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Chapitre IV
Xiao Wang avait profité de son arrêt à la pompe à essence pour lustrer la calandre de sa 607. Il avait encore une bonne demi-heure devant lui. Son programme indiquait qu’il devait aller chercher un ambassadeur de passage, Isaac Dupalet d’Estée, à 9 heures devant la résidence de l’ambassade, où il prenait un petit déjeuner avec son ambassadeur, le vrai, Jacques Hobedeux... Cela fait beaucoup d’ambassadeurs mais Xiao Wang avait l’habitude et savait qu’il valait mieux user de trop de « Votre Excellence » plutôt que d’en oublier un... Les Français n’étaient au fond, pas vraiment différents des Chinois sur ce plan-là...
Il louchait en même temps sur le remplissage de son réservoir, un œil sur le tuyau de la pompe, l’autre sur le compteur et le troisième sur sa montre... Ce Dou Pa Lei, comme l’indiquait la prononciation chinoise de son nom, il le connaissait bien et il savait qu’il était un peu râleur. Autant donc ne pas arriver en retard...
Il ne s’en fallut que d’un cheveu qu’il ne se fasse écrabouiller la jambe. Une BMW 760, une voiture qui valait bien une bonne quinzaine d’années de salaires, venait de se placer en marche arrière, le long de la pompe de devant et n’avait rien trouvé de mieux que de toucher l’avant de la 607 en oubliant de freiner... Aucun dégât n’était apparemment visible mais c’était une question de principe ! On ne touchait pas les autres véhicules ! Même par erreur ! C’était quoi ce chauffeur ? Il n’avait pas vu la 607 ? Elle était trop petite peut-être ! Ou alors c’était sa plaque militaire qui lui faisait croire qu’il pouvait tout se permettre ? Mais ce n’était sûrement pas une plaque militaire qui allait faire peur à une voiture d’ambassadeur !
Xiao Wang examinait son pare-choc à la loupe, cherchant la moindre trace d’égratignure ou le reflet d’une légère bosse. Le choc, avec un peu de malchance, avait peut-être laissé une petite marque, sur les caoutchoucs, ou pire, sur le chrome...
Deux jeunes hommes d’allure plutôt sympathique étaient sortis de leur véhicule, essayant de l’amadouer, avec force courbettes et maintes caresses dans le dos...
Xiao Wang se releva triomphant. Il venait de découvrir un reflet bizarre qui pouvait évoquer une légère boursouflure. S’ensuivirent immédiatement des discussions animées et un attroupement de badauds. Rien ne prouvait que cette petite encoche ait été faite par la BMW dont les pare-chocs, d’ailleurs, ne conservaient aucune trace. Le choc, arguait Xiao Wang, n’avait pas été suffisamment violent pour que les caoutchoucs conservent des marques de vernis ! Mais lui en était certain, cette trace n’existait pas auparavant ! Il connaissait sa voiture : il l’essuyait à longueur de journées !

