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›› Politique intérieure
Décès de Jiang Zemin. Héritage politique et contradictions
Le 6 décembre au grand palais du peuple, le nouveau bureau politique solidaire et endeuillé a rendu hommage à la dépouille exposée de Jiang Zemin 江澤民 , décédé le 30 novembre, à 96 ans.
Le retour sur la trajectoire politique de cet apparatchik de l’appareil, originaire de Yangzhou (sur le fleuve Yangzi à 250 km au nord-ouest de Shanghai) qui fut maire de Shanghai (1985 – 1988), secrétaire général du Parti de 1989 – 2002, en même temps que Président de la République de 1993 à 2003, permet une plongée dans les contradictions politiques du régime.
Les trois minutes de silence déclenchées au son des sirènes et observées dans tout le pays eurent lieu moins de quinze jours après que l’exécutif et Xi Jinping lui-même durent essuyer une contestation directe et inédite de pans entiers de la population à la suite des excès brutaux en vigueur depuis trois ans de la stratégie radicale dite de « zéro-covid », de tests, de traçage et d’isolation des cas déclarés ou non.
Ayant sévèrement ralenti l’économie, le choix d’une éradication totale mais improbable, décidé par crainte d’une circulation du virus favorisée par la vaccination insuffisante des séniors, a poussé à bout la patience nombre de Chinois, dans une quinzaine de villes du pays, y compris quelques-unes très à l’ouest, éloignées des grands cœurs urbains de la cote Est.
Une arrivée au pouvoir dramatique.
Au moment où l’autorité du parti était ainsi discutée, l’exigence d’unité politique fut soulignée par un éloge funèbre d’une heure de Xi Jinping, face à un millier d’officiels du parti, civils et militaires, réunis pour l’occasion. L’hommage du n°1 honora la mémoire de celui qui accéda à la tête de l’appareil le 24 juin 1989, après le limogeage sous l’influence de Deng Xiaoping, des réformateurs Hu Yaobang en 1987 et de Zhao Ziyang, le 23 juin 1989.
L’avènement de Jiang eut lieu le lendemain de la destitution du réformateur Zhao Ziyang et, surtout, vingt jours seulement après la secousse politique de l’intervention de l’armée, le 4 juin, contre les étudiants manifestant à Tian An-men qui réclamaient la « Cinquième modernisation », dont il est important de rappeler qu’ils se rassemblèrent cinquante-quatre jours avant les massacres, d’abord pour porter le deuil du réformateur Hu Yao-bang décédé le 15 avril 1989.
Lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang.
Autant dire que la disparition de l’homme désigné après quelques hésitations par Deng Xiaoping à la suite de la brutale répression d’une quête de réformes politiques écrasée par l’armée, renvoie à une série de contradictions politiques essentielles dont l’appareil ne parvient pas à se défaire.
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Au moment où apparaît un craquement dans l’unité du parti que Xi Jinping a, depuis dix ans, taillé à sa main sans autoriser la moindre nuance de respiration politique, les tiraillements internes touchent au degré de liberté nécessaire pour éviter une nécrose politique et sociale provoquée par l’excès de contrôle centralisé et dont la première conséquence pourrait être la naissance sous la surface de ferments de révolte.
Il y a dix ans, dans l’article rendant compte des mémoires posthumes de Zhao Ziyang citées plus haut, publiées en France aux éditions du Seuil en 2011, François Danjou qui citait le sino-américain Li Cheng , Docteur en Sciences Politiques, spécialiste du système politique chinois, rappelait déjà que « la scène politique chinoise était constamment travaillée en sous-main par les forces du changement. »
Mais les tensions contraires se lisent d’abord dans les hésitations de Jiang Zemin lui-même à mettre en œuvre les réformes d’ouverture économique pour lesquelles il avait pourtant été promu par Deng Xiaoping qui l’avait préféré à Qiao Shi.
