Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

Imprimer ou exporter en PDF

›› Politique intérieure

Les longues racines de la tentation démocratique

Au centre, le jeune empereur Guangxu 光绪 monté sur le trône à l’âge de trois ans en 1875, promu par sa tante l’impératrice Cixi 慈禧. Elle fut la mère de l’empereur Tongzhi (1862-1874) et la concubine impériale de l’Empereur Xiangfeng (1851 – 1861) dont le règne couvrit les deux humiliantes guerres de l’opium.

Guangxu est entouré des réformateurs Kang You Wei 康有为 et Liang Qichao 梁 启 超. Avec eux, il avait entrepris de réformer le pays quand, à l’issue de la réforme des « Cent jours » (entre le 1er juin et le 21 septembre 1898) qu’elle avait pourtant d’abord approuvée, Cixi plaça l’empereur Guangxu en résidence surveillée, avant de soutenir le soulèvement des Boxers (1899-1901) et de déclarer la guerre aux forces d’occupation étrangères.

Pour Y. Chevrier, auteur de « L’Empire terrestre. Histoire du politique en Chine aux XXe et XXIe siècles », Ed du Seuil, 2022, « l’épisode Kang Youwei » marquant l’émergence des « Lumières chinoises », suivi du contrecoup conservateur de Cixi, est la matrice d’un balancement chinois entre l’ouverture démocratique et son contrepoint conservateur.

La thèse du livre est que « la tradition et la culture chinoises ne s’opposent pas à la modernité et il est faux de dire que la Chine a été tout temps autoritaire et totalitaire. Une culture démocratique et la mise en application pratique d’une démocratie d’institution ont bel et bien existé, mais les péripéties de l’histoire ont finalement abouti à son naufrage. » Extrait de la présentation du livre d’Yves Chevrier par Stéphane Malsagne.


*

Récemment, plusieurs médias occidentaux ont fait état de violentes manifestations après la mort d’un adolescent dans une école professionnelle de Pucheng au Shaanxi, 170 km au nord-est de Xian. Le décès remontait au 1er janvier, mais les protestations qui ont éclaté le 6 janvier, s’insurgeaient contre l’absence d’informations officielles crédibles sur le drame.

Sur les vidéos diffusées par BBC ou CNN provenant des portables des émeutiers, on pouvait voir des dizaines de manifestants face à un mur de policiers casqués qui se protégeaient des jets de pierres et de bouteilles, alors qu’une petite foule d’émeutiers avait envahi une terrasse.

Très vite, les images d’un manifestant brisant une porte vitrée à coups d’extincteur ont fait le tour des réseaux sociaux avant d’être effacées par la censure. D’autres vidéos montraient la riposte agressive des policiers frappant et jetant à terre les manifestants.

Alors que les déclarations officielles faisaient état d’une altercation entre pensionnaires d’un dortoir qui se plaignaient du bruit que faisait la victime, mais qui se serait achevée dans le calme, les membres de la famille, se plaignant que des photos de leurs portables avaient été effacées par la police, ont exprimé leurs doutes et leur colère par des messages qui enflammèrent le Net.

Ulcérée d’avoir d’abord été empêchée de voir la dépouille de son fils, la mère de la victime du nom de Dang Changxi dénonçait une tentative de camouflage des causes de sa mort par les autorités. En même temps, un autre pensionnaire constata qu’une des fenêtres coulissantes du dortoir était restée ouverte.

Aussitôt le bureau local de Human Rights Watch China a fait état de « circonstances suspectes » ayant conduit à la mort de Dang et publiait des témoignages faisant état de « signes de lutte dans le dortoir » suggérant que la victime aurait pu être poussée par la fenêtre.

Le décès de Dang Changxin et la violente répression des manifestations à Pucheng révèlent un défaut systémique de transparence, de responsabilité et de gouvernance au sein des institutions locales chinoises.

Décidément, l’occultation et la censure restent parmi les réflexes les plus insistants de l’appareil. En les cultivant sans relâche, ce dernier piétine la mémoire des grands réformateurs dont les racines intellectuelles plongent dans la pensée chinoise du XIXe siècle, terreau tourmenté de la révolution de 1911.

