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Les faces cachées des « Nouvelles routes de la soie ». Un défi pour l’Europe

Les « Nouvelles routes de la soie » sont la marque déposée de la volonté d’influence globale de la Chine et de l’expansion hors des frontières de sa puissance économique. Devenues l’emblème de la politique étrangère de Pékin, elles affirment la volonté du Régime et des Chinois de se placer au centre d’un ordre économique du monde sino centré.


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Louis Montalte, fin connaisseur des stratégies chinoises a longtemps travaillé en Chine qu’il a observée par le truchement des relations franco-chinoises et des affaires. Dans la note qui suit, il rappelle quelques réalités historiques oubliées noyées dans la propagande chinoise qui manipule l’histoire et transforme la réalité.

La vérité « reconstruite » aux normes chinoises est acceptée comme telle par certains observateurs semblant avoir perdu leur sens critique.

Depuis leur lancement par le Président Xi Jinping en 2013 à l’Université Nazarbayev au Kazakhstan, les « Nouvelles routes de la soie - en Chinois « 一 个经济带 一个丝绸路-, yige jingjidai, yige sichoulu » en abrégé « une ceinture, une route 一带 一 路 », en anglais « Belt and Road Initiative – B.R.I », sont présentées par Pékin comme une contribution de la Chine au monde.

Montalte rappelle d’abord que le concept utilisé comme une marque franchisée de la politique étrangère de Pékin partout dans le monde, y compris très loin des anciennes routes du commerce de la soie, en Afrique, en Amérique Latine et en Asie du Sud-est et même en Arctique (lire : Les longues stratégies chinoises dans l’Arctique.) n’est pas une fabrication sémantique chinoise.

Il souligne aussi que le tracé des routes ne fut pas seulement celui du doux commerce, mais le théâtre de féroces batailles livrées par la Chine aux Arabes et le chemin des grandes invasions meurtrières de l’Europe par les hordes mongoles au XIIIe siècle, des descendants de Gengis Khan.

Autre réminiscence historique troublant l’image de marque de « gentilles relations commerciales », l’Ouzbékistan en Asie Centrale, première étape des échanges vers l’ouest est la patrie de Tamerlan « Timur le boiteux », redoutable chef de guerre ayant mis la région à feu et à sang, massacrant les populations des villes qui lui résistèrent pour créer, à l’ouest de la Chine, entre l’Inde et la mer noire, face à la péninsule arabique, un empire basé sur la puissance militaire et la terreur, englobant les territoires des actuels Iran et Afghanistan.

Un concept occidental recyclé par la Chine à son profit.

A l’origine des routes parallèles et disparates vers l’Inde et le Pakistan, la Perse, la Mongolie, l’Asie Centrale, l’Iran, la Mésopotamie, la Turquie, la mer noire et au-delà vers l’Europe.


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La Route de la soie n’existe pas. C’est un concept inventé à l’ouest. 4 siècles avant JC, les romains parlaient déjà « du pays des Sères » ceux produisant la soie textile au secret de fabrication jalousement gardé -.

Tout comme la « Grande Muraille » qui n’était qu’un enchevêtrement de fortifications séparées sans unité, ne fut désignée comme telle qu’au XVIIe, par les Occidentaux, ce n’est que bien plus tard que les chemins disparates du commerce vers l’ouest devinrent les « routes de la soie ».

Les concepts de « Grande muraille » et de « Routes de la Soie » devenus les emblèmes de l’autopromotion du Parti communiste furent repris par la Chine parce qu’ils servent ses intérêts.

Ce qui existait, c’était un tissu de routes qui reliaient des peuples aussi divers et aussi différents que les Chinois, les Turcs, les Tokhariens, les Sogdiens, les Perses, les Byzantins, les Génois et les Vénitiens. Ce sont ces segments de routes disparates que l’on nomme, depuis le XIXe siècle, « la Route de la soie », censée relier l’Alpha à l’Omega.

La réalité est moins idyllique.

L’Asie Centrale, première étape des routes de la soie, fut aussi le théâtre de grandes batailles. L’image représente le général coréen Gao Xianzhi qui porta les bannières des Tang en Asie Centrale jusqu’aux portes de l’Iran et de l’inde. Il fut battu à Talas à 300 km au nord-est de l’actuel Tachkent, en juillet 751 quand les armées abbassides réussirent à provoquer la défection des auxiliaires turcs des Tang. Plusieurs milliers de soldats Tang furent capturés qui transmirent aux arabes les secrets de fabrication de la soie. Bien que resté fidèle à l’empereur Xuanzong, lors de la révolte d’An Lushan, Gao fut accusé de trahison et exécuté en 755.