De loin le plus sérieux concurrent de Jiang, rival de Deng qui s’en méfiait, Qiao prônait une réforme politique constitutionnelle radicale autorisant le contrôle des politiques publiques par l’ANP. Lire : Qiao Shi, l’un des plus brillants et des plus énigmatiques cacique du Parti s’est éteint).
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La longue bataille entre conservateurs et réformistes.
Un année après « le voyage dans le sud », Deng et Jiang manœuvrèrent pour écarter définitivement Qiao en le nommant au poste resté sans pouvoir de Président de l’ANP, au troisième rang protocolaire du régime et cul-de-sac politique.
Dans une analyse publiée le 8 décembre dernier par Nikkei Asia (site payant), KATSUJI NAKAZAWA raconte qu’il y a quelques années, une source fiable du parti lui avait confié qu’immédiatement après sa désignation à la tête du Parti, Jiang avait failli subir le même sort que ses deux prédécesseurs, relevés de leurs charges, victimes des harcèlements des conservateurs.
Mais les raisons en étaient radicalement inverses. Jiang, apparatchik parachuté de Shanghai, sans autorité réelle sur l’appareil, était empêtré dans un enchevêtrement clanique de factions rivales qui le paralysait. Talon d’Achille familial, il était gêné par l’histoire de son père collaborateur des Japonais, et avait dû pour sauver sa réputation implorer l’appui de Bo Yi-bo l’un des « Immortels » de la saga maoïste, qui réclamait en échange l’appui de Jiang à son fils Bo Xilai.
Tandis que sa coopération avec le Premier Ministre Li Peng conservateur pur et dur, disciple de Chen Yun partisan d’une économie planifiée, rendait difficile l’application du programme prôné par Deng Xiaoping de desserrement de la chape dirigiste, ce dernier confia à son fils Deng Pufang une enquête qui révéla les blocages au sommet.
Le conseil qu’il donna à son père était de limoger d’abord Li Peng et, si nécessaire, d’étendre la purge à Jiang Zemin. La coup de balai brutal n’eut pas lieu. Pragmatique, Deng qui, après la mort de Mao, avait déjà fait réformer la constitution pour limiter à deux le nombre de mandats présidentiels avant de destituer deux réformateurs, évita d’aller plus avant dans l’affrontement direct et préféra relancer les réformes d’ouverture par son voyage dans le sud, trois années après la répression de Tian An-men.
Alors qu’à Pékin, les clans rivalisaient sous l’autorité hésitante de Jiang Zemin, le voyage à Shanghai, Shenzhen, Zhuhai et Canton du 18 janvier au 21 février 1992, sauva l’ouverture économique du pays. Ses formules fortes bien connues [1] libérèrent l’esprit d’entreprise des Chinois.
L’électrochoc réveilla aussi le sens politique de Jiang Zemin qui attaqua de front Chen Xitong, n°1 du parti à Pékin accusé de corruption et proche soutien de Li Peng.
La secousse politique aggravée par le suicide en avril 1995 de Wang Baosen, vice-maire de la capitale contribua à émanciper la « faction de Shanghai », future base politique de Jiang, sous l’égide de Zeng Qinghong, son bras droit, qui devint vice-président de la République de 2003 à 2008.
Alors que la santé de Deng Xiaoping déclinait, la faction de Shanghai s’imposa à la tête de l’appareil. Une année après le décès de Deng en février 1997, cinq mois avant la rétrocession de Hong Kong, la promotion en 1998, au rang de premier ministre de Zhu Rongji ancien maire de Shanghai de (1989 à 1991) artisan du développement spectaculaire de Pudong, infiniment plus souple que Li Peng, ouvrit la voie à l’accession de la Chine à l’OMC trois ans plus tard et à un cycle de croissance moyenne de 9% avec un pic de 14% en 2007, qui dura jusqu’en 2011.
Depuis cette année, elle faiblit. Tombée à +2,24% en 2020, elle a rebondi à +8% en 2021, avant de freiner à nouveau selon les dernières estimations du FMI, à seulement +3,2%.
