›› Editorial
Une longue histoire de violences politiques.
Qu’on se souvienne du radicalisme extrême de la guerre civile au moment de la conquête maoïste des campagnes par la terreur, rappelé par Lucien Bianco (lire le commentaire de son livre « Les origines de la révolution chinoise – 1919 – 1949 » paru dans « Perspectives chinoises » en 2008.
Et encore de la répression « anti-droitière » de 1956 et du brutal écrasement au Tibet des velléités d’indépendance des moines ; de la catastrophe des communes populaires et du Grand Bond en avant (lire 墓碑 mu bei de Yang Jisheng, est paru en Français ; de la très chaotique « Grande révolution culturelle prolétarienne » (lire « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle) qui dura jusqu’à la mort de Mao en 1976. Après la disparition du démiurge, l’ADN de brutalité du Parti a survécu.
Elle s’est exprimée par la répression sans nuance du printemps de Pékin, le 4 juin 1989 et la mise en résidence surveillée des réformateurs et des chefs militaires qui s’opposaient à l’intervention de l’APL sur la place Tian An Men.
Après le décès de Deng Xiaoping en 1997, l’esprit d’entreprise et le sens du commerce des Chinois qu’il avait libérés accélérèrent la montée en puissance socio-économique du pays. En 2001, l’entrée de la Chine dans l’OMC fut un spectaculaire stimulant. Mais aucune ouverture politique n’a été tolérée. Les dissidents furent systématiquement emprisonnés ou poussés à l’exil.
En même temps, les « Trois représentativités 三个代表 » proposées par Jiang Zemin, inscrites dans la constitution lors du 16e Congrès 2002, tentaient le grand écart idéologique d’agréger les entrepreneurs capitalistes au parti communiste en reconnaissant que, depuis la fin des années soixante-dix, ils avaient été une des forces essentielles des progrès du pays.
Opérée sur le fond culturel du « guanxi », réflexe social de l’enchevêtrement des pouvoirs économiques et politiques à des fins d’augmenter la surface sociale et le pouvoir « shili 势 力 » (capacité d’influence, sociale et politique), l’acrobatie idéologique de l’assimilation des « spadassins » très exubérants du capitalisme chinois enchevêtrés à la classe politique fut un puissant accélérateur de la corruption.
Xi Jinping en avait ressenti le risque pour la stabilité de l’appareil et l’urgence d’y remédier sans délai. En novembre 2011, une année avant sa désignation à la tête du Parti au 18e Congrès, le sociologue Zhang Musheng que lui avait présenté son ami d’enfance le général Liu Yuan, fils de Liu Shaoqi et de Wang Guangmei, l’avait mis en garde que « le parti était à vendre ».
L’épisode et l’alerte furent à l’origine directe de la brutale mise au pas, par des enquêtes tous azimuts, de plus de quatre millions de membres du Parti accusés de corruption dont certains furent sévèrement condamnés à de très longues peines de prison (lire : la 2e page de La nébuleuse disparate des opposants à Xi Jinping).
Mais, mené sans présomption d’innocence par la puissante commission de discipline du Parti, en dehors de tout contrôle par l’appareil judiciaire lui-même sérieusement recadré (lire : Tensions et défiances entre le Parti et l’appareil de sécurité), le coup de balai éthique a dérapé vers des purges politiques, provoquant contre Xi Jinping des ressentiments dont l’aigreur est en partie à la source des désaveux publiquement exprimés ces jours derniers.
La poigne inflexible de Xi Jinping et son retour de flamme.
Depuis 2012, Xi Jinping qui a repris le flambeau idéologique « Rouge vif » selon le titre du livre d’Alice Eckman paru en 2020 aux Ed de l’Observatoire, sabre sans pitié les corrompus et élimine les opposants tandis qu’il met brutalement au pas les Musulmans Ouïghour. L’ADN de brutalité est toujours là, le souvenir des humiliations infligées à la Chine au XIXe siècle aussi.
En 2020, Xi a fait taire la mouvance démocrate à Hong Kong en articulant sa politique à l’impératif de sécurité nationale. Un an plus tard, lors du centenaire de la naissance du Parti en juillet 2021, il mettait en garde : « Toute tentative de dresser le peuple contre le Parti est vouée à l’échec. (...) Quiconque voudrait le faire s’écrasera dans un bain de sang contre la Grande Muraille d’acier érigée par plus de 1,4 milliard de Chinois ! ».
En politique extérieure, attisé par Xi Jinping et ses lieutenants, l’orgueil national de la montée en puissance de la Chine s’est accompagné de l’exaltation de l’influence globale retrouvée, de la quête de respect et d’une vindicte anti-occidentale notamment anti-américaine, portée par les ambassadeurs et diplomates « Loups guerriers » affichant le rejet des pressions et mises en demeure occidentales. Lire La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre.
A l’intérieur, pour que s’enflamme la poudre explosive accumulée par les politiques brutales et sans nuances, ADN historique du Parti, il ne manquait plus que les étincelles. Récemment, il y en eut trois.
1. La censure et l’emporte-pièce sans nuance de Xi jinping et de sa stratégie de zéro-covid [2], venue deux années après que, sous sa direction, l’appareil ait dissimulé pendant quelques semaines l’explosion de l’épidémie à Wuhan.
Le 21 février 2020, deux semaines après le décès dans la nuit du 7 au 8 février, du lanceur d’alerte Li Wenliang, QC analysait les effets et les risques du mensonge : Le navire tangue. Le régime se crispe. Sur les réseaux sociaux chinois on pouvait alors lire la phrase de Soljenitsyne « Nous savons qu’ils mentent, ils savent aussi qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons aussi qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent et pourtant ils persistent à mentir. »
2. Un grave incendie le 24 novembre à Urumqi, la capitale du Xinjiang déjà sous tension par la brutalité du traitement réservé aux Ouïghour. Dix personnes sont mortes selon les chiffres officiels. Cinq fois plus disent des sources autorisées. La colère a dégénéré en violente manifestation quand il est devenu évident que les secours avaient été retardés par les contraintes de la politique « zéro-covid » de Xi Jinping.
3. La ferveur chinoise pour la coupe de monde de football au Qatar retransmise par la télévision chinoise a mis en évidence ce que la propagande de Xi Jinping cachait aux Chinois : ailleurs qu’en Chine, des dizaines de milliers de personnes s’agglutinent sans masques et sans restriction dans les stades.
Dimanche 27 novembre au soir, devant « Beida », un groupe d’étudiants interpellaient les policiers « Ouvrez vos yeux, et regardez le monde autour de nous, la politique zéro-covid est un mensonge. »
Note(s) :
[2] Rappelons que le choix de tenter une éradication complète du virus en dépit du surgissement de nouvelles formes pathogènes est d’abord motivé par le faible taux de vaccination des seniors et à la défiance de la population à l’égard de la vaccination. Les réticences publiques ont encore été aggravées par la moindre efficacité du vaccin Sinovax. Une source fiable des contacts de QC notait que des tests comparés avaient montré qu’après une injection de Sinovax la présence d’anticorps était nettement plus faible qu’à la suite d’un vaccin ARN Astra-Zeneca.

