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›› Editorial

Le révisionnisme sino-russe sur les traces de la révolution mondiale maoïste. Au Moyen-Orient, les risques avérés d’une escalade mortelle

Les références de Xi Jinping à Mao sont connues. Même si elles s’efforcent à la synthèse honnête entre les qualités et les défauts du demiurge, il n’en reste pas moins qu’elles traduisent une révérence admirative à laquelle nombre d’intellectuels chinois se refusent.

Une des plus connues est relayée par l’agence Chine Nouvelle : « Mao est une grande figure qui a changé le visage de la nation et conduit le peuple chinois vers un nouveau destin ». Par souci d’objectivité, et conscient que le sujet était politiquement sensible, il avait ajouté « Les dirigeants révolutionnaires ne sont pas des Dieux, mais des êtres humains. »

Nous ne devons pas les vénérer comme des Dieux ni interdire aux critiques de signaler et de corriger leurs erreurs simplement parce qu’ils sont grands. Mais nous ne pouvons pas non plus les répudier totalement et effacer leurs exploits historiques simplement parce qu’ils ont commis des erreurs. ».

L’analyse qui suit examine les dernières initiatives internationales de Pékin empiétant sur l’influence stratégique globale de Washington, par le biais de l’idée courant dans l’appareil selon laquelle tout comme Mao s’était emparé des villes par le biais des campagnes, la Chine pourrait subjuguer l’Occident par le détour du « sud global » et des ennemis de l’Amérique, tels que la Corée du Nord, la République islamique d’Iran ou même le Hamas, reçu à Moscou et que Pékin refuse de designer comme un mouvement terroriste. Photos « The Daily Star ».


*

Examinant la nature du régime chinois et ses initiatives depuis 1949, on constate au moins deux constantes. A l’intérieur, la protection becs et ongles de la prévalence politique de l’appareil communiste ; à l’extérieur une stratégie plus ou moins assumée selon les périodes, de contestation de l’Occident (Voir la Note de contexte).

Faisant feu de tout bois, le discours vindicatif de Pékin attisé par les souvenirs brûlants du « siècle des humiliations » infligées à la Chine par les puissances occidentales auxquelles s’étaient joints le Japon et l’Empire russe, entretient la mythologie maoïste de la guerre civile chinoise.

Perpétuant l’image de l’encerclement des villes assimilées à l’Occident par les campagnes aujourd’hui identifiées au « Sud global » opprimé par les puissances euro-atlantiques, Pékin allié à la Russie, multiplie les initiatives piétinant la périphérie des plates-bandes de la prévalence occidentale.

La stratégie de Pékin porte-drapeau de la contestation de l’Occident par le détour du « Sud global » n’a pas de cesse. Elle avait atteint deux points d’apogée par une spectaculaire tentative de médiation entre Ryad et Téhéran en mars 2023 (lire : Un vent chinois s’est levé au Moyen Orient), suivie cinq mois plus tard par l’élargissement des BRICS (lire : Les BRICS à Johannesburg, symbole de la contestation de l’Amérique et de l’Occident).

Récemment en connivence avec Moscou, elle s’est encore exprimée en direction de la Corée du Nord par un « voyage de bons offices », au moment même où Pyongyang accélérait ses livraisons à la Russie de plusieurs millions d’obus d’artillerie et de centaines de milliers de munitions de lance-roquettes multiples.

A propos de Taïwan, tout en continuant d’ostraciser la mouvance très américanisée de rupture avec le Continent incarnée par Tsai Ing-wen et son successeur Lai Qing De, Xi Jinping qui accuse Washington d’ingérence dans les Affaire chinoises, courtise le KMT favorable à « la politique d’une seule Chine » prônée par l’ancien président Ma Ying-jeou invité à Pékin le 10 avril dernier.

Après les longues stratégies d’influence chinoise en Afrique (lire : « L’éducation globale » vecteur de l’influence chinoise dans les pays du sud) et en Amérique du sud (lire : Le lent recul de la prévalence globale du Dollar, le choc des cultures et l’enjeu du « sud-global »), la dernière séquence de piétinement d’une zone d’influence de l’Amérique et de ses alliés occidentaux a commencé au cours de la deuxième quinzaine de mars.