Après la volte-face pragmatique de Deng, qui tourna le dos à l’idéologie révolutionnaire dont le dernier spasme chaotique fut la révolution culturelle (1996 – 1976) (lire : « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle), la répression de Tian An-men et l’élimination brutale de la mouvance prônant l’ouverture politique du Parti dont les acteurs les plus symboliques furent Hu Yaobang, Zhao Ziyang et Qiao Shi, la trame politique était fixée pour les quinze années suivantes.
Elle fut plus l’œuvre de Deng que de Jiang Zemin, qui n’a fait que la prolonger. Avec l’épine dorsale d’une ouverture socio-économique sévèrement contrôlée pour protéger la prévalence du Parti, elle donna naissance à une puissante classe moyenne, en même temps qu’à d’indécentes explosions de fortunes dont l’étalage dès le milieu des années quatre-vingt-dix a nourri la mouvance politique contraire des « néo-maoïstes ».
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La férocité des répressions, héritière des implacables luttes de pouvoir.
L’audience trouble des « néo-maoïstes » empêtrée dans des scandales et des rivalités de pouvoir perça l’opacité du parti quand en mars 2012, le Comité permanent décida de purger publiquement Bo Xilai (lire : Le Parti purge Bo Xila).
Une fois installé au sommet par le 18e Congrès à l’automne 2012, Xi Jinping, appuyé par une justice aux ordres s’est appliqué à détruire ses rivaux « néo-maoïste » dont la réputation était gravement entachée par une lourde série de dérapages éthiques, de malversations et de crimes.
Bo Xilai, le « fils de prince » flamboyant appuyés par ses soutiens « proto-maoïstes » de Chongqing et la mouvance conservatrice de Pékin, dont le très sulfureux Zhou Yong-Kang discrédité par un scandale personnel, ancien n°10 de l’appareil et responsable de la sécurité d’État, venu de la mouvance de l’industrie du pétrole furent tous les deux condamnés à la prison à vie (lire : Coup d’Etat à Pékin. Sexe, meurtre et corruption en Chine et Zhou Yonkgang, maître sans éthique de la répression est tombé).
Le 6 décembre, lors de son éloge funèbre à Jiang Zemin, Xi Jinping qui l’a crédité d’avoir commencé à éradiquer les connexions affairistes corrompues des armées en les plaçant fermement sous le contrôle politique du Parti, a, dans la droite ligne de l’exigence de fermeté héritée de Deng, cautionné la brutalité de la répression de Tian An-men, le 4 juin 1989.
« À la fin du printemps et au début de l’été 1989, de graves troubles politiques ont eu lieu en Chine. Le camarade Jiang a confirmé et mis en œuvre la décision correcte du Comité central du PCC d’adopter une position claire contre les troubles, de défendre le pouvoir de l’État socialiste chinois et de sauvegarder les intérêts fondamentaux du peuple ». (Il l’a fait) « en maintenant efficacement la stabilité politique à Shanghai avec le solide appui des membres du Parti ».
Les effets secondaires d’un grand écart idéologique.
Le règne de Jiang Zemin a également été marqué par les effets indésirables de la théorie des « Trois Représentativités » 三个代表 » adoptée par le 16e Congrès en 2002. La pensée est une acrobatie politique qui tente d’ajuster la nouvelle réalité chinoise d’une puissance sans partage de la nouvelle classe des entrepreneurs dont l’influence a logiquement subjugué la prévalence des ouvriers et des paysans qui, dans le marxisme chinois comme à Moscou tenaient le haut du pavé, jusqu’à la mort de Mao.
Les « Trois représentativités » est une théorie élaborée par Wang Huning qui fut proche de Jiang Zemin, aujourd’hui éminence grise de Xi Jinping pour le compte de qui il a imaginé la théorie très nationaliste du « socialisme aux caractéristiques chinoises pour une ère nouvelle ». Affirmant un contraste radical avec la pensée occidentale elle est depuis mars 2018 inscrite dans la constitution.