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Pour les Chinois de la dynastie Tang sévèrement étrillés en Asie Centrale à Talas en 751 par les troupes du Califat abbasside, cette partie de la route de la soie est de funeste mémoire. La défaite des armées chinoises donna en effet lieu à un vaste transfert de savoir-faire des textiles de la soie au point qu’avec le recul, il est possible de dire que c’est par guerre et non pas par le doux commerce que la soie quitta la Chine vers l’Ouest.

Lucette Boulnois, historienne, chercheur au CNRS, auteur de « La Route de la soie. Dieux, guerriers et marchands », Olizane, 2001, explique que « des milliers de Chinois, soldats et civils, furent faits prisonniers.

Parmi eux, des tisserands en soie, des orfèvres, des artistes peintres et des techniciens de la fabrication du papier. Ils furent amenés à Samarkand, puis transférés à Koufa, plus tard à Bagdad. D’après l’un d’eux qui put revenir en Chine, ils apprirent aux Arabes l’art de la peinture, le travail de l’or et l’argent, ainsi que le tissage des soies légères. »

Pour les Européens, l’appellation « Route de la Soie » donne certes une direction à ces routes. Celle de la soie, d’Est vers l’Ouest. Mais les souvenirs qu’elles recèlent ne sont pas toujours pacifiques. Elles évoquent certes la soie, le musc et le santal. Mais aussi la mémoire des hordes barbares.

Car, ne nous nous trompons pas trop, pour les occidentaux, la Route de la Soie, c’est peut-être Marco Polo mais, pour les pays qu’elle traverse, les pyramides de têtes encore érigées à l’entrée de certaines villes, leur rappellent plutôt les chevauchées violentes de Subötaï ou de Tamerlan.

Les nouveaux cavaliers de la puissance chinoise.

Plusieurs lignes de voies ferrées relient la Chine à l’Europe empruntées par des trains chargées de marchandises au départ de Yiwu, point d’entrée du marché chinois au sud de Shanghai et plus vaste marché de contrefaçons de la planète. Bruxelles considèrent que les projets chinois au Pirée, en Europe Centrale et Orientale et en Italie, portent le risque de diviser l’Europe. (voir la recherche de Yiwu sur QC).


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La machine de propagande chinoise ayant fini par comprendre que le concept véhicule aussi le souvenir d’heures sombres et de grands massacres lui préfère maintenant le terme de « B.R.I – 一 带一路 » qui donne moins à penser à un tsunami déferlant vers l’occident et plus à des voies de communications bilatérales, mutuelles et partagées.

Le vocable a changé mais la réalité reste la même. Certes nous sommes loin des pratiques barbares des héritiers de Gengis Khan et de Timur le boiteux, mais il faut garder en mémoire que la dernière dynastie chinoise des Qing porte la trace des cavaliers de la steppe, éleveurs nomades mandchou, héritiers des Jürchen qui envahirent la Chine au XVIIe siècle et subjuguèrent les Han.

Aujourd’hui, les discours enveloppés de promesses d’ouverture au monde, de généreux partage et d’intérêts réciproques cachent mal que les projets portant la marque « B.R.I » sont eux aussi une vaste offensive commerciale, industrielle et technologique destinée à renforcer le statut de grande puissance politique et économique de la Chine.

A ce point de son développement, le pays cherche de nouvelles zones d’influence et de nouveaux marchés. En même temps - c’est l’objet du « rêve » de Xi Jinping - après le siècle d’humiliations souvent évoquées par le n°1, les élites du parti unique tournant le dos à la discrétion stratégique de Deng Xiaoping, sont animées de l’ancestrale ambition de replacer la Chine au centre du jeu mondial.

Il faut donc être réaliste. Clairement Pékin souhaite obtenir une plus grosse part du gâteau. En clair, cela ne pourra se faire qu’au détriment des autres convives. Il est vrai qu’on peut toujours espérer faire grossir le gâteau pour conserver la taille de sa ration. Mais, dans un premier temps, si la Chine parvenait à ses fins (et elle en a les moyens), le plus probable sera la réduction de la part occidentale, européenne et française.


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