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›› Editorial

A l’orée de l’année du cochon, bilan discordant de l’année du chien

Laissant la place à l’année du « cochon de terre », l’année du chien a pris fin le 4 février. Elle avait commencé en fanfare par la suppression en mars 2018, lors de la réunion annuelle de l’ANP, de la limitation constitutionnelle du nombre de mandats présidentiels. La décision faisait suite à l’affirmation culturelle et politique démarquée de l’Occident des « caractéristiques chinoises », exprimée lors du 19e Congrès en octobre 2017.

A cette occasion, Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères avait lancé avec emphase que « les “nouvelles routes de la soie“ étaient la force la plus active pour l’instauration d’une gouvernance globale propre à résoudre les défis de la planète ». Dans la foulée, il ajoutait que la Chine avait « augmenté son droit de poser les règles du fonctionnement des Affaires du monde », (…) et était désormais « capable de proposer un modèle de modernisation efficace aux pays en développement ».

En d’autres termes, la déclaration, coup de cymbale géopolitique, signifiait que l’année du Chien serait celle de la fin des illusions occidentales. Depuis les années 70, l’Ouest démocratique spéculait, en dépit des signes contraires, qu’à la faveur de son ouverture économique, la Chine s’intégrerait progressivement dans le mouvement du Monde tel qu’il avait été organisé après le 2e guerre mondiale autour de l’ONU.

Appuyée par ses agences politiques, économiques et juridiques, l’Organisation des Nations Unies avait en effet élaboré un droit international issu de « l’extension à partir du XIXe siècle des conceptions ré-élaborées du droit romain et canonique applicable aux relations politiques et étendu aux sociétés extra-européennes ». (Robert Kolb, Mondialisation et droit international, dans « Relations Internationales », 2005/3.)

Il n’est pas anodin de rappeler que, quand la Chine de la fin des Qing avait, pour la première fois accepté d’intégrer un système juridique issu de l’Europe, elle l’avait fait contrainte et forcée par le truchement du traité de Nanjing (1843), après la 1re guerre de l’opium, restée comme une humiliation dans la mémoire historique chinoise.

174 ans plus tard, sortant officiellement de ce carcan culturel et juridique qui n’était pas le sien, l’Empire du Milieu affirmait son intention, non seulement de cheminer dans le monde selon ses propres règles et traditions, mais aussi de les proposer au reste du monde, en commençant par les pays en développement en Asie du sud-est, en Afrique et en Amérique Latine, devenus des enjeux d’une rivalité culturelle et stratégique globale.

Le mythe de la solidarité internationale.

Trois mois après la réunion de l’ANP et cette rupture totale, la solidarité internationale déjà bien mal en point vola en éclats à l’occasion des sommets du G7 et de l’Organisation de Coopération de Shanghai tenus simultanément du 8 au 10 juin au Québec et à Qingdao.

Bousculée par le raidissement nationaliste sans concession de Washington – qui, infligeant une gifle à ses alliés, refusa de cautionner le communiqué final du G.7 –, encore mise à mal par la montée de la contestation de l’ordre occidental par la Chine, 2e économie de la planète depuis 2011, opportunément rejointe par la Russie ostracisée du G.7 en 2014, l’utopie d’une cohésion des puissances pour une solution cohérente des grands problèmes du monde apparaît plus que jamais improbable.

Deux mois plus tôt, poussant les feux de ses projets d’hégémonie culturelle globale, négligeant le vaste fossé entre les civilisations indienne et chinoise, Xi Jinping tirant profit des désinvoltures diplomatiques de D. Trump à l’égard de l’Inde, avait même proposé à Narendra Modi lors du sommet informel de Wuhan le 27 avril, « d’œuvrer ensemble à la renaissance de la la civilisation orientale 共同 努力 于 东方文明复兴 Gongtong nuli yu dongfang wenming Fuxing ».

Cette occurrence qui prétend placer le « rêve chinois » au centre de la « renaissance de l’Orient » avec l’Inde, son principal rival culturel et stratégique de la zone, trace à elle seule les limites des ambitions de Xi Jinping.

C’est à ce moment de la fin du printemps, alors que les « Nouvelles routes de la soie » relancées avec emphase en mai 2017 à Pékin gagnaient en ampleur et que Tokyo et New-Delhi échaudés par le « vandalisme diplomatique » de D. Trump cherchaient un accommodement avec Pékin, que Washington augmenta de manière radicale la force de ses attaques tarifaires contre la Chine dont les premières salves avaient été tirés en janvier 2018. La charge américaine contre la Chine fut un brutal contrepied.