Promu par le 20e Congrès de la 5e à la 4e place du Comité permanent, Wang énonce par les « Trois représentativités » que le Parti ne représente pas seulement les ouvriers et les paysans, mais également les entrepreneurs d’essence proto-capitaliste promus par Deng alors même qu’ils étaient les principales cibles politiques du Maoïsme révolutionnaire.
Avec l’arrière-plan de l’insistante tradition culturelle chinoise du Guanxi 关系 faisceau de relations sociales indispensable à la puissance 势力 (mot à mot force potentielle) d’une famille ou d’un clan, le grand écart idéologique ayant autorisé l’admission des entrepreneurs proto-capitalistes au sein du parti toujours en théorie marxiste-léniniste, attisa encore plus l’hybridation entre les affaires et la politique, provoquant une explosion inédite des phénomènes de corruption jusqu’aux plus hautes sphères de l’État.
Xi Jinping en a pris conscience en 2011. Alors qu’il n’était encore que Vice-Président, son ami d’enfance et fils de prince comme lui, le Général Liu Yuan – fils de Liu Shaoqi l’ancien président de la République et de Wang Guangming, Docteur en physique nucléaire et professeur à Qinghua, tous deux victimes des féroces vindictes d’une jeunesse hystérisée par la férocité de la révolution culturelle, lui présenta le sociologue chinois Zhang Musheng.
Une année avant son accession à la tête de l’appareil, ce dernier l’avait mis en garde contre les dérives corrompues des plus hauts responsables, soulignant que le Parti était à vendre au plus offrant. La brutale révélation d’une situation catastrophique menaçant l’existence même du Parti, fut à l’origine de la violente campagne anti-corruption dont tous les analystes de la Chine estiment qu’elle a aujourd’hui dérivé vers une charge politique d’élimination des opposants.
Des centaines de milliers de fonctionnaires, parmi lesquels des hauts responsables financiers, des patrons de banques et d’industries, des hauts gradés des trois armées ont été destitués, jugés et condamnés parfois à la peine capitale et exécutés.
Le nettoyage des écuries d’Augias est allé jusqu’à la condamnation à vie du général Guo Boxiong, premier militaire du pays, ancien chef de l’état-major général et à l’arrestation diffusée par la chaîne de TV publique sur son lit d’hôpital où il se mourrait d’un cancer du foie, du Général Xu Caihou, Commissaire Politique de l’APL.
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Du pragmatisme autoritaire au « rêve chinois ». Du « profil bas » de Deng à la lutte contre l’Occident.
Arrivé au pouvoir au milieu d’une puissante contradiction entre les conservateurs et l’espoir d’une nuance d’ouverture politique dont les tenants ont tous été éliminés, Jiang Zemin s’est, tout au long de ses mandats, trouvé mêlé à de puissantes luttes de clans, conjonctions d’intérêts politiques et de prébendes affairistes attachées aux féodalités industrielles.
En même temps, il est arrivé à la tête de l’appareil au moment où triomphaient « les anciens », dont la rigidité fut, après la tragédie du 4 juin, tempérée par l’élan réformiste de Deng.
Échaudés par les effervescences étudiantes qui réclamaient la démocratie, les caciques du régime qui y virent une menace directe pour la prévalence du parti ont réagi en ordonnant l’intervention de l’armée. Ceux des politiques de haut rang comme Zhao Ziyang et des chefs militaires qui s’opposèrent à cette décision terminèrent leur vie en résidence surveillée.
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Rescapé de cette séquence politique dont le souvenir traumatique est resté vivace dans l’appareil, Jiang Zemin, appuyé par sa base politique shanghaienne a, après quelques hésitations conservatrices, conduit le pays, en grande partie grâce à Zhu Rongji, sur une trajectoire d’efficacité économique par la promotion vertueuse de l’esprit d’entreprise et du pragmatisme économique.