*

Au risque d’une insolite discordance entre l’anecdotique occurrence d’un événement social local et la prétention d’embrasser l’histoire des échecs de la démocratie depuis le XIXe siècle à nos jours, l’analyse qui suit explore l’idée d’un battement fréquemment répété dans l’histoire chinoise depuis la fin des Qing, entre la tentation démocratique et les durcissements politiques.

L’élan initial de Kang Youwei et de Sun Yat Sen.

La pensée critique d’essence nationaliste articulée à l’exigence d’un renouveau court depuis Kang Youwei, (1858-1927).

Lettré, lauréat des examens impériaux, calligraphe réputé et théoricien politique, héritier d’une famille de mandarins, Kang, humilié par la défaite de la marine chinoise face au Japon (1894-1895) avait, par trois lettres adressées à l’Empereur, Guangxu 光绪 (1875-1908), ouvertement critiqué la politique étrangère de l’Empire.

Ses idées qui proposaient la réforme de la justice en l’éloignant du droit coutumier, de l’emprise de l’État, de sa bureaucratie et de ses pouvoirs, s’inspiraient de la monarchie constitutionnelle britannique.

Après le premier succès de la « réforme des Cent jours », vaste refonte du pouvoir impérial, de l’armée, de la bureaucratie, des systèmes éducatif et judiciaire, prisée par les jeunes intellectuels, Kang dut s’exiler au Japon puis en Suède, après la violente réaction des conservateurs, dressés contre lui par le coup d’État de 1898 « 戊戌政变 – Wuxu Zhengbian - » que l’impératrice Cixi appuyait en sous-main.

Note sémantique : « Wu - 戊 - » est un des dix repères astrologiques. Associé au repère terrestre « Xu - 戌 – » il indique la période automnale entre octobre et novembre.

Plus controversé dans l’histoire, il y eut aussi le Mandarin impérial nationaliste Li Hongzhang (1823-1901) à la fois diplomate et militaire, vainqueur des Taiping et réformateur du tissu industriel et de l’armée que les Français du Second Empire appelaient « Le Bismark chinois. ».

Avant de mourir, en 1901, il négocia la fin de la révolte des « Poings de justice et de concorde 義和拳 Yihequan - Boxers » au prix de fortes indemnités accordées aux « Huit puissances » qui purent se retirer du quartier des légations où les insurgés les avaient tenus enfermés pendant deux mois.

Après la défaite contre le Japon en 1895, la pensée réformatrice percutée par l’esprit rebelle des « sociétés secrètes » du XVIIe siècle opposées à l’envahisseur mandchou, dont les « Triades - 三合会 - San He Hui » furent les héritières mafieuses dégénérées, ne tarda pas à devenir insurrectionnelle.

Le 10 octobre 1911, à Wuchang, le soulèvement « Geming - 革命 - » dit « Xing Hai - 辛亥 - » (autre datation astrologique. Basée sur l’alignement des racines célestes et des branches terrestres correspondant aux mois lunaires, elle donne les soixante combinaisons du cycle chinois du temps) – mettait fin aux cycles dynastiques impériaux qui, selon l’histoire officielle gouvernaient la Chine depuis les Shang, 1570 av-JC.

Le 25 décembre, Sun Yat Sen 孙中山, médecin jusque-là en exil à Hawaï hébergé par son frère devenu un riche marchand, fortement influencé par les idées politiques occidentales, notamment celles d’Abraham Lincoln dont la devise politique de « Gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », est la matrice de ses « Trois principes du peuple – 三民主義 - », (démocratie, socialisme et indépendance nationale) prenait, après un passage par les États-Unis, en charge la révolution chinoise.

Faisant tache d’huile elle avait déjà touché la région du Jiangsu et Shanghai, les provinces du Guizhou, du Fujian, de Canton et du Sichuan.

Le 2 décembre un gouvernement provisoire avait été établi à Wuchang, puis transféré à Nankin, dont Sun prit la tête, avant d’être contesté par Yuan Shi Kai qui l’obligea à fuir au Japon en 1913, en même temps qu’il interdisait le Kuomintang crée par Sun en 1912.

Contrecoups autocrates de Yuan Shikai et Tchang Kai-chek.