La guerre des taxes, dilatée en rivalité globale.

Contredisant un accord conclu 5 jours auparavant avec l’émissaire spécial de Xi Jinping, le Vice-Ministre Liu He, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il fut désarçonné, la Maison Blanche décida le 20 mai d’augmenter à 50 Mds de $ la valeur de l’éventail des produits « high-tech » chinois frappés de 25% de droits de douane à l’entrée aux États-Unis.

L’offensive projetait aussi – ce qui fut mis en œuvre les mois suivants - de restreindre les autorisations d’investissements de groupes technologiques chinois et de resserrer le contrôle des exportations d’équipements de haute technologie.

Début décembre au G.20 de Buenos-Aires quand les deux conclurent un armistice douanier arrivant à échéance à la fin mars, la querelle s’était déjà dilatée en une rivalité stratégique globale.

A l’origine, les controverses portaient sur l’obligation imposée par Pékin de stocker des données en Chine, le dumping, les barrières non tarifaires freinant l’accès au marché, le viol de la propriété intellectuelle et de secrets technologiques soit par intrusions informatiques, soit par les transferts forcés au travers des coentreprises obligatoires.

Aux tensions commerciales s’ajoutent aujourd’hui celles qui s’exacerbent dans le détroit de Taïwan objet d’un harcèlement inédit et, en mer de Chine du sud (voir la Note de Contexte) où en réponse à l’US navy qui conteste les réclamations chinoises et dénonce la militarisation des îlots, Pékin a laissé planer une riposte balistique par missiles anti-navires de portée intermédiaire DF-26. (Voir la note de contexte).

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Enfin, dans le sillage du discours très agressif de Mike Pence qui, le 4 octobre, énuméra une douzaine de griefs politiques, y compris le traitement réservé aux Ouïghour, massivement « rééduqués » dans des camps au Xinjiang et la surveillance de la population chinoise par une nuée de caméras connectée à des fichiers (lire : 1er octobre, une fête nationale sous forte tension stratégique.), toute la classe politique américaine accuse la Chine de promouvoir un projet géopolitique global au travers de ses « nouvelles routes de la soie ».

Alors qu’à Pékin, la pensée dominante soupçonne Washington de vouloir freiner la montée en puissance de la Chine, aux États-Unis, les élites politiques tous partis confondus ont tourné le dos à la stratégie d’ouverture à la Chine prônée par Kissinger dans les années 70.

Depuis, le 1er décembre, date de l’arrestation de Meng Wanzhou à Vancouver à laquelle Pékin a riposté en condamnant à mort un Canadien accusé de trafic de drogue, l’affaire Huawei est une synthèse des rivalités sino-américaines où se croisent la guerre technologique, les accusations d’espionnage, le vol de secrets industriels, l’impérialisme juridico-industriel américain et le contraste des systèmes judiciaires aux ordres du pouvoir en Chine et indépendant de l’exécutif aux États-Unis.

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Les routes de la soie sur la sellette.

En phase avec les crispations de Washington encore exacerbées par la crainte des élites américaines angoissées par le recul de leur magistère global, la méfiance contre le projet d’influence géopolitique des « nouvelles routes de la soie » s’est élargie à l’Australie, à la Malaisie au Vietnam, à l’Indonésie, à la Nouvelle-Zélande, au Sri Lanka, aux Maldives, à l’Afrique et à l’Europe.

En juillet, le voyage de Li Keqiang en Europe où il rencontra Angela Merkel sous une forte pression interne des critiques allemands à la Chine sensibles à l’idée que les « caractéristiques chinoises » véhiculaient un projet politique anti-démocratique, avait aussi pour objectif de démentir les accusations de Bruxelles selon lesquelles le dialogue sino-européen dit des « 16+1 » entre Pékin et 16 pays de PECO était en réalité une manœuvre pour diviser l’UE.

Méfiances allemandes et européennes.

Pékin n’est pas fermé aux critiques. Un recadrage des routes de la soie est en cours. Prenant acte des dérapages, craignant un emballement, le régime a ordonné à ses banques de travailler en liaison avec la banque mondiale et l’Agence Française de Développement pour vérifier la viabilité des projets, tandis que le nombre de contrats signés dans les pays cibles des « Nouvelles routes » a baissé de 28% au cours des 8 premiers mois de 2018.