Facilitée par les critiques fustigeant la brutalité de la riposte israélienne à Gaza après le pogrom du 7 octobre, la première étape a eu lieu au Moyen Orient au milieu d’une déflagration ayant violemment enflammé les racines séculaires d’un affrontement interreligieux et interculturel où la ligne de partage distingue clairement la puissance des intérêts de Washington [1] confronté à la contestation radicale d’une nébuleuse pro-palestinienne, symbole de la révolte acharnée contre l’existence de l’État juif.

Avec le Hamas à Doha et Kim Jong Un à Pyongyang.

Le 17 mars, Wang Kejian, émissaire du Waijiaobu et ancien ambassadeur de Chine au Liban, rencontrait à Doha le chef politique du Hamas Ismail Haniyeh, après s’être rendu en Israël et en Cisjordanie occupée. Alors que Pékin ne cesse d’insister sur l’urgence d’un cessez-le-feu à Gaza, mais se tait sur le voyage de Wang au Qatar, le seul commentaire sur la rencontre est venu du Hamas.

Sans évoquer la moindre piste d’une solution possible, le porte-parole des terroristes qui détiennent toujours une centaine d’otages dont il est impossible de confirmer la survie [2] n’a communiqué aucune information notable sur la rencontre, se contentant d’exiger le retrait d’Israël de la Bande Gaza et de louer le rôle joué par la Chine au Conseil de sécurité et à la Cour Internationale de justice.

Une autre incursion sur les plates-bandes américaines et occidentales a eu lieu à Pyongyang le 11 avril dernier.

Soixante et onze ans après l’armistice de la guerre de Corée d’une cruelle guerre de partition dont la paix n’a toujours pas été signée et quinze années après l’échec du « dialogue à six » (Les deux Corée, la Russie, la Chine, les États-Unis et le Japon), vertueuse initiative de solidarité internationale destinée à mettre un terme au nucléaire militaire nord-coréen, définitivement torpillée par Pyongyang en 2009, Moscou et Pékin ont basculé avec armes et bagages dans la vaste nébuleuse anti-occidentale.

(Lire : Pékin et Moscou solidaires de Pyongyang, ultimes fossoyeurs du Traité de Non-Prolifération)

En dépêchant à Pyongyang Zhao Leji, 赵乐际, 67 ans (voir sa biographie : Membres du 20e Bureau politique) Président de l’Assemblée Nationale, nº3 du régime, membre du Comité permanent et fidèle de la première heure de Xi Jinping, Pékin souligne les lignes de fracture géopolitique.

Cinq années après la visite surprise de Xi Jinping à Pyongyang (lire : Par sa visite d’État, Xi Jinping revient dans le jeu à Pyongyang), et contrairement au discours officiel du Waijiaobu qui évoque une visite de « bons offices », la reprise du dialogue de Pékin avec Kim à ce niveau ne laisse aucun doute sur la bascule hors de l’ambiguïté entretenue par Pékin jusqu’en 2019.

Alors que Kim qui fut reçu au Kremlin en septembre 2023, hausse à nouveau le ton de sa rhétorique belliqueuse, tout en poursuivant ses livraisons d’armes et de munitions à l’armée russe engagée en Ukraine, la visite de Zhao Leji, souligne, s’il en était encore besoin, le durcissement antioccidental et révisionniste de la connivence sino-russe.

Plus concrètement, même si rien n’a filtré des échanges, entre Zhao et Choe Ryong Hae, 74 ans, président du présidium de l’Assemblée populaire suprême, on peut, sans risque de se tromper, faire l’hypothèse que les deux se sont retrouvés autour de l’exigence de cesser les manœuvres conjointes de l’alliance Séoul-Washington, contre lesquelles Pyongyang proteste régulièrement en multipliant ses tests missiles. Plus largement l’objectif ultime de Pékin – sujet tabou et non négociable pour Washington - reste la fin de la présence militaire américaine en Corée du sud.