A trente années d’intervalle, les deux hommes incarnent des intermèdes clairement anti-démocratiques où prévalait essentiellement l’argument de la force.

Yuan Shikai 袁世凯 (1859 – 1916), à gauche, militaire et homme politique opportuniste de la Dynastie Qing, aux allégeances fluctuantes fut gouverneur du Shandong (1899) et vice-roi du Zhili, (1902) - actuel Hebei qui englobait Pékin -.

Respecté et courtisé par les pouvoirs successifs grâce au contrôle qu’il a toujours exercé sur l’armée de Beiyang 北洋大臣 créée par Li Hongzhong, Yuan Shi Kai fut aussi l’homme des étrangers qui lui furent reconnaissants d’avoir réprimé les Boxers.

Lors de la révolution de 1911, l’armée Beiyang qui avec ses 36 divisions constituait la force militaire dominante en Chine fut utilisée par Yuan Shi Kai pour se poser en médiateur incontournable entre les Qing et les révolutionnaires.

En 1912, Yuan, élu président provisoire de la nouvelle République de Chine, renforça l’armée Beiyang, qui en 1913, contrôlait toute la Chine du Nord et une partie de la vallée du Yangzi. Grâce à cette puissance militaire, il s’opposa au KMT de Sun Yat Sen, tout en exerçant des pressions pour s’arroger plus de pouvoirs constitutionnels. En décembre 1915, il jeta le masque et se proclama lui-même Empereur, tout juste six mois avant de mourir, le 4 juin 1916, d’une hémorragie cérébrale à 57 ans.

*

Après la mort de Sun Yat-sen (1925), Tchang Kai-chek à droite, commandant en chef de l’armée nationale révolutionnaire, s’arrogea progressivement la direction du KMT.

En 1926, alors que l’armée Beiyang s’était délitée, il lança l’expédition du Nord contre les Seigneurs de la guerre dont les unités militaires furent progressivement intégrées dans l’armée nationale.

Simultanément, en avril 1927, par un féroce déchaînement de violence, il massacra les troupes communistes à Shanghai et à Canton. Sept années plus tard, il les obligea à quitter leur fief du Jiangxi à l’ouest du Fujian, pour se lancer dans l’éprouvante et meurtrière longue marche 长征 vers Yan’an (1934-1935).

« L’incident de Xi’an », le 12 décembre 1936, où il fut kidnappé par le seigneur de la guerre Zhang Xueliang, l’obligea à former un front uni avec les Communistes pour lutter contre l’envahisseur japonais dont les avancées l’obligèrent à déplacer la capitale de Nankin à Wuhan puis à Chongqing
Une fois le Japon écrasé, la guerre civile reprit de plus belle.

Durant les années quarante, l’étoile de Tchang Kai-chek n’a cessé de pâlir.

Alors que le 26 novembre 1943, à la conférence du Caire, Tchang Kai-chek avait été associé à Churchill, Roosevelt et Staline pour discuter de l’avenir du Japon et de la restitution sans condition des territoires chinois de la Mandchourie, de Taïwan et des Pescadores, trois ans plus tard, les troupes maoïstes plus souples, adoptant des tactiques de guérilla, avaient pris le contrôle des petites villes de la vallée du fleuve jaune et des campagnes environnantes.

Au Nord, de juin à septembre 1947 les Maoïstes lancèrent des offensives contre toutes les zones contrôlées par les nationalistes et, le 30 juin 1947, ils traversèrent le fleuve Jaune. Le 19 octobre 1948, ils prirent le contrôle de Changchun.

Dans un environnement mondial où « l’espérance communiste », gagnait du terrain en Asie, l’armée de Tchang Kai-chek, aux procédures opérationnelles et logistiques lourdes, souvent corrompues, fut submergée par la guérilla maoïste. Progressivement, la stratégie du harcèlement insurrectionnel se rendit maître des campagnes y compris par la terreur infligée aux « paysans riches » et « moyen riches », victimes d’exécutions sommaires sans jugement.

Chargée des mises à mort, l’armée rouge mettait ainsi en œuvre sans état d’âme et sans jugement les « quotas » d’élimination imposés par Mao dans un contexte rural où, chez les petits propriétaires terriens formant plus de la moitié du tissus social des campagnes, les bouleversements révolutionnaires maoïstes n’avaient pas bonne presse.