A la fin août, suite aux déclarations du gouverneur de la Banque Centrale Yi Gang alignées sur les promesses de Xi Jinping au 19e Congrès, la Commission de régulation bancaire ouvrait le système bancaire chinois aux investissements étrangers, déclenchant un vague d’optimisme parmi les analystes, en dépit de la forte rémanence des banques publiques monopolisant la quasi totalité de l’épargne. Lire : Ouverture financière et contrôle politique.

En conflit avec Washington, Pékin a tenté d’éteindre les contrefeux européens en réservant d’abord ses efforts à l’Allemagne son partenaire privilégié dans l’Union.

Après les nervosités allemandes marquées par le raidissement politique bloquant le rachat du fabricant de robots Kuka en 2016 par le groupe chinois Midea (lire : La nouvelle agressivité des groupes chinois à l’international mise en perspective.) suivies en 2018 d’une riposte financière pour empêcher le Chinois « State Grid » de prendre la majorité des parts dans le distributeur électrique allemand 50 Hertz (lire : L’énergie globale, selon China State Grid.), à quoi s’ajouta le veto de Berlin ayant rejeté le rachat par un groupe chinois du fabricant de machines outils Leifeld Metal Spinning - AG, Pékin a multiplié les gestes de bonnes volontés à l’égard de Berlin.

Lors de son passage en Europe en juillet Li Keqiang a signé avec Angela Merkel 23 milliards de $ de contrats commerciaux impliquant BASF, BMW, Volkswagen, Daimler, Siemens, et Bosch. Surtout, concessions industrielles et commerciales majeures et pied de nez à Washington visant à démentir les accusations de fermeture de son marché, Pékin a autorisé les géants BASF et BMW à installer en Chine des usines sans obligation de partenariat avec un groupe chinois.

Malgré ces efforts l’évolution des relations politiques entre Berlin et Pékin flotte dans une ambiance incertaine, traversée par des signaux contradictoires. En harmonie avec nombre d’analystes économiques plus optimistes que les sinologues, en novembre un sondage de la Chambre de Commerce allemande signalait que 97% des groupes allemands présents en Chine maintiendront ou augmenteront leurs investissements.

Mais dans le même temps, en décembre, irritant de première grandeur pour Pékin, la députée Bärbel Kofler, SPD, chargée d’une mission de droits de l’homme au gouvernement demandait officiellement un droit de visite des camps d’internement des Musulmans au Xinjiang.

Puissants questionnements stratégiques.

Un mois plus tard, en janvier 2019, Berlin continuait à émettre de sérieux signaux critiques à l’égard de Pékin, signalés par QC, exprimés par une sévère contestation des pressions militaires chinoises contre Taïwan et une mise en garde de la Fédération des Industries allemandes contre une trop grande dépendance au marché chinois. Lire : Une « paix inconfortable. » Les non-dits du duopole sino-américain. Pékin face aux contrefeux.

Au passage, au milieu de la controverse entre Moscou et Washington s’accusant mutuellement de l’abandon du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI), la mise en garde du ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas réfutant « quelles que soient les tensions dans le Détroit de Taïwan » la menace militaire contre Taipei, jette une lumière crue sur un non-dit stratégique de première grandeur, systématiquement occulté par les commentateurs, essentiellement occupés à dénoncer le « vandalisme diplomatique et stratégique » de D. Trump.

Chacun sait en effet que la crédibilité de la posture martiale de la Chine décidée à ramener tôt ou tard et coûte que coûte Taïwan dans son giron, encore répétée plusieurs fois au cours de l’année du Chien par Xi Jinping, s’appuie en particulier sur le déploiement de plusieurs milliers de missiles balistiques de portée intermédiaire sans cesse modernisés.

Encore récemment agité sans le dire par Pékin qui déplaça ostensiblement des missiles mobiles DF-26 (porté maximum 5500 km entrant dans la catégorie des missiles intermédiaires) détectés par satellites pour dissuader les missions de l’US Navy dans les zones navales réclamées par Pékin en mer de Chine du sud (lire : Une vue cavalière du conflit global sino-américain.) l’arsenal balistique intermédiaire chinois a deux objectifs : 1) dissuader l’Île de Taïwan devenue démocratique de déclarer l’indépendance ; 2) tenir à distance les vélleités américaines de s’engager dans le Détroit.

Alors qu’au sommet de Davos, Georges Soros, considéré à Pékin comme un « ennemi public » à l’origine des très menaçantes « révolutions de couleur » aux approches de la Chine, mettait en garde contre le « danger sans précédent » représenté par les dérives autoritaires du régime et son influence globale, les critiques allemandes ouvertes signalaient que l’approche chinoise de Berlin étaient passée de la « lune de miel » à la « vigilance constructive ».

