $ - performance record inédite dans les annales boursières – et fort de la récente autorisation de la Maison Blanche de reprendre la vente de ses puces H20 sur le marché chinois – il aurait pourtant toutes les raisons d’être optimiste.
Ce n’est pas le cas.
Se souvenant que les récents tête-à-queue tarifaires de D. Trump ont au premier trimestre 2025 fait perdre à son groupe 2,5 Milliards de $ ; et anticipant le risque d’un nouveau manque à gagner de 8 Milliards de $ en cours d’année, Huang a en juillet annoncé que son groupe n’inclurait plus la Chine dans ses prévisions de ventes et de bénéfices en raison de l’incertitude entourant les contrôles à l’exportation.
Une autre incertitude de taille est que les puces Nvidia sont produites dans les fonderies taïwanaises. C’est au demeurant dans ce cœur même des échauffements stratégiques sino-américains que D. Trump a récemment laissé flotter un inquiétant brouillard sur l’engagement américain dans le Détroit.
Quant à la perspective d’un voyage en Chine de D. Trump, elle parait improbable pour l’instant, même si elle a été évoquée par lui-même sur son réseau social de manière sibylline « J’irai peut-être en Chine, mais seulement parce que le président Xi m’a invité, Sinon, pas d’intérêt ! ».
Pour l’heure la perspective la plus probable d’une rencontre au sommet Xi – Trump – mais un tête-à-queue de D. Trump est toujours possible – serait qu’ils se rencontrent au sommet de l’APEC, du 30 octobre au 1er novembre en Corée du sud.
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