En septembre 1949, sur le Continent, la victoire communiste était totale. Le 1er octobre 1949 du haut du balcon de la Cité interdite, Mao pouvait, un siècle après les humiliations des guerres de l’opium, avec son lourd accent du Hunan, proclamer la naissance de la République Populaire de Chine. 中国 人民 共和国 今天成立了. Voir la vidéo ARTE : Mystères d’archives 1949 Mao proclame la République populaire de Chine

Sur d’autres reportages, on distingue arrivant au milieu des dignitaires du régime Song Qìnglíng, 宋庆龄, (1893 1981). Deuxième fille de l’homme d’affaires de religion méthodiste Charles Soong, elle était la sœur ainée de Song Meiling, épouse de Tchang Kai-chek et la veuve de Sun Yat Sen.

On y voit aussi la pauvreté d’un défilé militaire et les caciques de l’appareil en costume Mao : le général Zhu De, chef des armées, puis Liu Shaoqi et Peng Dehuai que Mao martyrisa sauvagement, 17 ans plus tard pendant la Révolution culturelle.

Deux mois plus tard, Tchang déplaçait son gouvernement dans l’île de Taïwan, où, le 1er mars 1950, sans renoncer à la force brute, son mode d’action privilégié depuis 1927, il reprit officiellement ses fonctions de Président de la « République de Chine.  » Pour un rappel de la brutalité sans mesure des de Tchang Kai-chek, lire : Formose trahi.


*

En 1915, date cruciale d’une réaction antidémocratique, l’opportuniste Yuan Shikai se proclama Empereur au moment où, en plein chaos, la Chine entrait dans la période des Seigneurs de la guerre.

Après la mort de Yuan Shi Kai en 1916 et celle prématurée de Sun Yat Sen en 1925, le désordre et les rivalités de pouvoir aboutirent à la prise du pouvoir de Tchang Kai-chek à la tête du KMT recréé par Sun en 1918 à Canton.

Commandant sans état d’âme de l’Académie Militaire de de Huangpu 黄埔军校, créé sur les conseils de Borodine envoyé par le Komintern et chef de « l’Armée nationale révolutionnaire », Tchang lança avec les armes et les conseillers soviétiques dont il se méfiait pourtant, « l’expédition du Nord » (1926 – 1928) contre les « Seigneurs de la guerre ».

Simultanément, le 12 avril 1927, il ordonna le massacre à Shanghai des civils et des militaires du parti communiste, sujet de « La condition humaine » d’André Malraux prix Goncourt 1933.

Ainsi, trois décennies après le piétinement de l’esprit d’ouverture politique de Kang Youwei par les fidèles de l’impératrice Cixi à la tête de la Chine « crucifiée », « dépecée » et humiliée par les « guerres de l’opium » menées par les « Huit puissances  », la politique chinoise basculait à nouveau de l’Idéal démocratique de Sun Yat Sen, inspiré par Abraham Lincoln et conforté par un scrutin populaire auquel avaient participé 40 millions de Chinois [1], vers un très féroce durcissement autocrate sans nuance.

La crispation antidémocratique, favorisée par la défaite contre le Japon en 1895 et la perte de Taïwan au Traité de Shimonoseki, s’aggrava en septembre 1931 après l’invasion de la Mandchourie par l’empire nippon qui, de 1937 à 1945, poursuivit sa brutale expansion en Chine pour s’approprier les ports et les voies de communication.

++++

La flamme démocratique brûlait toujours.

De gauche à droite Lu Xun, Mao Zedong et Deng Xiaoping. Seul Lu Xun a vécu la terrible secousse tellurique de la défaite contre le Japon en 1895. Mao avait deux ans. Mais tous les trois furent les témoins de la fin du système impérial en 1911.

Issu d’une famille de lettrés, imprégné d’influences japonaises et rebelle à la dynastie mandchoue des Qing, Lu Xun 鲁迅 (1881-1936), traducteur de Jules Verne, lecteur de Byron, Heinrich Heine et Pouchkine, était à l’époque de la fin de l’Empire, un maître de la satire et de l’ironie. Il éveilla toute une génération d’intellectuels chinois aux idées nouvelles de démocratie et aux indispensables exigences de l’esprit critique.