L’expression recoupe celles des quelques chercheurs qui aux États-Unis s’opposent à la guerre ouverte déclenchée contre la Chine par D. Trump et souhaitent, avec cependant peu de chances d’être entendus pour l’instant, un retour à la politique « d’engagement. »

Succès stratégique chinois en Corée.

Au milieu des contrefeux aux États-Unis, en Europe et dans certains pays d’Asie du sud-est et d’Afrique, l’année du Chien fut cependant bénéfique à la Chine sur la péninsule coréenne. A la faveur des effervescences déclenchées par D. Trump, Pékin qui peut se prévaloir d’être à la l’origine du double moratoire sur les essais de missiles de Pyongyang et sur les manœuvres militaires de l’alliance conjointe, a retrouvé une place et un rôle dans le processus de paix. Alors que Kim Jong-un n’était jamais venu à Pékin, il a fait 4 fois le voyage en moins d’un an depuis le 27 mars 2018.

Dans ce jeu stratégique à ses portes où le haut du pavé est tenu par Washington clé d’un traité de paix, les intentions premières de la Chine sont d’éviter la dilatation jusqu’à ses frontières de la puissance militaire américaine et de protéger son allié Pyongyang d’un effondrement. Ce qui - objectif connexe - privilégie le statuquo de la partition de la péninsule.

A cet effet, Pékin manœuvre de manière ambiguë et habile en répétant son adhésion à l’objectif de dénucléarisation, tout en livrant en sous main à Pyongyang la logistique nécessaire à sa survie. En même temps, laissant planer avec Moscou l’hypothèse d’alléger les sanctions au prétexte du dégel installé par les rencontres au sommet entre Kim et Trump, elle affaiblit la stratégie de la Maison Blanche et ouvre un abîme de perplexités à Tokyo, dont la classe politique, toutes tendances confondues, sait qu’elle serait en première ligne d’un accord de paix bâclé.

A l’avenir, tout en continuant d’afficher la priorité du démantèlement de l’arsenal nucléaire, l’ambition vertueuse de Pékin est de se placer en première ligne de l’aide économique à Pyongyang destinée à sortir le régime de ses ornières bureaucratiques rigides.

Si à l’extérieur, la Chine bataille avec les contrefeux allumés face à ses ambitions géopolitiques globales, la situation intérieure est également marquée par des questionnements d’autant plus perplexes que l’opacité du système communiquant peu sur lui-même, rend toute analyse détaillée aléatoire.

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Sérieux questionnements internes.

Quel que soit l’angle de vue, il est impossible de ne pas lier l’évolution de la politique intérieure chinoise à la brutale offensive déclenchée par Washington dont il est faux de dire, comme le répètent nombre de commentateurs, qu’elle n’a que peu d’effets sur la Chine.

Publiée en juillet 2018, une simulation réalisée par des chercheurs de l’Université de Canton et de l’Académie ses sciences sociales, concluait que le conflit douanier, dommageable pour tout le monde, heurterait plus la Chine que les États-Unis, notamment pour le niveau de vie, le PNB, la production industrielle, l’emploi et l’export.

Alors que resurgissent chez certains experts de la Chine le spectre ressassé depuis des lustres de « l’effondrement », des signes crédibles traduisent des tensions politiques internes, dont on ne peut pas contester qu’elles sont un effet collatéral des rebuffades subies par Pékin en Europe et aux États-Unis. S’exprimant à propos des retards et blocages des réformes, elles remettent également en cause le style général et la stratégie de Xi Jinping.

Brutalement centralisateur, au point qu’on l’accuse de renouer avec le culte de la personnalité, attaquant sans faiblir les corrompus de l’administration qui s’en trouve parfois tétanisée, imposant une chape de censure et de répressions contre les critiques, journalistes, militants des droits et avocats, le n°1 chinois tourne également le dos à la prudence prônée par Deng Xiaoping qui répétait ses conseils de modestie par la formule bien connue 韬光 养晦 tao guang yang hui, traduit par « cachez vos talents et cultivez la modestie ».

Fragilités de l’économie.

Alors que la croissance (6,6%) est à son plus bas niveau depuis 30 ans, au point que Xi Jinping lui-même s’en est soucié, le pouvoir central et les gouvernements locaux, l’œil sur le taux d’emploi, facteur et condition ultime de la stabilité sociale, ont adopté une série de mesures de relance tout en s’attendant à une année du Cochon plus difficile.