La stratégie sino-russe de Xi Jinping entretenue alors même que l’économie souffre des contrefeux du cloisonnement, retours de flammes du durcissement géopolitique révisionniste de Pékin [3], a récemment été réaffirmée par la visite à Pékin de Serge Lavrov.

Ce dernier a rencontré Xi Jinping le 9 avril dernier pour préparer une nouvelle visite du nº1 chinois à Moscou alors que l’Amérique et ses alliés augmentent leurs pressions contre la Chine et la Russie.

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Avec Serguei Lavrov et Ma Ying-jeou à Pékin.

L’étape chinoise de Serguei Lavrov suivait la visite à Pékin de la secrétaire d’État au Trésor Janet Yellen et ses menaces de « sévères conséquences » si les entreprises chinoises apportaient un soutien matériel à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine.

En réalité, la mise en garde de Yellen reposait sur un ensemble de renseignements attestés prouvant, malgré les démentis de Pékin, l’aide indirecte à la Russie par des canaux parallèles utilisant les circuits des entreprises chinoises impliquées depuis de longues années en Russie.

(Lire nos articles A Moscou, Xi Jinping « parrain » anti-occidental de V. Poutine & la page 2 Ukraine : La Chine n’aidera pas la Russie à vaincre. Mais elle est décidée à empêcher sa défaite.

La dernière initiative diplomatique de Pékin visait directement Taïwan, pointe stratégique émergée de la vaste querelle sino-américaine à quarante jours des cérémonies d’investiture du binôme Lai Qing De Hsiao Bi Kim qui réfutent « la politique d’une seule Chine » et dont la culture politique et l’histoire personnelle sont fortement marquées par l’influence américaine.

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Le 10 avril, le lendemain du passage de Lavrov, Xi Jinping recevait officiellement à Pékin l’ancien président taiwanais Ma Ying-jeou (2008-2016) à la retraite mais toujours membre éminent du KMT, présent sur le Continent dans le cadre de son voyage annuel en Chine à la tête d’une délégation d’étudiants.

Alors que dans l’Île dont le Yuan Législatif est depuis février 2024 présidé par Han Kuo-yu du KMT lui-même fervent partisan d’un rapprochement avec Pékin, l’audience du Parti pour le progrès démocratique est en recul, Xi Jinping a soigneusement mis en scène sa rencontre avec Ma.

Désigné par la télévision d’État comme une première historique sur le territoire chinois depuis 1949 - (durant le mandat de Ma, les deux s’étaient rencontrés à Singapour en 2015 d’ailleurs sans résultat opérationnel direct pour la solution de la question taïwanaise) (lire : Pour la première fois un président chinois rencontre le chef de l’exécutif taïwanais en exercice) - l’évènement fut un modèle de manipulation.

En contradiction avec la réalité exprimée par le scrutin présidentiel de janvier et les sondages [4], il a été présenté par la propagande de l’appareil comme la preuve que le Parti n’avait pas perdu le soutien de la population de l’Île et qu’une réunification pacifique serait possible.

Pour Xi Jinping, « les compatriotes des deux côtés du Détroit sont tous Chinois. Il n’existe aucune rancune qui ne puisse être résolue, aucune question qui ne puisse être discutée et aucune force qui puisse nous séparer ». (…) « Les ingérences extérieures n’arrêteront pas la tendance historique à la réunion de la famille et du pays. »

Pour bien marquer à quel point il entendait faire de la rencontre le symbole d’un défi à l’ingérence nippo-américaine dans les affaires internes chinoises, Xi Jinping aurait, selon une source taïwanaise, même fait retarder sa rencontre avec Ma Ying-jeou de deux jours pour qu’elle coïncide avec la rencontre officielle entre le Premier Ministre japonais Fumio Kishida et Joe Biden à la Maison Blanche le 10 avril.

Ma Ying-jeou la carte piégée de la propagande chinoise.