Quand, habité par quelques tendances anarchisantes, parfois sujet à la dépression, Lu Xun analysait la complexité nuancée et tourmentée des individus, Mao Zedong 毛泽东, (1893-1976) héritier de paysans aisés, fut le brutal et cynique manipulateur des masses indiscriminées. Par d’incessantes campagnes de mobilisations idéologiques, il leur imposa la violence de la dictature collectiviste et les terribles exigences de la révolution permanente.

Deng Xiaoping, 鄧小平 (1904-1997), commissaire politique de la 8e armée de marche commandée par Liu Bocheng, qui joua un rôle éminent dans la prise de Chongqing, critiqua le dogmatisme rigide de Mao qui lui valut d’être « purgé  » pendant la révolution culturelle.

Rescapé de la « Longue Marche », formé au marxisme léninisme pur et dur, il n’était pas un Démocrate, mais un nationaliste pragmatique qui sut à la fois libérer les qualités entrepreneuriales et le sens commercial des Chinois, et préserver l’appareil des risques politiques portés par l’ouverture démocratique.

Dès son arrivée au pouvoir, il a entrepris la remise en ordre du système politique chinois profondément secoué par le radicalisme révolutionnaire de Mao.

Son mot d’ordre Boluan Fanzheng : 拨乱反正 « extirper le chaos et revenir à la normale  » avait accompagné la réhabilitation des persécutés de la Révolution culturelle dont lui-même avait été victime. L’essence de ses réformes fut une normalisation de la vie politique limitant par la constitution la durée des mandats qui visait à tenir à distance l’arbitraire et le culte de la personnalité.

L’ordre donné aux chefs militaires d’engager une division blindée le 4 juin 1989 sur la Place Tien An Men, au moment même où craquait le modèle communiste de l’URSS et se délitait le « pacte de Varsovie  », fut, de son point de vue, une décision destinée à garantir la survie du Parti à la tête de la Chine.


*

Pour autant le raidissement politique de Yuan Shikai et Tchang n’évacua pas l’esprit d’ouverture et de débats critiques perpétués par des intellectuels chinois comme Lu Xun (1881-1936) dont l’œuvre hétérodoxe, traversée par le souci esthétique, la dérision, l’absurde et l’humeur, faisait par contraste éclater la cruelle et implacable sècheresse des joutes politiques chinoises de l’après Sun Yat Sen.

Un autre intellectuel courageux et libéral fut Hu Shi. Pragmatique et nationaliste adepte du mouvement du 4 mai 1919 révulsé par l’incohérence de l’attribution de la colonie allemande du Shandong au Japon par le Traité de Versailles, il dénonçait à la fois « les esclaves de Confucius et de Zhu Xi », et ses nouvelles têtes de Turc dont Marx était le chef de file.

Après cette respiration intellectuelle marquée par le goût du débat et de la critique, s’installa à partir de 1949, à l’issue de 20 ans de guerre civile et jusqu’en 1976, l’extrême brutalité idéologique et totalitaire maoïste qui évacua purement et simplement l’idée même de démocratie.

Radicalisme idéologique maoïste et pragmatisme de Deng

Pour autant comme l’écrit Stéphane Malsagne Docteur en Histoire et ancien élève de l’Inalco, dans sa présentation du livre d’Yves Chevrier cité plus haut, le radicalisme maoïste n’est pas l’effet d’un « déterminisme historique en lien avec la tradition politique chinoise issue de l’ancien Empire », comme on le lit souvent.

Il est la conséquence conjoncturelle de « la destruction des institutions étatiques » à l’époque des rivalités politiques et du chaos des Seigneurs de la guerre.

Après le décès de Mao en 1976, à la période des féroces secousses idéologies (Yves Chevrier parle d’une « Orthopraxie » de la destruction des institutions de l’État commencée en 1915 à l’ère de Yuan Shikai) qui martyrisèrent le parti et ses cadres (Lire nos ressentions des ouvrages de Yang Jisheng, journaliste à Xinhua, sur le « Grand bond en avant »), succéda l’élan d’une ouverture commerciale et entrepreneuriale dont beaucoup espérèrent à tort qu’il pourrait être politique.

