›› Taiwan
La résistance des Taïwanais s’organise. Risques de l’obsession unificatrice.
Organisé autour de l’idée d’une défense opérationnelle du territoire flexible à partir des plages puis retranchée dans les montagnes de l’Île, le nouveau concept de défense en gestation intègre même l’hypothèse que, malgré le Taïwan Relation Act, le soutien de l’Amérique dont les contours sont laissés dans l’ambiguïté par le Pentagone, ne parviendrait pas à s’opposer à l’occupation de l’Île par l’APL.
Pour l’état-major américain, le calcul tactique face à une décision d’invasion chinoise que certains stratèges inquiets du durcissement de Xi Jinping estiment imminente à moins de cinq années, n’est pas tout à fait rassurant. Il reste en effet contraint par l’hypothèse que l’aéronavale américaine pourrait être tenue à distance de l’Île par le perfectionnement des missiles DF-21 chinois « tueurs de porte-avions ».
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En Chine même où la contestation et la nuance politiques sont plus que jamais mises sous le boisseau, la prise de distance avec l’obsession unificatrice, un des ingrédients du nationalisme attisé par Xi Jinping, est devenue une prise de position politique dangereuse. Pourtant, récemment des voix autorisées se sont élevées pour mettre en garde le régime.
En mai 2020, François Danjou citait le Général Qiao Liang. Lire : La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre.
Auteur en 1999 avec son collègue de l’armée de l’air Wang Xiangshui de « La guerre hors limites » paru en France aux Éditions Rivages en 2006, qui faisait la promotion des stratégies obliques préférables à l’affrontement direct, Qiao Liang mettait en garde contre les risques du tout ou rien portés par une tentative d’invasion de Taïwan.
Alors que déjà l’Institut Chinois des Relations Internationales contemporaines (Sigle Anglais CICR) affilié à la sécurité d’État, sous la coupe du Comité Central, évoquait clairement les risques d’un conflit dans le Détroit, Qiao Liang, répondait au magazine chinois Bauhinia édité à Hong Kong qui l’interrogeait sur l’éventualité d’un conflit dans le Détroit.
Après avoir longuement analysé les contradictions de l’Amérique championne des hautes technologies mais gravement désindustrialisée, il mettait en garde contre le risque de se laisser entraîner à la surenchère conflictuelle avec l’Amérique.
Le message était ambigu, mais résonnait tout de même comme une invitation adressée au Parti à ne pas se détourner de son objectif de renaissance nationale par l’obsession de souveraineté dont la question taïwanaise est le symbole emblématique. « La renaissance de la Chine, disait-il, ne devait pas être stoppée par un conflit militaire ».
Pour lui, le moment d’un affrontement militaire n’était pas venu. Et les risques liés à un engagement armé direct trop importants. Il ajoutait, contredisant le discours de l’appareil qui aujourd’hui porte l’obsession de réunification jusqu’à l’incandescence, « La grande cause de la renaissance nationale ne se résume pas à la question de Taïwan. Elle n’en est même pas le point essentiel. Son point est le bonheur des 1,4 milliards de Chinois. Tout le reste doit céder le pas à cet objectif, y compris la solution de la question de Taïwan. »
Perspectives de conflit.
Dès lors, l’exercice de prévision stratégique anticipant ou non un conflit dans le Détroit, déclenché par une Chine au souverainisme exacerbé, inquiète des dérives séparatistes de l’Île en partie attisées par ses propres durcissements, ne peut pas s’exonérer de l’analyse des rapports de forces politiques internes à l’appareil chinois. Hormis les mises en garde de Qiao Liang à l’exécutif chinois, deux éléments sont à prendre à compte.
Ils ne sont pas rassurants, même si les difficultés des Russes en Ukraine commencent à créer des craquements dans la détermination belliqueuse de l’appareil.
Le premier est objectif et concerne la mission donnée par le Parti à l’A.P.L de se mettre en mesure de « mener une guerre de haute intensité sous menace nucléaire dans le Détroit » ; Le deuxième est à la fois d’ordre sentimental et patriotique. Compte-tenu du bref aperçu historique qui précède, il serait sage de ne pas le sous-estimer.
Pour les Chinois du Continent, conscients de la longue histoire d’appartenance politique commune datant de la puissance de l’Empire et des migrations dans le Détroit, au point que le « Minanhua 閩南話/ » langue vernaculaire taïwanaise est la même que celle du Fujian, la menace de partition est d’autant plus insupportable que l’Île recèle une histoire de dissidence datant de la chute des Ming il y a près de quatre siècles.
Enfin, les tensions toujours liées à la mémoire rivale de la guerre civile sont aussi politiques. Elles sont aggravées par la rupture idéologique des héritiers de Tchang Kai-Chek vers un système emprunté à l’Occident dont le Parti répète qu’il est étranger à la culture chinoise.