Le moins qu’on puisse dire est que, sur la question taïwanaise, la « carte » Ma Ying-jeou dont on n’oubliera pas que le candidat de son parti le KMT, Eric Chu, avait été sèchement battu aux présidentielles de 2016 par Tsai Ing-wen avec 56, 12% des voix contre 31,4% pourrait être, au minimum un malentendu, au pire une dangereuse illusion.

La déroute du vieux parti de Tchang Kai-chek avait marqué le point d’orgue d’un raidissement de l’opinion contre Ma Ying-jeou accusé de mettre en œuvre contre l’opinion générale de l’Île, une « stratégie de réunification rampante » avec le Continent, qui s’exprimait par son projet « d’accord cadre. »

En 2014, le ressentiment contre le Président natif de Hong-Kong, 47 ans avant la restitution, qui fut ministre de la justice sous la présidence de Lee Teng Hui (1993-1996), maire de Taipei (1998-2006) et Président du KMT (2005-2007) s’est coagulé en une révolte de la jeunesse. Baptisée « Mouvement des Tournesols – 太陽花 學運 - » elle paralysa le Yuan législatif du 18 mars au 10 avril 2014.

Lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.

S’il est exact que le KMT continue, dans la foulée de son histoire depuis 1911, à prêcher la politique « d’une seule Chine », le fait est que, dans l’Île devenue démocratique depuis la fin des années quatre-vingt, le volontarisme réunificateur de Pékin, y compris par la force, génère aujourd’hui, même pour les héritiers de Tchang Kai-chek, un sentiment répulsif.

Le 1er décembre 2023, Ma Ying-jeou lui-même l’avait rappelé au journaliste Richard Walker qui l’interrogeait pour Deutsche Welle.

Six semaines avant leur victoire aux élections présidentielles du 14 janvier, qui les portera au pouvoir à leur investiture le 20 mai prochain, il avait certes longuement critiqué ce qu’il estime être la vaine et dangereuse intention de rupture avec le Continent de Lai Qing De et de Hsiao Bi-kim, successeurs de Tsai Ing-wen.

En même temps, il avait clairement insisté sur l’essentiel.

Si Pékin voulait que la population de l’Île change son appréciation du Continent, le minimum serait de renoncer à l’usage de la force et d’envisager une réunification pacifique négociée.

A Taïwan même, l’héritage de Ma Ying-jeou reste controversé.

S’il est exact que certains intellectuels comme Chang Wu ueh - 張五岳 de l’Université Tamkang lui attribuent la vertu de tempérer l’agressivité chinoise qui pourrait s’exprimer en amont ou/et au moment de l’investiture des successeurs de Tsai, d’autres sont nettement moins flatteurs.

Commentant la rencontre entre Xi Jinping et Ma Ying.jeou, le général à la retraite Yu Tsung-chi - 余宗基 – ancien doyen de l’Université de la Défense nationale qui ne cesse de plaider pour un renforcement des capacités de défense de l’Île, n’a pas hésité à traiter l’ancien président « d’idiot utile ».

Pour lui, Ma Ying-jeou n’est qu’un pion de la vaste manœuvre générale de Xi Jinping contre l’Occident, conduite en connivence avec Moscou.

« Le jour même de la rencontre aux États-Unis entre Joe Biden et le Premier Ministre japonais Fumio Kishida, le Président chinois a opportunément utilisé Ma Ying-jeou pour critiquer le rapprochement antichinois entre Tokyo et Washington.
[NDLR : Construit autour du thème de la menace chinoise d’une invasion militaire de Taiwan, suite logique de l’attaque russe contre l’Ukraine], mais il peut le laisser tomber à tout moment dès qu’il n’en aura plus besoin. »

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Au Moyen-Orient les fâcheuses limites de l’opportunisme contradictoire.

Enfin, la récente montée des tensions directes entre Tel Aviv et Téhéran trace les limites contradictoires des stratégies chinoises. Alors que Xi Jinping fait la promotion des capacités d’apaisement de sa diplomatie, il assume en même temps ses arcs-boutants anti-occidentaux et révisionnistes, en se rapprochant de Moscou, Pyongyang et Téhéran.