(Lire : 墓碑 mu bei de Yang Jisheng, est paru en Français et « la révolution culturelle » « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle. )

« L’ouverture » opérée par Deng Xiaoping à partir de 1978 libéra en effet les talents des affaires et le goût d’entreprendre des Chinois, avec des résultats économiques rapides [2]. Mais, sans esprit de recul, elle s’efforçait en même temps de contrôler étroitement la situation politique du pays.

Tian An Men et l’étouffement des voix démocratiques.

Le 4 juin 1989, l’engagement d’une division blindée sur la place Tian Anmen écrasa les manifestants et leur revendication démocratique. Baptisée « 5e modernisation », elle était considérée par les insurgés comme la condition politique du renouveau de la Chine moderne, selon eux, indispensable complément des « 4 modernisations – 四个现代化 - » de Deng Xiaoping (Défense nationale, Sciences et technologies, Industrie Agriculture.)

Au passage, la mise au pas brutale du 4 juin fit disparaitre des centaines de dissidents et réformateurs politiques adeptes de la démocratie ou, à tout le moins, partisans de plus de souplesse politique, refugiés à Hong Kong ou emprisonnés dont le premier fut Zhao Ziyang - 赵紫阳 -.

A l’époque, secrétaire général du Parti, Zhao termina sa vie en résidence surveillée. Décédé en janvier 2005, ses mémoires posthumes ont été publiées à Hong Kong (lire : Le défi d’outre-tombe de Zhao Ziyang menace-t-il le Parti ?).

L’autre tenant de l’ouverture politique fut Hu Yaobang. Secrétaire général du Parti depuis 1980 et prédécesseur de Zhao Ziyang, il fut contraint à la de démission par Deng Xiaoping le 16 janvier 1987. Six décennies après la disparition de Kang Youwei, il fut le deuxième jalon emblématique de la persistance dans la pensée politique chinoise moderne, de l’esprit d’ouverture prônant la nécessite d’un débat critique.

Alors que son décès le 15 avril 1989 avait rallié sur la place Tian An Men l’hommage de ses admirateurs pourchassés et violemment réprimés le 4 juin, son passage à la tête de l’appareil de 1980 à 1987 avait été marqué par la réhabilitation des victimes persécutées de la révolution culturelle et l’autocritique qu’il avait imposée à l’appareil pour la brutalité des répressions au Tibet en 1959, à l’origine de la fuite en exil du Dalai Lama (lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang).

Après la répression de Tian An Men qui entraina des sanctions internationales, au moment même où craquait l’URSS au milieu de l’émancipation des régimes communistes en Europe, la pensée politique chinoise, évolua d’abord vers une crispation nationaliste anti-occidentale.

Raidissement nationaliste.

L’un des plus évidents symptômes de cette tendance fut la publication en mai 1996 du livre « La Chine peut dire NON – 中国 可以 说 不 - » D’un niveau technique déplorable, écrit par un collectif de journalistes et de jeunes militants, le livre exprimait en réalité la frustration d’anciens admirateurs des États-Unis, mais qui, depuis Tian An Men, s’offusquaient des incessantes condamnations de leur pays mis sous embargo par Washington et l’Occident.

Trois ans plus tard, paraissait « La guerre hors limites - 超限战 » (Qiao Liang et Wang Xiangsui), dont l’objet était la promotion d’une stratégie permettant de défaire les États-Unis par le recours à l’ingérence politique et, utilisant les armes légales et matérielles de la prévalence occidentales, par le truchement de la guerre juridique et économique.

L’autre conséquence de l’embargo post Tian An Men infligé à la Chine fut la finalisation de la transition économique vers le capitalisme d’État contrôlé par le système politique du parti unique et l’intégration du pays à ses conditions dans la mondialisation de la production et des échanges. (D’après B. Chavance, Revue d’études comparatives Est-Ouest, 2019/2 nº2-3).

La suite est une affirmation de puissance anti-occidentale articulée au rejet de la démocratie au nom des « caractéristiques chinoises » et appuyée par la montée en puissance économique et l’innovation.

