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Les guerres de l’espace et des microprocesseurs, deux secteurs clé de la rivalité sino-américaine
Cette note analyse la compétition de puissance entre la Chine et les États-Unis vue sous l’angle des affichages très médiatisés des progrès technologiques chinois à partir de deux exemples récents rendus publics par Pékin.
Au milieu des offensives de Washington et de ses alliés occidentaux pour tenter de les étouffer par les sanctions, les embargos et un contrôle plus sévère des échanges scientifiques, Pékin vient de faire état de progrès spectaculaires dans deux secteurs clés, qui sont aussi des emblèmes particulièrement observés par le grand public.
Cibles privilégiées des ostracismes américains et fleurons symboliques de la maîtrise par la Chine des hautes technologies, il s’agit de la station spatiale Tiangong 天宮 et du champion chinois de la téléphonie mobile Huawei 华 érigés par Pékin en flambeaux de la capacité de riposte indépendante de la Chine aux sanctions américaines.
L’espace entre performances et propagande.
Le 4 octobre dernier, lors du 47e Congrès international d’astronautique à Bakou en Azerbaïdjan, un représentant de la CAST (Association chinoise des Technologies Spatiales - 中国科学技术协会 –) a révélé que la station spatiale Tiangong 天宮 serait agrandie de trois à six modules et que sa durée de vie opérationnelle serait prolongée au-delà de quinze ans. Lire : La station Tiangong entre dans sa phase finale.
Au moment où l’ISS approche de l’échéance de sa fin opérationnelle prévue en 2030, Pékin espère que, prolongeant un schéma que la NASA fait vivre depuis 22 ans, l’ajustement qui offrira à la communauté mondiale des astronautes une plateforme alternative pour des séjours en orbite spatiale, placera la Chine au centre des missions humaines dans l’espace proche de la terre.
Opérationnelle depuis 2022, Tiangong qui évolue à 480 km d’altitude, peut accueillir trois astronautes. Son extension à six modules qui doublera la capacité d’hébergement portera son poids total à 180 tonnes, soit 40% du poids de l’ISS (490 tonnes) qui accueille 7 astronautes. Tel est le contexte à partir duquel le discours de l’appareil se projette dans un futur spatial où, dit le discours du Parti, la Chine sera au cœur de projets « inédits ».
Pour l’instant, en dehors des missions vers Mars (lire : Le « Dieu du feu » chinois s’est posé sur Mars), les plus médiatisés sont : 1) l’exploration de la face cachée de la Lune où, le 3 janvier 2019, Pékin avait posé le module Chang’e 4 ; et 2) Grâce aux missions Chang’e 6 (2024), 7 (2026) et 8 (2028), la construction sur la Lune d’une station internationale de recherche (国际月球研究站. Sigle anglais : ILRS) dont l’achèvement est planifié pour 2040, échéance récemment retardée de dix ans par rapport aux déclarations initiales.
Entre temps, vers 2030, l’Agence spatiale chinoise prévoit de poser sur la lune une équipe d’astronautes chinois, 67 ans après les Américains de la mission Apollo 11, Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin, les deux premiers respectivement décédés en 2012 et 2021 à l’âge de 82 et 90 ans.
Réticences occidentales. La longue route vers la prévalence globale.
La communication publique du site Internet de l’agence spatiale chinoise CNSA dit aussi que la mission Chang’e 8 (2028) accueillera favorablement des projets conjoints « d’autres pays et organisations internationales », avec l’espoir que « la Chine et ses partenaires internationaux travaillent ensemble 中国与国际伙伴合作, non seulement pour le lancement et l’exploitation en orbite d’engins spatiaux 轨道上发射和运行航天器, mais également pour conduire des interactions entre eux 还开展航天器互动 et explorer conjointement la surface de la Lune 共同探索月球表面. »
Alors que Tiangong 天宫 est devenue la marque emblématique des progrès spatiaux chinois en même temps qu’un motif de fierté et de confiance nationale, symbole de la revanche et du défi à l’Amérique dont le Congrès avait écarté la Chine de l’ISS et interdit à la NASA de coopérer avec les projets chinois (lire Shenzhou 10 et Tiangong 1, dernier arrimage. Quelle coopération avec la Chine ? et Tian Gong. La revanche céleste de la Chine, d’autres nations s’alignent dans la course à l’espace.