Décidées à la fin décembre, les stimulus comprennent la baisse du taux de réserve obligatoire des banques, des exemptions de taxes, des investissements d’infrastructure, des aides aux PME et l’injection annoncée par le Gouverneur de la Banque Centrale Yi Gang de 1500 Mds de Y (222 Mds de $) dans le système bancaire.

Les inquiétudes sont également nourries par un environnement international moins amical que durant la précédente décennie, tandis qu’en pleine guerre des taxes, l’augmentation des taux d’intérêt aux États-Unis, créant un déséquilibre du rendement du capital, favorisera la fuite de capitaux.

Alors que les bourses de Shenzhen et Shanghai ont respectivement chuté de 34,5% et 26,4% depuis janvier 2018, une autre inquiétude concerne le niveau d’endettement interne passé de 150 à 250% du PNB en 10 ans. S’il est vrai que les campagnes de désendettement et la lutte contre la « finance grise » ont clarifié la situation financière, les incertitudes ont poussé les banques à prêter plus aux grands groupes publics laissant les PME et les micro-entreprises en difficulté. Par ailleurs la croissance stable des injections monétaires à 12,9% incite à la fuite des capitaux et ne favorise pas la réduction de la dette.

Même si une crise économique de grande ampleur est peu probable, le gouvernement ayant suffisamment d’outils pour réagir en cas de chute brutale de la croissance, le retour des réflexes de relance pour préserver la croissance et l’emploi retarde les réformes structurelles de l’économie et condamne le pouvoir à une politique d’expédients. C’est précisément ce contre quoi mettait récemment en garde Xiang Songzuo professeur d’économie à l’Université du peuple.

« L’harmonie » en question au sommet.

Le 16 décembre dernier, après avoir publiquement expliqué que les chiffres de la croissance étaient grossièrement surévalués à 6,6% au lieu des 1,67% réels, Xiang dénonçait les hésitations politiques du pouvoir, encore politiquement enfermé dans la promotion du marxisme, la hausse du taux d’endettement et la faiblesse des investissements réellement productifs auxquels étaient préférés des spéculations boursières.

Au bilan, soulignant l’accumulation de signes préoccupants comme la baisse du Yuan et des réserves de changes, la hausse de l’immobilier et le marasme de la bourse, il prévoyait lui aussi une année 2019 difficile.

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Cette semonce politique interne faisait suite à celle de Xu Zhangrun, professeur de droit à Qinghua qui, le 31 juillet dernier, publiait sur le site de l’Institut économique de Pékin une « remontrance à Xi Jinping » dénonçant la personnalisation du pouvoir et la disparition de l’esprit d’ouverture creuset des réformes politiques.

Ciblant directement la suppression de la limitation à deux mandats présidentiels, il accusa le Président d’avoir d’un trait de plume effacé 20 ans de progrès politiques.

Dans le même temps d’autres intellectuels, comme Jia Qingguo, professeur de relations internationales à Beida, reprochaient au pouvoir de créer une atmosphère de compétition exacerbée avec Washington au point de laisser croire que la Chine était sur le point de supplanter le modèle américain. Se référant aux déjà anciennes injonctions de prudence stratégique de Deng Xiaoping citées plus haut, il ajoutait que Pékin devait adopter un profil international plus discret.

A ce stade, il est difficile de mesurer l’impact politique réel de la montée des critiques sur la stabilité du pouvoir, d’autant que la censure occulte l’ampleur réelles des tensions sociales. Mais le moins qu’on puisse dire est que malgré (ou peut-être à cause) de la propagande autour de la pensée de Xi Jinping, publiée à profusion dans les universités mises au pas comme les centres de recherche, les médias, la création littéraire et cinématographique dans un pays où la pensée est étroitement quadrillée, « l’harmonie » tellement vantée par la propagande n’est plus parfaite à la tête du régime.

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Après 6 années du mandat de Xi Jinping, le tableau général de la situation du « Vieil Empire » présente une Chine aux prises avec de puissants vents contraires niant les efforts de la propagande d’une montée en puissance pacifique de la Chine (和平崛起 heping jueqi) mise en exergue au milieu des années 2000 par Pékin en réponse aux stigmatisations de la « menace chinoise ».