Leurs expressions les plus emblématiques sont les spectaculaires projets indépendants de ceux des États-Unis menés à bien par l’Agence spatiale chinoise (Exploration de la Lune et de Mars, GPS et station spatiale indépendants) et le remarquable aménagement du territoire (Réseaux de routes, d’autoroutes et de voies ferrées à grande vitesse, centrales thermiques et nucléaires, barrages et réseaux de distribution électrique, aéroports et gares modernes).

Alors que déjà en 1992 le FMI classait l’économie chinoise au 3e rang mondial derrière les États-Unis et le Japon (elle passa au 2e rang en 2010), les principales dates de cette montée en puissance qui fut aussi celles d’une rupture systémique avec l’Ouest démocratique au nom des « caractéristiques chinoises », furent :

De 1993 à 2009, la construction du barrage des « Trois gorges » projet pharaonique, héritage de la vision du Président Mao qui en commanda les études de faisabilité en 1953 ;

En 1995-1996, la crise des missiles dans le détroit de Taïwan, tirés par la 2e artillerie au moment où, par contraste avec celui du Continent, le système politique de l’Île basculait dans la démocratie avec l’élection du Président Lee Tung Hui au suffrage universel direct ;

En 1996, la création du « Groupe de Shanghai », matrice de la future Organisation de Coopération de Shanghai née en 2001 (OCS - Chine, Russie, Kazakhstan, Kyrgyzstan et Tajikistan).

Sous couvert d’une coopération antiterroriste et de gestion commune de l’eau, elle fut la première coagulation formelle en Asie Centrale, sur leurs marches communes, d’une convergence stratégique anti-américaine entre Moscou et Pékin.

En 1997, le retour formel à la Chine de la colonie anglaise de Hong-Kong, trace toxique dans la mémoire chinoise des humiliations infligées au XIXe siècle à la Chine par les Occidentaux et le Japon.

Le 7 mai 1999, pendant la guerre menée contre les Serbes en Yougoslavie, la destruction de l’Ambassade de Chine à Belgrade exécutée hors OTAN par un bombardier B-2 venu du Texas probablement aux ordres de la CIA (lire : Xi Jinping à Belgrade. Retour vers le futur des guerres technologiques).

Xi Jinping et l’étouffement sans nuances des voix contraires.

Le 3e mandat de Xi Jinping obtenu au 20e Congrès du Parti à l’automne 2022, après une réforme de la constitution en 2018, prenait le contrepied direct de la normalisation voulue par Deng Xiaoping.

Alors que Deng mettait en garde contre l’abandon du principe de direction collective, Xi Jinping renouait avec l’arbitraire des tendances autocrates de l’appareil dont le pouvoir est concentré sans nuances entre les mains du secrétaire général.

La marche de Xi Jinping vers l’omnipotence, au milieu d’une féroce lutte contre les corrompus, s’est doublée d’un raidissement de la politique étrangère dont les racines plongent dans les humiliations des condamnations de l’après-Tian An Men par la totalité des pays occidentaux.

La rancœur s’est coagulée en un nationalisme anti-occidental prônant « les caractéristiques chinoises ». Variante stratégique du « socialisme chinois de marché  » de Deng Xiaoping, la rupture avec l’Occident exacerbée par la destruction de l’ambassade de Chine à Belgrade le 7 mai 1999, a rapproché la Chine de la Russie.


*

Depuis l’entrée dans le XXIe siècle, l’ouverture vers le libéralisme et l’esprit de démocratie n’ont pas disparu [3], mais force est de constater que la tendance générale est au durcissement politique dont la rigueur univoque sans nuance s’est aggravée depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping à la tête du Parti en 2012.

Accompagnant une combativité internationale contre l’Occident, les signes d’une radicalisation politique interne éliminant la nuance sont perceptibles dans la brutalité de la lutte anti-corruption sur simple dénonciation anonyme sans contrôle judiciaire.

Pointée du doigt par quelques voix exilées, elle s’est dilatée en une campagne d’élimination politique des opposants au milieu de violentes répressions au Tibet, Emeutes au Tibet et au Xinjiang :Condamnation à la prison à vie d’un intellectuel ouïghour.