La Russie, participant à l’ISS, mais stratégiquement hostile à la domination globale de l’Amérique et de ses alliés, est clairement considérée par Pékin comme un partenaire possible de ses projets spatiaux et même un acteur essentiel de la construction avec d’autres, notamment ses partenaires des BRICS - Brésil, Inde, Afrique du Sud – d’un module supplémentaire de sa Station spatiale.
En 2022, en tous cas, Roscosmos, l’agence spatiale russe, annonçait son intention de construire une station spatiale composée de six modules pouvant accueillir jusqu’à quatre cosmonautes. Mais, compte tenu de l’absolue priorité stratégique de la guerre en Ukraine, il est prudent d’anticiper que le projet prendra du retard.
Enfin, portant un coup aux aspirations de la diplomatie spatiale de Pékin, en janvier 2023, l’Agence européenne (ESA) déclarait qu’elle n’avait pas le feu vert « budgétaire et politique » pour participer à Tiangong et annulait un projet de visite de la station chinoise par des astronautes européens en projet depuis plusieurs années.
La décision avait provoqué l’aigreur du « Global Times » qui regrettait « la courte vue » de l’Europe et son alignement à Washington dans « une nouvelle course à l’espace ».
Enfin et surtout l’ambition de Pékin de se placer au centre des projets spatiaux de la planète doit être mise en perspective par la réalité des budgets consacrés à l’espace par les différents acteurs (chiffres 2022) toujours largement dominés par ceux de Washington à hauteur de 60% des dépenses spatiales globales, et cinq fois ceux de la Chine (62 Mds contre 12 Mds de $) (lire : New record in Government Space Defense spendings driven by investments in Space Security and Early Warning).
L’autre perspective manquant à la vision chinoise de dominer la course globale à l’espace, en réaction à l’ostracisme de Washington, est l’ampleur des projets américains baptisés « Artémis ». Jean-Paul Yacine les avait évoqués en juillet dernier en regrettant que l’empreinte de la féroce rivalité stratégique sino-américaine s’élargisse déjà jusque sur la Lune (lire : La concurrence du projet Artémis).
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Le fleuron Huawei relève la tête.
Lire : Huawei sévèrement touché, mais pas coulé. La guerre sera longue et difficile.
Le deuxième symbole emblématique de la capacité de riposte chinoise à la guerre technologique déclenchée par Washington est le groupe « Huawei » dont les performances télécoms et notamment ceux de la 5G ont récemment fait l’objet d’une violente offensive des Américains et de leurs alliés occidentaux qui l’accusent à la fois de violer les règles de la protection des brevets [1] et de collusion avec le Parti communiste chinois pour capter les données de ses abonnés (lire : Meng Wanzhou est rentrée à Shenzhen. Les deux Canadiens prisonniers en Chine ont été libérés.).
Pour mesurer la brutalité des sanctions infligées à Huawei on se souviendra que la part de marché globale de ses portables qui avait atteint 18% en 2020 est tombée à 2% en 2022, pour la plupart en Chine où le recul de la marque est également sensible, avec sa part de marché tombée de 27% en 2020 à 11% en 2022. Simultanément, la part d’Apple grimpait de 11 à 19%.
Néanmoins à la fin août, en dépit des embargos américains, Huawei dévoilait ses modèles « Mate 60 » et « Mate 60 Pro ». Le 8 septembre, le groupe lançait deux autres smartphones, le « Mate X5 », et le « Mate 60 Pro + ». Si le « Mate 60 » coûte 5 999 yuans (817,70 dollars), soit le même prix que « l’iPhone 14 » d’Apple en Chine, en France, le « Mate 60 Pro + » (1334 €) coûte 13% de moins que « l’iPhone 15 » (1543 €).