Sur le conflit au Moyen Orient après avoir manqué de qualifier la barbarie terroriste du 7 octobre, il a dès l’automne 2023, systématiquement fait le choix de la « rue arabe » contre l’Occident et Israël. Lire : A la croisée des chemins, Pékin fait le choix de « la rue arabe » contre l’Occident.

Il y a pire. Dans la nuit du 13 au 14 avril, changeant de nature, le conflit au Moyen Orient a jeté une lumière crue sur la mémoire des coopérations nucléaires sensibles entre Téhéran et Pékin.

Alors que l’Iran théocratique mentor des terroristes du Hamas et du Hezbollah dont les slogans ne cessent d’appeler à la destruction d’Israël, a tiré contre l’État juif 170 drones chargés d’explosifs et plus 120 missiles balistiques, surgit à nouveau le spectre de l’arme nucléaire iranienne, tandis qu’à nouveau pèse sur Tel Aviv une menace existentielle.

Que 99% des tirs iraniens aient été interceptés par les dispositifs complexes de la défense sol-air israélienne ne changent rien au dilemme.

Alors que Téhéran tente de temporiser, exhortant à la désescalade, derrière Washington tous les alliés de l’État juif espèrent qu’il limitera sa riposte à l’attaque du Hezbollah, « proxy paramilitaire Chiite » de Téhéran, basé à Beyrouth.

Mais en même temps personne n’exclut des actions spéciales du Mossad contre les installations nucléaires militaires iraniennes dont les bases prennent racine dans les secrets de l’ancienne coopération ultra-sensible entre l’Iran et la Chine développée par Pékin sur les anciennes plates-bandes stratégiques de Washington.

Dans son éditorial de septembre 2019 (lire : Chine, Iran, États-Unis : Avantage Pékin. Retour sur la longue histoire entre la Perse, l’iran des Ayatollahs et la Chine), François Danjou rappelait « qu’après l’avènement de la République islamique et la crise des otages de l’Ambassade américaine à Téhéran, en 1979, les relations des Ayatollahs avec Pékin se développèrent à mesure qu’elles se dégradèrent avec Washington. ».

Il faut se rendre à l’évidence, dans le chaudron en cours d’explosion du Moyen Orient où se télescopent les revendications territoriales et les haines religieuses exacerbées, pas plus que Washington qui dispose au moins de la puissance dissuasive de son aéronavale, la Chine n’est en situation de jouer les arbitres. Il y a plus. En dépit de son discours, elle n’en a pas l’intention.

Dans la récente séquence des événements, s’il en est un qui rapproche encore plus Pékin de Téhéran, c’est bien l’attaque directe du consulat iranien en Syrie, le 1er avril dernier, qui tua seize personnes dont deux généraux des gardiens de la révolution.

Cause directe du vaste raid nocturne lancé par la République islamique - plus une lourde mise en garde démonstrative à usage interne qu’une opération de représailles opérationnelle - la frappe aérienne israélienne rappelle à Xi Jinping la destruction de l’ambassade de Chine à Belgrade par la CIA le 7 mai 1999, évoquée dans la note de contexte.

Mais les jalons historiques de cette évolution à front renversé où l’ancien allié iranien de l’Amérique est devenu le meilleur appui de la connivence révisionniste sino-russe antiaméricaine se lisent dans les progrès secrets du nucléaire militaire iranien, abrités derrière la quête iranienne d’énergie nucléaire civile.

Les étapes initiales furent la construction d’une usine d’enrichissement à Ispahan à 350 km au sud de Téhéran et la reprise par Pékin à la suite de Moscou de la construction de réacteurs nucléaires dans la zone de Buchehr, le tout faisant partie d’un accord de coopération nucléaire signé en 1990 longtemps resté secret et approfondi en 1992.