Ainsi, un siècle après Kang Youwei et moins de trente ans après la destitution de Hu Yaobang qui prônait la mesure des répressions policières, la condamnation sans nuance en septembre 2014 à la prison à vie de l’intellectuel ouïghour Ilham Toti, scellait l’asphyxie de l’élan démocratique.

Ce dernier est remplacé par l’ardent dynamisme inverse dépourvu de la moindre respiration politique d’un pouvoir devenu absolu et d’une politique étrangère de fierté nationale agressive articulée à l’affirmation de puissance et à la revanche des humiliations infligées par les « Huit puissances  ».

Au Comité Central, les voix adverses se sont tues, mais la rancune demeure chez les retraités du Parti et tous ceux fidèles à Deng Xiaoping, opposés au retour du culte de la personnalité de Xi Jinping et à son pouvoir sans limites.

En 2017, nombre de caciques de l’appareil étaient d’abord opposés à l’inscription dans la constitution de son nom et de son idéologie de la « Nouvelle ère du socialisme aux caractéristiques chinoises » qui lui confère un statut historique comparable à celui de Mao.

En mars 2018, dans les coulisses de l’ANP les mêmes se sont opposés à la suppression de la limite à deux mandats du Président faisant de Xi Jinping un chef de l’État à vie échappant à l’obligation de céder après dix ans son pouvoir à la tête de la Chine.

Pour autant, ayant concentré entre ses mains tous les pouvoirs, le risque existe que les actuels ratés de l’économie coagulent contre lui la rancœur qui court chez les frustrés de la démocratie chinoise évanouie.

Note(s) :

[1Dans son ouvrage « L’Empire terrestre. Histoire du politique en Chine aux XXe et XXIe siècles », Ed du Seuil, 2022, le sinologue Yves Chevrier, propose une analyse magistrale des basculements politiques en Chine où se succèdent tentatives démocratiques et retours autocrates.

Contredisant les idées reçues selon lesquelles, le peuple chinois et sa culture seraient étrangers aux principes démocratiques, Y Chevrier cite un épisode du passage de Sun Yat Sen au pouvoir quand, en 1912, après la chute des Qing, quarante millions de citoyens chinois, soit 1/10iéme de la population, ont été envoyés aux urnes pour élire l’Assemblée nationale.

[2En 1977, le PIB chinois était de 174 Mds de $ ; en 1985, il avait atteint 305 Mds de $. La croissance s’accéléra par la suite, faisant passer le PIB à 4600 Milliards de $ en 2009, moins de dix ans après l’accession de la Chine à l’OMC, immédiatement avant la présidence de Hu Jintao (2002-2012) qui fit preuve d’une grande duplicité.

S’abritant derrière l’image réformatrice du premier ministre Wen Jiabao, auréolé de sa proximité historique avec le réformateur Zhao Ziyang dont il fut le chef d’état-major, Pékin construisit en réalité un puissant capitalisme d’État articulé à des champions industriels nationaux jalousement protégés, ne respectant les règles de l’OMC que de manière aléatoire.

[3Avec l’abandon en 1994 de la fixité du taux de change du RMB autorisé à « flotter » pour la première fois depuis 1949, indice d’un desserrement du contrôle politique de la devise, on citera aussi, entre 1998 et 2002, la vaste campagnes de privatisation libérale de l’économie menée dans la droite ligne de la pensée du Hu yaobang, par le Premier Ministre Zhu Rongji.

 

 

Mise à mort de Xu Yao exécuté par injection létale

[30 mai 2026] • François Danjou

Brutalité inédite des jugements contre deux anciens ministres de la défense

[12 mai 2026] • François Danjou

Effondrement d’Evergrande. Le procès de Xu Jiayin et les longues racines de la crise immobilière

[29 avril 2026] • Jean-Paul Yacine

Réglées au cordeau et sans aspérités, les « Deux réunions 两会 ». Pragmatisme et prise de conscience des défis extérieurs et intérieurs

[12 mars 2026] • François Danjou

Jimmy Lai condamné à 20 ans de prison. Chute d’un symbole

[13 février 2026] • François Danjou