Pour autant, dans son esprit, l’ouverture aux affaires n’a pas débordé vers le système politique dont l’intolérance à toute remise en question de la prévalence politique du Parti n’a pas été desserrée. Ses décisions de faire exécuter trois étudiants arrêtés sur la place Tian An-men puis de lancer une vague de répressions contre les membres de Falun Gong en 1999, montrent que sa pensée d’ouverture restait strictement cloisonnée à la sphère économique.
A l’intérieur, la principale innovation idéologique de Jiang fut la théorie des « trois représentativités », officiellement inscrite dans l’orthodoxie du Parti communiste en 2002. Au prix d’une contorsion idéologique, elle a intégré au Parti communiste les entrepreneurs capitalistes, porteurs à la fois d’un nouveau souffle politique et de profondes mutations idéologiques et sociales.
Willy Lam, journaliste et analyste chinois de la Jamestown Foundation, formé à Hong Kong, rappelle que « cette décision bien que controversée, a assuré l’emprise du parti sur le pouvoir en cooptant les entrepreneurs en même temps que la classe moyenne chinoise. L’appareil n’est plus “le parti des ouvriers et des paysans“, dit Lam. Creuset d’une nouvelle aristocratie ayant gravi les échelons du pouvoir, il est devenu le parti des riches et des puissants. ».
Le paysage socio-politique très inégalitaire de la Chine moderne où, selon le premier ministre Li Keqiang lui-même, 600 millions de Chinois (près de 40% de la population) vivent avec moins de 150 $ de revenus mensuels, est au cœur des soucis politiques du régime qui multiplie les slogans politiques d’apaisement social tels que celui de la « prospérité pour tous 共同富裕 » ou de « Société harmonieuse de petite prospérité 和谐小康社会 ».
La notion, venue du « classique des Odes », écrit entre les XIe et VIIe siècles av .JC, pendant la dynastie aristocratique des Zhou, a été reprise par Deng Xiaoping puis par Hu Jintao, successeur de Jiang Zemin.
Xi Jinping l’a aussi utilisée en 2014 dans son slogan des « Quatre Stratégies exhaustives - 四个全面战略布局 » dont la première est « La construction exhaustive d’une société harmonieuse de moyenne prospérité » (Les trois autres sont « l’approfondissement exhaustif des réformes » ; « la gouvernance politique par l’application exhaustive du droit » ; « la gouvernance du parti par une rigueur exhaustive ».
Resté fidèle à la pensée pragmatique et prudente de Deng même après sa disparition en 1997, Jiang a, en politique étrangère et, contrairement, à Xi Jinping, continué à jouer, des leviers de la modestie et de la séduction. Sans cependant renoncer aux revendications essentielles sur Taïwan et en mer de Chine du Sud [2].
Conscient qu’il était nécessaire de restaurer l’audience internationale de la Chine, après la brutalité sans mesure exprimée par l’appareil à Tian An-Men, Jiang que certains accusèrent d’être un « cabotin narcissique », n’a pas ménagé ses efforts pour se présenter sous des apparences affables.
Ainsi, en 2000, trois années après sa longue visite de huit jours aux États-Unis [3], parlant à l’animateur Mike Wallace de CBS, il s’était efforcé de citer en anglais la partie du discours de Gettysburg d’Abraham Lincoln se référant à l’idéal démocratique « Government of the people, by the people, for the people », dont on dit qu’elle inspira « les trois principes du peuple » de Sun Yat-sen ;
Au fil des ans on l’a aussi vu danser le cha-cha-cha avec Fidel Ramos, le président des Philippines ; Portant au cou un collier de fleurs hawaïennes, s’accompagnant à la guitare, il avait chanté « Love me tender » d’Elvis Presley et valsé au son d’un accordéon avec Bernadette Chirac.
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A la vérité, la dernière contradiction des funérailles de Jiang Zemin, se lit dans l’hommage de Xi Jinping. Alors que l’éloge funèbre célébrait la continuité de l’héritage de Deng Xiaoping, marqué par la cohésion interne, la promotion pragmatique de l’esprit d’entreprise et la prudence internationale, la stratégie de Xi Jinping lui tourne le dos.