Depuis 2015, Pékin et Moscou ont coopéré avec Téhéran pour construire 5 réacteurs nucléaires. Dans article cité plus haut, François Danjou rappelait que pour Henry Sokolski du Centre de formation sur la politique de non-prolifération de Washington, cité par le WSJ en avril 2016, les réacteurs civils « peuvent être de gros producteurs de plutonium de qualité militaire ».

Il ajoutait que « la construction d’une petite usine de retraitement clandestine pour extraire le plutonium est en réalité plus facile que d’installer une usine de centrifugation comme celles déjà opérationnelles à Natanz et à Fordo. »

Toujours selon le WSJ, le risque de prolifération de centrales civiles avait été avéré en octobre 2012, lorsque l’Iran retira à Bushehr, sans prévenir l’AIEA, des barres de combustible contenant jusqu’à 220 kilos de plutonium de qualité militaire, soit suffisamment pour 24 bombes nucléaires de type Nagasaki.

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Note de contexte.

Après les affres de la révolution culturelle (1966-1976) (lire la recension du livre de Yang Jisheng « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle) ), tentative de la démesure maoïste d’instaurer la « révolution permanente » achevée à la mort du Démiurge en 1976, avec Deng Xiaoping, la Chine a, à l’intérieur, exploré la promotion pragmatique de l’esprit d’entreprise et à l’extérieur celle de l’ouverture contrôlée aux capitaux étrangers.

Pour autant, tout en se méfiant du culte de la personnalité, l’appareil n’a jamais perdu de vue le dogme de sa prévalence politique à l’intérieur, ni l’objectif de rattrapage de puissance visant à redonner à la Chine sa place parmi les grandes nations du Monde.

La permanence du dogme d’omnipotence de l’appareil et le projet international de retourner dans le cercle des puissants du monde furent, à l’intérieur, à la racine de la secousse violemment répressive de Tian An Men, le 4 juin 1989, et à l’origine des malentendus de la relation avec l’Occident démocratique.

Mise sous le boisseau jusqu’en 1997 année de la disparition de Deng Xiaoping qui prêchait la discrétion stratégique, l’ambition de puissance s’est d’abord accommodée d’un statut subalterne où la fibre nationaliste mal analysée par l’Occident, s’exerçait surtout par les projets d’aide au tiers-monde et la solidarité envers les régimes malmenés par Washington et ses alliés.

Alors que Pékin se rapprochait de Moscou depuis 1995, la guerre en Ex-Yougoslavie fut un tournant.

L’événement qui frappa le plus l’orgueilleuse jeunesse nationaliste éprise de puissance et en mal de respect international, fut la destruction le 7 mai 1999, de l’ambassade de Chine à Belgrade par un raid hors OTAN de bombardiers B2 venant du Texas (lire : Xi Jinping à Belgrade. Retour vers le futur des guerres technologiques).

Deux années plus tard, la destruction des tours jumelles à New-York, suivie des sérieux déboires américains en Irak, écorna le dogme de l’invincibilité de l’Amérique, ravivant les affres de la débâcle militaire et morale de la guerre du Vietnam.

Le dernier épisode, symptôme aux yeux de Pékin du déclin de l’Amérique, fut le retrait chaotique de l’armée américaine d’Afghanistan en 2021. Lire : La chute de Kaboul vue de Chine.

Au même moment, à Pékin, le Parti qui fêtait le centième anniversaire de sa création, publiait la « Résolution du Comité Central sur les réalisations majeures 重大成就 et les expériences historiques du Parti communiste chinois au cours des cent années de lutte – 百年奋斗. »

Alors que le nom de Mao apparaissait 18 fois, celui de Deng six fois et celui de Hu Jintao une seule fois, Xi Jinping était cité 22 fois, dans un texte dont plus de 50% était consacré à ses réalisations et aux changements initiés par lui depuis 2012 dans tous les domaines.

Ainsi réécrite sans fausses notes, l’histoire de la Chine et de l’appareil depuis sa création cent ans auparavant, devenait, exactement à rebours de l’aversion de Deng Xiaoping pour le culte de la personnalité, le socle d’une campagne d’endoctrinement appuyée par une loi destinée à réprimer ceux qui critiquent les héros de la Chine.