Introduit pour la première fois en 2003 à Boao par Zheng Bijian, président du forum et devenue en 2004 « le développement pacifique 和平 发展 heping fazhan », précisément pour éliminer le concept de « puissance » jugé dangereusement connoté par l’appareil, le discours mis à mal par la très nationaliste affirmation de puissance à l’œuvre depuis 2008, est aujourd’hui clairement daté.

Ce contraste signalant l’échec de la stratégie ambiguë de puissance douce prônée par Deng Xiaoping, fonde une partie des critiques internes contre le Président.

Les progrès scientifiques, vertus de la Chine moderne.

Il est cependant un terrain dont les Chinois toutes tendances confondues sont unanimement fiers, c’est celui des innovations technologiques dont les nouvelles ont émaillé l’année du Chien. A la suite des percées de 2017, lire : Du TGV à l’espace, l’innovation chinoise en marche., Question Chine en a régulièrement fait le compte-rendu.

Les innovations vont de la très controversée génétique médicale et des traitements contre cancer par une université de Hong Kong explorant l’immunothérapie jusqu’à la conquête de la lune et de l’espace, en passant par l’Intelligence artificielle, les essais de centrales à neutrons rapides, ou le développement accéléré des véhicules électriques et des énergies propres, partie de la difficile lutte entreprise par Pékin pour diminuer sa dépendance aux sources d’énergie importées et réduire son empreinte carbone.

Mythe de Sisyphe et talon d’Achille de la puissance industrielle chinoise, la dépendance aux importations de ressources fossiles et les efforts de Pékin pour en réduire l’empreinte étaient analysées dans un note de François Danjou publiée au début de l’année du chien : Gaz, pétrole, charbon, l’empreinte carbone et les énergies renouvelables. Décryptage.

Lire aussi :

- Le défi de la manipulation génétique des embryons.

- Exploration de la face cachée de la lune.

- L’Intelligence artificielle, nouvel enjeu de la compétition Chine – États-Unis.

NOTE de CONTEXTE

La mer de Chine du sud et le détroit de Taïwan sont les deux points chauds de la relation sino-américaine pouvant dégénérer vers des accrochages militaires directs entre Pékin et Washington.

En mer de Chine du sud, vaste espace maritime plus étendu que la Méditerranée (3,5 millions de km2 contre 2,5 millions de km2) que la Chine réclame en totalité tout en élargissant artificiellement les îlots des Paracel et des Spratleys qu’elle occupe en les militarisant, l’US Navy mène des missions dites de « liberté de navigation » défiant l’interdiction de la marine chinoise. Récemment la Chine a laissé planer la menace d’une riposte balistique par missiles anti-navires DF-26.

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Contre Taïwan, gouvernée jusqu’aux prochaines échéances nationales de début 2020 par la mouvance indépendantiste refusant de reconnaître l’appartenance de l’Île à la Chine, Pékin multiplie les harcèlements diplomatiques et les intimidations visant à isoler Taipei.

Depuis 2001, 14 pays séduits par l’attrait des finances chinoises ont tourné le dos à Taïwan pour nouer des relations avec Pékin : Macédoine (2001), Liberia (2003), Dominique, Vanuatu (2004), Grenade, Senegal (2005), Tchad (2006), Costa Rica (2007), Malawi (2008), Gambie (2013), Sao Tome & Principe (2016), Panama (2017), République Dominicaine, Burkina Fasso (2018).

Les pressions assorties de menaces de représailles commerciales s’exercent aussi contre les compagnies aériennes sommées d’ajuster leurs documents à l’appellation officielle « China - Taipei ». Enfin, ayant théorisé « le rêve chinois » dont la réalisation complète est programmée pour 2049 année du 100e anniversaire de l’avènement du Parti au pouvoir, Xi Jinping laisse flotter l’idée que la date constitue l’échéance ultime pour une réunification.

La perspective, à l’occasion accompagnée de menaces militaires pour dissuader les velléités d’indépendance, crée une forte tension dans l’Île et pousse mécaniquement au rapprochement avec Washington.

Toute la classe politique de l’Île réfute le schéma un « Pays deux systèmes » proposé par Pékin déjà à l’œuvre depuis plus de 20 ans à Hong-Kong où il touche à ses limites, poussé dans ses retranchements par les tensions entre la mouvance indépendantiste (lire : Anxiétés politiques à Hong-Kong.), repoussoir ultime pour Pékin et la féroce volonté centralisatrice du régime exacerbée par Xi Jinping.

 

 

En Chine, Cheng Li-wun, accuse Lai Qing De de fomenter la guerre et célèbre la paix « d’Une seule Chine » prônée par Xi Jinping

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