Elle piétine l’exigence de consensus interne, élimine sans nuance toute pensée critique, rétablit le culte de la personnalité, privilégie la loyauté dogmatique et idéologique à l’efficacité et met aux normes l’esprit d’entreprise.
Enfin, se référant sans cesse aux humiliations infligées au XIXe siècle à l’Empire déclinant par les « Huit puissances » (Six européennes dont l’Empire russe, les États-Unis et le Japon), Xi célèbre les « caractéristiques chinoises », réputées étrangères aux valeurs de liberté, de justice et de vérité historique, au prix de quelques accommodements avec la longue histoire de la pensée chinoise.
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De cette analyse, il ressort que Jiang Zemin qui n’était pas moins nationaliste que Xi Jinping, était resté fidèle à l’héritage prudent de Deng Xiaoping inscrit dans la formule bien connue recommandant au Parti d’attendre son heure « 韬光养晦 – mot à mot dissimulez vos éclats et cultivez l’ombre ».
S’il est vrai qu’à l’occasion, l’appareil avait au cours des mandats de Jiang, fait valoir ses intérêts stratégiques directs dans le détroit de Taïwan et en mer de Chine du sud, il avait aussi su jouer des atouts séduction et de souplesse pour restaurer l’image de la Chine abîmée par le brutal épisode de Tian An-men.
Depuis l’automne 2012, date de l’accession de Xi Jinping à la tête du Parti, la stratégie, chinoise dominée par une idéologie nationale-souverainiste exacerbée, a clairement abandonné la trajectoire de montée en puissance pacifique de la Chine 中国 和平 崛起 qui prévalait du temps de Deng Xiaoping, Jiang Zemin et Hu Jintao.
L’affirmation nationaliste anti-occidentale attisée par les références aux humiliations subies par l’Empire au XIXe siècle 百年屈辱, s’alimente aussi de l’idéologie des « caractéristiques chinoises » que la propagande de l’appareil analyse uniquement, et de manière caricaturale, sous l’angle des contrastes avec la pensée occidentale.
Le paroxysme préoccupant de cette très troublante pensée de rupture a été atteint au début 2013, quelques mois seulement après l’avènement de Xi Jinping. « L’instruction n°9 » à l’intention des membres du Parti, dont nombre d’intellectuels savaient qu’elle était déshonorante, avait défini 7 sujets dont l’évocation publique par les médias et les intellectuels était interdite « 七个不要讲 – qige bu yao jiang – ».
Il s’agissait des « erreurs historiques du Parti, des valeurs universelles, des tensions dans la société civile, des droits des citoyens, de l’indépendance de la justice, des privilèges de l’oligarchie et de la liberté de la presse. ». Lire : « 七个不要讲 – qige bu yao jiang – ». L’inquiétante panne des réformes politiques.
Après la disparition de Jiang Zemin, le risque est que sans le contrepoids pragmatique de « la faction de Shanghai » qui nuançait les excès d’un retour en force idéologique, la Chine, par ailleurs toujours aux prises avec les affres imprévisibles de l’épidémie de covid-19, gérée sans souplesse, s’enfonce dans une longue stagnation économique.
Note(s) :
[1] Le plus connu des slogans tournait le dos à la rigidité dogmatique des conservateurs, dont la plupart avaient analysé que les révoltes de Tian An Men étaient la conséquence du laxisme politique des réformateurs. « Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape la souris, c’est un bon chat (不管黑猫白猫, 捉到老鼠就是好猫) ». A Shenzhen, Deng incita les responsables à plus d’audace et à ne pas se comporter comme des femmes aux pieds bandés 改革开放胆子要大一些, 敢于试验, 不能像小脚女人一样.
[2] Les mandats de Jiang Zemin furent marqués par plusieurs événements importants liés à la question de Taïwan et aux revendications chinoises en mer de Chine du sud. Le premier fut « le consensus de 1992, » reconnaissant « l’existence d’une seule Chine ».