Les buts de ce « verrouillage » historique, dont il est probable qu’il exprimait aussi une inquiétude politique, étaient de hausser la réputation de Xi Jinping à hauteur des figures historiques et intouchables de République Populaire et de protéger le régime de ses détracteurs, notamment ceux des intellectuels qui prônent une évolution vers l’indépendance de la justice et plus de liberté.

Note(s) :

[1Quels que soient les commentaires des médias et compte-tenu des tensions internes de la politique intérieure américaine, il est peu probable qu’en année électorale la proximité stratégique entre Washington et Tel Aviv se délite.

De même, en dépit des graves dommages collatéraux de la guerre dans l’enclave de Gaza, il est aussi douteux qu’Israël menacé dans sa survie accepte d’amender sur le fond sa stratégie d’éradication des terroristes du Hamas réfugiés au sein d’une population en partie tenue en otage.

Pour ces raisons, en l’état actuel du conflit, l’initiative de Pékin, affichage de posture anti-occidentale n’a, pas plus que les autres, la capacité de mettre un terme aux affrontements.

[2D’après des sources contactées par CNN, le NYT et le Guardian, relayées le 12 avril par le Huffington Post, à la date 11 avril, Ismail Haniyeh n’aurait pas été en mesure d’accepter l’accord de trêve en discussion prévoyant la libération de 40 otages encore aux mains du groupe islamiste.

La raison serait qu’il n’aurait pas les 40 otages répondant aux critères mis sur la table par Tel Aviv : toutes les femmes, dont cinq soldates, les malades et les hommes âgés contre 800 à 900 prisonniers palestiniens. Lire : Guerre Israël-Gaza : Le Hamas dit ne pas avoir 40 otages remplissant les critères de l’accord de trêve.

[3Le 11 avril, alors que le groupe immobilier shanghaïen Shimao, dont l’action a chuté de 40%, se déclarait incapable d’honorer une échéance de remboursement de dettes de 200 millions de $ US, l’agence de notation financière américaine Fitch révisait à la baisse de « Stables » à « Négatives » les perspectives du crédit souverain chinois, soulignant que « les larges déficits et l’augmentation de la dette publique au cours des dernières années avaient érodé les réserves budgétaires. »

Selon Pékin qui a réagi d’autant plus aigrement que la stabilité financière est un de ses premiers soucis (lire : Dans l’urgence d’un branle-bas, He Lifeng prend la tête de la Commission Centrale des finances), la dégradation décidée par Fitch s’appuie sur une « méthodologie erronée » ignorant que l’exécutif a engagé l’économie sur la voie d’une transition vertueuse visant à la débarrasser de sa dépendance excessive au secteur immobilier.

(NDLR. La réalité est plus nuancée. S’il est vrai que Xi Jinping s’est attaqué aux errements du secteur immobilier, il l’a fait avec une telle brutalité que l’appareil, confronté aux effets indésirables des mises aux normes dont le plus grave fut l’effondrement des investissements immobiliers et l’arrêt des chantiers en cours, a été contraint de faire marche arrière.

(Lire notre article : Au milieu de la reprise, les inquiétudes de l’appareil pour 2022).

La brusquerie de la thérapie rejoint celle infligée au secteur du numérique, plus proche d’une mise au pas politique que d’une réforme économique (lire : Une reprise en main politique plus qu’une réforme économique).

[4L’insistance de Xi Jinping affirmant une identité commune entre l’Île et le Continent ne correspond plus à la réalité politique de l’Île. S’il est exact que la trace culturelle chinoise est indéniable, la vérité est que seulement 3% des Taiwanais se voient d’abord comme Chinois, tandis que moins de 8% appuient l’idée d’une réunification à court ou moyen terme.

 

 

En Chine, Cheng Li-wun, accuse Lai Qing De de fomenter la guerre et célèbre la paix « d’Une seule Chine » prônée par Xi Jinping

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