Doutes et handicaps.
A Taïwan, l’affichage par Huawei de ses nouveaux modèles a aussitôt initié une enquête visant quatre entreprises de l’Île, pour mettre à jour d’éventuels contournement de l’embargo expliquant le rétablissement rapide de Huawei. En même temps, aux États-Unis, dix parlementaires républicains appelaient le ministère du commerce à engager des poursuites contre les PDG de Huawei et de SMIC, le fabricant chinois de microprocesseurs, et à révoquer toutes leurs licences d’exportation.
En attendant de clarifier la nature des « fuites » et leurs auteurs, dont compte-tenu de l’interaction commerciale et technologique en Chine des acteurs américains et taïwanais, la probabilité est élevée, le 7 septembre, le Wall Street Journal faisait le point du retard chinois dans le secteur. Selon une analyse technique réalisée par une société de recherche, les microprocesseurs utilisés par Huawei auraient une finesse de 7 nanomètres.
Les modèles révèleraient un « retard d’une génération » par rapport au Taiwanais TSMC qui s’est déjà lancé dans la production de masse de puces de 3 nanomètres. Alors que les embargos infligés au Chinois SMIC lui ferment l’accès aux équipements de lithographie ultraviolette, son alternative reste l’utilisation de techniques plus anciennes qui ne permettent cependant pas d’accéder au même degré de finesse.
De cette sévère passe-d’armes émergent plusieurs conclusions.
1) Dès lors que les actuelles techniques plus anciennes utilisées par SMIC ralentissent ses progrès, il est probable que le secteur chinois cherchera à se procurer les équipements de lithographie dont Washington continuera à s’efforcer de le priver.
2) S’il est exact que les États-Unis accordent de nombreuses licences qui adoucissent les sanctions, réduisant la gravité de leur impact direct sur le client chinois toujours gros importateur de puces sous licence américaine, il est en revanche clair que les restrictions continueront de peser sur les puces très haut de gamme.
3) Aux États-Unis, le projet stratégique bipartisan visant à contrôler les ambitions chinoises dans le secteur des microprocesseurs ne cesse de se durcir, par delà les rivalités partisanes entre Républicains et Démocrates.
4) Pour le WSJ, « La nature globale des restrictions d’octobre 2022 et d’août 2023 dont la portée va bien au-delà des mesures précédentes ciblant principalement des entreprises individuelles et une liste plus restreinte de technologies, est un signal clair que la guerre des puces entre les États-Unis et la Chine ne faiblira pas. » (…)
« L’administration Biden qui implique ses ministères de la justice et du commerce, est prête à tout pour triompher de ce bras de fer, même à un coût important pour les fabricants américains exportant en Chine, dont les élans pour le marché chinois sont aujourd’hui freinés par un sentiment inquiétude. »
Note(s) :
[1] Depuis trois ans, l’UE se heurte à une stratégie chinoise visant non seulement à contourner les règlements judiciaires des litiges concernant le viol des brevets, mais également à modifier les règles du commerce international pour faciliter ses captations de technologies.
Un article du Figaro du 18 février 2022 expliquait « qu’en août 2020 la Cour suprême populaire de Chine a autorisé les tribunaux chinois à imposer des “ injonctions anti-poursuites”, interdisant à une entreprise sous peine d’une amende journalière de 130 000 euros, de porter une affaire devant un tribunal extérieur au pays. Pour l’instant, quatre jugements ont été rendus, notamment contre le Finlandais Nokia et le Suédois Ericsson qui estiment leurs pertes en “royalties” entre 100 000 et 130 000 € par trimestre. ». (…)
Le constat de Bruxelles est clair : « Les groupes européens sont mis sous pression pour accorder à des acteurs chinois des droits de licence à des tarifs inférieurs à ceux du marché et se retrouvent eux-mêmes en désavantage concurrentiel. »
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