Conclu à Singapour à l’époque où l’Île et le Continent n’avaient aucune relation directe, il fut le résultat d’échanges et de négociations entre deux associations formellement « non gouvernementales », l’ARATS (Association for Relations across the Taiwan Strait) pour la Chine et la S.E.F (Strait Exchange Foundation) pour Taiwan.
Aujourd’hui, l’arrivée au pouvoir dans l’Île d’une mouvance de rupture avec Pékin, qui ne reconnaît pas « le consensus de 92 » est au cœur des tensions dans le Détroit.
Le deuxième marqueur important de la politique internationale de Jiang, fut la première crise des missiles (et 3e crise dans le Détroit de Taïwan). Elle eut lieu en 1995 et 1996, alors que Jiang Zemin était à la fois chef de l’État et président de la Commission Militaire Centrale. Les tensions qui eurent une réplique brutale du 4 au 7 août 2022, s’exprimèrent par des salves de missiles tirés contre la partie ouest du détroit de Taïwan le long des côtes chinoises.
Signal envoyé à Washington et Taipei par Pékin qui jugeait (déjà) que les deux transgressaient l’esprit des « trois communiqués », les missiles furent tirés en 1995 et 1996 après la visite aux États-Unis de Lee Teng-hui, successeur à la présidence taïwanaise de Jiang Jingguo, fils de Tchang Kai-chek, et, à l’approche, dans l’Île, d’élections présidentielles au suffrage universel direct, dont le Parti jugeait qu’elles contribuaient à éloigner l’Île du Continent et transgressaient le dogme de « l’existence d’une seule Chine ».
Le troisième événement montrant que, sous ses dehors affables privilégiant la séduction et l’apparence du dialogue, Jiang à l’époque n°1 du Parti où il avait été mis en place par Deng, auquel il avait aussi succédé à la tête de la Commission Militaire Centrale, ne perdait pas de vue les revendications territoriales « historiques » de la Chine, fut la publication le 25 février 1992, de la « Loi sur les mers territoriales et leurs zones contigües ».
Dans son Article 2, elle stipule que « Le territoire territorial de la RPC comprend le continent et ses îles au large, Taïwan et les divers îles affiliées, l’île Diaoyu (Senkaku), les îles Penghu (Pescadores), les îles Dongsha (Pratas), les îles Xisha, (Paracel), les Nansha (Spratly) et d’autres îles appartenant à la République populaire de Chine. »
[3] Il y eut d’autre visites de Jiang aux États-Unis, notamment à l’invitation de Georges Bush en 2002. Mais celle de 1997, huit années après Tian An-men à l’invitation de Bill Clinton et trois semaines après la restitution de Hong Kong, était la première d’un président chinois après 12 années d’interruption des échanges.
Jiang s’était rendu à Honolulu, Williamsburg, Washington, Philadelphie, New York, Boston et Los Angeles et avait prononcé des discours à New-York, Harvard et Los Angeles. Dans une ambiance parfois tendue par des manifestations en faveur du Tibet et des droits de l’homme, certains de ces gestes furent remarqués. Le premier fut la libération en novembre 1997 pour raison médicale, au moment de la visite de Jiang du dissident Wei Jingsheng, expulsé aux États-Unis.
En déposant une gerbe de fleurs au monument des victimes de la 2e guerre mondiale à Hawaï, il a rappelé que la Chine et les États-Unis étaient alliés durant le conflit. En sonnant la cloche d’ouverture des transactions à la bourse de New York, il a, 4 années avant son admission à l’OMC, confirmé que la Chine était engagée sans équivoque dans la voie des réformes économiques.
Mais la crise des missiles de 1995 – 1996 ayant enflammé les relations sino-américaines à propos de Taïwan restait un puissant ferment de discorde. Le point le plus sensible restait l’insistance répétée de Pékin de ne pas renoncer à l’usage de la force, tout en accusant Washington d’inciter l’Île à se séparer du Continent.
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