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Notons pour conclure que cette affirmation de la propagande dans la foulée de la pensée des « caractéristiques chinoises » spéculant sur les différences culturelles essentielles entre la Chine et l’Occident, n’est pas exacte.
S’il est vrai que le concept démocratique né à Athènes est étranger à la culture chinoise, il existe dans la pensée chinoise depuis Confucius, jusqu’à Hu Yaobang, en passant par le juge Bao Zheng des Song (aux alentours de l’an mille) nombre d’exemples attestant que les élites intellectuelles ont, avant la brutale règle communiste et même pendant, longuement spéculé sur l’exigence de vérité, de liberté de parole et d’indépendance de la justice.
Ils l’ont souvent fait à leurs risques et périls. Confucius, mort en 470 av. JC, quatre-vingt ans avant Socrate, ne s’est pas suicidé comme le Grec, poussé à boire la cigüe par la démocratie athénienne.
Mais il n’en reste pas moins, raconte Anne Cheng qui enseigne la pensée chinoise au Collège de France, que ses disciples qui portaient la bonne parole de la gouvernance vertueuse chez les autocrates vindicatifs des Royaumes combattants, se présentaient chez eux, avec sous le bras, un modèle réduit de leur cercueil, pour bien signifier qu’ils avaient conscience des risques qu’ils prenaient en disant la vérité.
Durant son mandat de Secrétaire général du Parti de 1980 à 1987, Hu Yaobang qui avait prêté une oreille attentive aux doléances du « printemps de Pékin », prônait la vérité des chiffres contre la propagande et incitait le Parti à n’envoyer dans les provinces allogènes et excentrées du Tibet et du Xinjiang qu’un nombre réduit de fonctionnaires ayant appris la langue et les coutumes locales. En 1987, il a été destitué par Deng Xiaoping, deux années avant la brutale répression de Tian An Men.
Un incident plus récent montre que dans la vieille culture chinoise existait aussi l’exigence populaire d’une justice indépendante. Quand en 2017, le juge suprême Zhou Qiang, inféodé au discours des « caractéristiques chinoises » de Xi Jinping, s’adressa au magistrats réunis pour leur enjoindre de se tenir à distance du concept de « justice indépendante », selon lui étranger à la culture chinoise, He Weifang (62 ans), avocat, juriste et professeur de droit à l’Université de Pékin, riposta en rappelant la célèbre figure du juge Bao Zheng.
Vivant à l’époque de la dynastie Song, il y a plus dix siècles, Bao Zheng figure de la littérature, de l’opéra chinois et de plusieurs séries télévisées populaires des années quatre-vingt-dix, incarne encore aujourd’hui, dans l’imaginaire chinois, le modèle du juge mandarin, enquêteur infaillible, intègre et insensible à la corruption des puissants
(*) Nouvelle Commission Militaire Centrale.
Zhang Youxia 张又, 72 ans, 1er Vice-président, un des seuls généraux en activité ayant eu l’expérience du combat au Vietnam en 1978, dont le père fut proche de celui de Xi Jinping quand l’un et l’autre étaient commissaires politiques durant la guerre sino-japonaise.
He Weidong 何卫东, 65 ans, 2e Vice-président, ancien commandant du Théâtre d’opérations de l’Est 東部戰區 qui s’étend du sud du Shandong au Fujian, face à Taïwan ; Zhang et He ont un passé commun avec Xi Jinping quand il était à la Région Militaire de Nankin puis au Fujian.
Li Shangfu 李尚福, 64 ans, ingénieur de l’aérospatiale, ancien Directeur pendant dix ans du site de lancement spatial de Xichang ;
Liu Zhenli 刘振立, 58 ans, a eu comme jeune lieutenant l’expérience des accrochages militaires avec le Vietnam au milieu des années 80 (il avait 22 ans). Avec également l’expérience d’un passage dans la Police Armée Populaire affecté à la défense de Pékin, il est le nouveau n°1 de l’état-major général et probablement le futur ministre de la défense en mars prochain ;
Miao Hua 苗华, 67 ans, Amiral venu de l’armée de terre et ancien Commissaire politique de la marine. Nommé en 2014, dans le mouvement de restructuration du Corps des Commissaires politiques après la chute et le décès de Xu Caihou, il a longtemps été basé à Xiamen, où le futur Président était vice-maire de la ville au milieu des années 80.
Zhang Shengmin 张升民, 64 ans, vient de la 2e artillerie missiles, mais depuis 2008, sa carrière a obliqué vers le corps des Commissaires politiques. Depuis 2017, il dirige la Commission de discipline et d’inspection de la CMC auquel Xi Jinping accorde une importance toute particulière dans le cadre de sa chasse à la corruption qui, depuis 2012, a destitué près de 60 officiers généraux, dont six étaient des anciens membre de la CMC.
